Joseph Colombani

Bande-son : petite musique sud-américaine entrainante.

Une avenue qui longe la mer dans une grande ville du sud de l'Amérique.

Une longue limousine noire glisse silencieusement le long des palmiers qui la bordent. Le chauffeur est afro-américain, élégant et arbore un air indifférent. La radio diffuse en sourdine des airs de salsa. Un homme gras occupe le siège arrière. Il fume un cigare et regarde d'un air d'ennui le verre de champagne coûteux qu'il tient entre deux doigts. À ses côtés, une femme blond platine, habillée d'une robe de soirée rouge, se polit les ongles en bâillant discrètement.

« Bébé, susurre-t-elle, allons nous coucher. Je meurs de sommeil. »

Il grogne quelques mots indistincts et avale le contenu du verre d'un trait. Puis il le tend vers sa compagne qui le remplit avec un soupir imperceptible. La lumière des réverbères fait brièvement étinceler les nombreuses bagues qui ornent les doigts boudinés qui tiennent la coupe.

La voiture s'est arrêtée sur le parking d'une discothèque qu'illumine une enseigne de néon d'un rose fluorescent. La portière, ouverte par le chauffeur, laisse sortir M. Colombani. Il titube légèrement. Comme toutes les nuits, vers cette heure-là, il est ivre. La jeune femme le suit, résignée. Elle tient à la main ses hauts talons, assortis à sa robe.

« Pisser ! » grommelle-t-il.

Le chauffeur et la femme s'apprêtent à attendre patiemment près du véhicule, tandis qu'il se dirige vers la courette à gauche du bâtiment.

Au bout d'une demi-heure cependant, ils échangent un regard et l'homme rejoint à son tour le lieu où son patron a l'habitude de se soulager. Le patio est vide. Il n'y a pourtant aucun moyen de le quitter sans qu'ils s'en aperçoivent.

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Joseph Colombani, dit Le Caïd, dit Chien d'attaque, dit Jo les Bagouses, dit Jo La Came, émerge de son ivresse en même temps que de son inconscience. Où est-il ? La pièce lui est inconnue. Il a mal à la tête et sa bouche est pâteuse. Non, attendez, pas seulement pâteuse ! Quelque chose l'empêche d'avaler correctement. Il mâchonne. Du … plastique ?

Il essaye de se lever, mais il ne peut pas bouger. Il relève la tête et voit des bandes de plastique qui entourent son corps et le ligotent à une table. Ces bandes sont faites de sacs de toutes sortes et de toutes les couleurs qu'on a noués et tirebouchonnés ensemble pour en faire des liens. Il regarde autour de lui à nouveau. C'est la banale pièce principale d'un appartement pauvre. Il remarque les napperons au crochet qui ornent le dessus des meubles.

Qu'est-ce que … Qu'est-ce qu'il fait là ? Il s'agite, tentant de se libérer, mais ces liens sont solides. Il sent une présence dans la pièce. Quelqu'un respire tout près de lui. Tout à coup, il manque repartir dans son évanouissement, tant la créature qui surgit devant ses yeux est effrayante. Une paire d'énormes yeux aux iris bruns, ronds, sans paupières, au regard haineux, le dévisage au milieu d'une face qui ressemble à un cadavre en décomposition. À la place du nez un morceau de chair informe. Et dessous, une rangée de dents à nu. Il n'y a plus trace de peau. L'être est habillé de noir et une capuche recouvre en partie son crâne.

C'est vivant ! Ce truc-là est vivant ! Et il parle ! Il parle en prononçant difficilement certaines consonnes. Mais on comprend tout de même ce qu'il dit. On ne le comprend que trop bien, hélas !

« Heusieur Colomhani ! Rahi de hous ahoir isssi sur ssette tahle ! » [*]

[*] Pour faciliter la compréhension, nous "traduirons" la majorité des mots prononcés par un langage plus traditionnel.

« Monsieur Colombani ! Ravi de vous avoir ici sur cette table ! »

« Cet endroit ne vous dit rien, je suppose. Non, bien sûr, vous ne le connaissez pas. C'est l'appartement d'une vieille dame. Vous noterez la propreté scrupuleuse et la décoration un peu surannée. La vieille dame elle-même n'est plus là. Elle a fait une crise cardiaque la semaine dernière. Elle est au cimetière, maintenant. C'est arrivé quand elle a appris la mort de son petit-fils, le seul membre de sa famille qui lui restait. Overdose. »

La créature se tait, comme pour lui laisser le temps d'apprécier cette information. Puis elle reprend :

« Je pourrais vous parler aussi de Melina, treize ans. Overdose aussi, dans les toilettes d'un relais routier, perdu sur une route poussiéreuse, bien loin de sa chambre rose, pleine de peluches. Elle faisait des passes pour payer sa came. »

Nouvelle pause :

« Ou de Boris qui a mis sa femme et sa petite fille à la rue parce que tout son salaire est englouti dans le contenu des seringues. Il a le sida maintenant. »

L'être se redresse et disparaît un instant du champ de vision de Jo. Mais sa voix continue à retentir.

« Vous ne savez rien de tous ces gens. Ils ne sont rien. Juste ceux qui vous permettent de rouler en limousine et de vous saouler de façon très dispendieuse tous les jours. Ils ne sont rien, et pourtant ils vont vous tuer. »

Devant le visage de Joseph Colombani apparaît une seringue remplie d'un liquide trouble.

« Avec ça ! »

Jo les Bagouses, dit Chien d'attaque pour son acharnement à traquer ses proies, lorsqu'il n'était encore qu'un petit tueur à gages, pousse des cris étouffés de goret qu'on égorge, quand il sent l'aiguille s'enfoncer dans sa poitrine. La dose a été calculée exactement pour qu'il meure lentement et très douloureusement.