Bonjour (bonsoir ?), je ne sais pas quand vous lisez. Je poste ma toute première fiction sur les trilogies en Gwendalavir de Pierre Bottero (auteur que j'admire, que je vénère, que je… hmm, bref).

Bonne lecture ! (enfin j'espère !)


Chapitre 1

Les doigts d'Orlanaé se crispèrent sur la paroi de la tour. Pourtant, celle-ci offrait de belles prises. A quelques mètres d'elle, défiant toutes les lois de la gravité et de la pesanteur (comme Ewilan les appelait), son maître, un homme qui approchait de la quarantaine, la regardait, un sourire légèrement ironique sur le visage.

Ses doigts, bien qu'enfoncés entre les pierres du mur, n'étaient pas crispés par l'effort, et être perché à cette hauteur sur une paroi complètement lisse et verticale ne semblait pas lui poser plus de difficultés que s'il était resté au sol. La jeune fille, quant à elle, avait les doigts meurtris, écorchés, et sentait ses pieds riper contre la pierre.

Mais aussi, quelle idée de lui faire gravir cette tour en plein hiver !

A cette époque de l'année, tout était gelé, et la tour qu'elle tentait de grimper ne faisait pas exception. S'il n'y avait pas eu cette difficulté, elle n'aurait eu aucun mal à l'escalader. C'était probablement pour cette raison que quand son maître la lui avait désigné du menton et lui avait ordonné de monter, elle s'était esclaffé. Ce n'était pourtant pas son genre. En général, elle préférait prendre les choses avec modestie, cela évitait ce qui lui arrivait en ce moment même. De passer pour une idiote. Elle aurait pourtant dû s'en douter, le marchombre qui l'avait choisi comme apprentie la connaissait mieux qu'elle ne se connaissait elle-même, et ne lui proposait que des exercices mettant au défi ses capacités.

Je m'en souviendrais la prochaine fois, se promit Orlanaé en serrant les dents.

Si elle tombait, il la rattraperait. Elle le savait, cela lui était déjà arrivé par deux fois. Toutefois, en jetant un regard au vide qui s'ouvrait sous elle, profond d'une quinzaine de mètres, elle réalisa qu'elle n'avait pas envie de tenter l'expérience.

- « Alors, Orlanaé, comment tu te sens ? »

- « Franchement, comment… comment est-ce que j'ai l'air de me sentir ? » marmonna-t-elle entre ses dents, toute son énergie concentrée sur son ascension.

Elle n'allait pas tomber. Elle n'allait pas tomber. Sans vraiment de grâce, elle plongea les doigts dans une fissure de la glace et se hissa à la force de ses bras.

- « Tu n'as pas l'air trop mal » la taquina-t-il. « J'ai même l'impression que tu te sens bien ici. Comment expliquer sinon que cela fait deux bonnes minutes que tu n'as pas avancé d'un centimètre ? »

- « Tu es drôle, très drôle » rétorqua-t-elle. « Mais au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, c'est complètement impraticable. »

Orlanaé jeta un regard au marchombre qui repoussait une fine tresse noire derrière son oreille. Elle leva un sourcil. Une mèche de cheveux lui barrait le visage aussi. Mais il valait mieux pour elle de ne pas songer à se recoiffer sur une tour gelée avant quelques années.

- « Pour les gens normaux en tout cas ! »

- « Les marchombres ne sont pas des gens normaux. »

La jeune fille avait réussi à gravir plusieurs mètres dans l'intervalle, mais son équilibre était plutôt précaire, et elle avait conscience qu'elle aurait probablement dû faire mieux compte tenu de son avancement dans l'apprentissage marchombre. Les muscles de ses cuisses la faisaient horriblement souffrir, elle avait faim, elle avait froid, et surtout elle avait envie de s'asseoir devant un bon feu. La faute à qui après tout ? On l'avait tirée du lit à pas d'heure pour courir sous la neige, et son maître n'avait pas toléré de pause repas. Selon lui, un marchombre devait être capable d'escalader n'importe quelle surface, sous n'importe quel temps et en toutes circonstances.

Elle lui lança un regard furieux en modifiant sa trajectoire de quelques centimètres. Elle avait repéré des prises plus abordables. Il lui lança un regard appréciateur.

- « Pas des gens normaux, tu parles » ronchonna-t-elle, « toi, en tout cas c'est sûr. Tout le monde à cette heure-ci, c'est la nuit je te signale, est chez soi devant un bon feu à se la couler douce. Même ici, à Al-Vor ! Je te parie toutes les escalades de tours du monde que même les paysans sont rentrés chez eux ! »

Son maître rit, sa peau noire à peine discernable dans la noirceur de la fin de soirée.

- « Oui, mais nous ne sommes pas tout le monde. Et » ajouta-t-il quand elle ouvrit la bouche pour répliquer, « si tu ne dépêches pas de grimper cette tour, tu ne vas pas dormir cette nuit. Je te rappelle que nous partons demain matin très tôt. »

Ce simple rappel lui mit un coup de pied aux fesses et elle se remit à escalader avec beaucoup plus d'empressement. Le marchombre poussa un soupir qui commençait à se teinter d'agacement.

- « Et avec un minimum de grâce et de souplesse, s'il te plaît ! Si tu veux faire comme les paysans et vitre rentrer au chaud, tu t'es trompée de voie. »

Orlanaé rougit et s'appliqua. Etre apprentie marchombre était un honneur, et elle en était consciente. Et même si pour elle il était clair que c'était le seul chemin qui s'offrait à elle, ou du moins le seul qui lui correspondait, qui la faisait vibrer jusqu'au plus profond de son âme, qui la faisait se sentir en parfaite harmonie avec elle-même, elle avait un côté passif, calme, qui la faisait douter. Oui, elle aimait la liberté, n'envisageait pas de vivre sa vie autrement, mais non, elle n'avait pas soif d'aventures extraordinaires qui lui feraient traverser mille dangers.

Elle secoua la tête pour chasser ses pensées. Elle était exactement là où elle devait être, et c'était le plus important.

Rapidement, maître et élève approchèrent du haut de la tour. Orlanaé s'était départie de son envie de se blottir devant un bon feu et profitait de ce qu'il y avait devant elle. La hauteur de la tour, qui atteignait les trente mètres, lui offrait une vue imprenable sur Al-Vor. La ville s'étendait sous elle, vide de monde à cause de la neige et du froid, mais elle pouvait voir de la lumière filtrer des fenêtres de milliers de maisons. Elle apercevait vaguement le château du seigneur Saï Hil' Muran. A cette distance, il semblait minuscule. Maintenant qu'elle avait décidé d'arrêter de se plaindre, elle ressentait la plénitude qu'elle éprouvait à chaque fois qu'elle se dépassait, qu'elle repoussait un peu plus loin les limites de ce que représentait « l'impossible » pour elle. Quand elle avait commencé l'ascension, cela lui semblait infaisable.

Et maintenant elle se disait qu'aucune tour ne lui serait jamais inaccessible.

Son maître bondit souplement sur le toit, rapidement suivi par Orlanaé. Il lui souriait largement et elle regarda autour d'elle. C'était magnifique, comme tout ce qu'elle découvrait depuis qu'elle avait commencé son apprentissage. Le soleil couchant nuançait le ciel noir de couleurs chatoyantes, et grâce à lui, elle pouvait voir au loin. D'un côté elle apercevait le vert des Grandes Plaines, et de l'autre, les Collines de Taj. Même d'ici on pouvait voir combien elles étaient escarpées. Et immédiatement en dessous de la tour, Al-Vor et ses habitations, d'ailleurs réduites à la taille de fourmis.

- « Ouah… » souffla-t-elle en repoussant la mèche gênante de son visage.

Elle se tourna vers son maître.

- « C'est vraiment magnifique. »

- « Alors, est-ce que ça vaut un bon feu ? »

- « Là, j'avoue que j'hésite » plaisanta-t-elle.

Pendant une seconde, elle eut envie d'esquisser quelques mots sur la neige qui recouvrait le toit. La poésie marchombre. Une autre des choses qui lui rappelait combien elle était destinée à cette Voie.

Finalement, elle décida qu'elle n'en avait pas envie. Son maître hocha la tête.

- « Il existe des choses mille fois plus belles qu'une simple tour dans la ville d'Al-Vor. »

- « Peut-être. Mais pour te répondre, si, ça vaut mille fois tout le confort du monde. »

Elle jeta un regard sur ses doigts en sang et en feu, et ajouta d'une voix résignée :

- « Mais pour mes mains, je suis moins sûre ! »

- « Arrête de te plaindre ou je t'abandonne ici demain en partant ! » rétorqua son maître avec une sévérité feinte. « Mais qu'est-ce que j'ai fais pour avoir une élève si geignarde et incompétente ? »

Orlanaé lui tira la langue.

- « Tu m'as choisie ! Prends-toi en à toi. »

- « Je ne devais pas bien être en forme ce jour-là. »

La jeune fille lui lança un regard noir, avant de lui tourner le dos et de se diriger vers le rebord de la tour.

- « C'est pas tout, mais il faudrait redescendre ! Un lit confortable m'attend dans une sympathique petite auberge, et je ne voudrais pas manquer le petit déjeuner qu'on nous servira demain matin. »

- « D'accord, je vois. Très bien, ne prenons pas racine. Nous avons un long trajet qui nous attend demain. »

Orlanaé enjamba le rebord de la tour et se glissa souplement sur le muret jusqu'à être confortablement accrochée à la paroi. Bien plus rapidement qu'elle et, il fallait l'avouer, avec plus de grâce, le marchombre fit de même. Serait-elle un jour aussi douée ?

- « Eh dis, tu ne veux pas me dire où nous allons, au passage ? Juste au cas où, hein. Va savoir, on se paume sur le chemin, je me retrouve seule… Je vais où ? »

- « Chaque chose en son temps, jeune apprentie. Et ne t'inquiète pas trop, c'est difficile d'oublier quelqu'un comme toi sur le bord d'une route ! »

- « Mais… »

Son maître, l'ombre d'un sourire sur le visage, ne lui laissa pas le temps de finir et s'élança dans le vide, pour n'effleurer la paroi que plusieurs mètres plus bas. Cela ralentissait à peine sa chute, mais cela lui suffisait largement pour la contrôler.

- « D'accord… »

Elle préférait la montée pour l'effort que cela demandait à son corps et les capacités durement acquises que cela l'obligeait à utiliser, mais vraiment, la descente lui offrait des sensations étourdissantes. Et celle-ci n'allait pas faire exception. S'apprêtant à imiter son maître, Orlanaé détendit son corps, se prépara à la longue chute gracieuse, diminua la pression de ses doigts sur la pierre…

- « Tu pourrais m'attendre quand même, Salim ! »

… et se laissa tomber dans le vide.


Le jour pointait à peine. Elle n'avait dormi que quelques heures mais, dans un bon lit et bien au chaud, elles avaient largement suffi. Orlanaé avait entendu Salim quitter la chambre qu'ils partageaient quelques minutes avant, et elle en déduisit que c'était l'heure de se lever.

Elle quitta son lit sans regret, réajusta sa combinaison de cuir et tressa ses cheveux. En temps normal, elle aurait rejoint son maître pour se plaindre de leur départ matinal, ce qui était une sorte de petite joute verbale régulière entre eux, mais cette fois elle était trop excitée pour en avoir envie. Malgré son insistance sur le chemin du retour hier soir, Salim avait encore une fois refusé de lui dire où ils allaient. Elle n'était pas certaine de savoir pourquoi.

Ce n'était pas forcément pour une raison grave ou alarmante. Il estimait peut-être simplement qu'il n'était pas nécessaire qu'elle le sache, ou alors, oui, il lui cachait quelque chose. Toutefois, comme le lien marchombre-élève n'incluait une totale franchise et absence de faux-semblants que dans un sens, elle se voyait mal aller le secouer et l'obliger à parler. Tant pis, elle attendrait. Et si en chemin il ne se décidait toujours pas à parler, elle pourrait toujours s'amuser à jouer aux devinettes.

Elle descendit rapidement les escaliers qui menait à la salle commune de l'auberge. Celle-ci était presque vide, hormis son propriétaire et quelques lève-tôt, et un petit déjeuner bien chaud l'attendait. Elle se demanda si Salim s'était arrêté pour manger. Des fois, comme sa mère, il lui donnait l'impression de ne pas être soumis aux mêmes obligations vitales que les autres humains. Manger, dormir, boire. C'était stupide, évidemment, mais elle le ressentait comme ça.

En s'approchant de la grande table sur laquelle de la confiture, du pain, des pichets de lait de siffleur, des croissants, du thé, et tout un tas d'autres choses qui lui mettaient l'eau à la bouche se trouvaient, elle fit un signe de tête à l'aubergiste. Celui-ci, un homme menu avec une moustache recourbée aux pointes, lui sourit et s'approcha, visiblement dans l'humeur de discuter.

- « Bonjour, jeune dame. J'espère que vous avez trouvé votre chambre et votre lit agréables. »

- « C'était tout simplement merveilleux. Ca faisait longtemps que je n'avais pas aussi bien dormi. La plupart du temps, je suis obligée de dormir dans un sac de couchage à même le sol » répondit Orlanaé avec un sourire poli.

- « Vous m'en voyez ravi. Vous comptez repartir aujourd'hui ? L'homme qui voyage avec vous a payé pour la nuit, mais n'a rien dit pour vous » fit l'aubergiste d'un ton plein d'espoir.

Visiblement, il ne voulait pas voir ses quelques hôtes s'en aller. Orlanaé n'était pas bien certaine de saisir pourquoi, mais ces derniers temps, les voyageurs semblaient manquer sur les routes et les auberges étaient bien moins remplies.

- « En fait, si » répondit-elle, laconique.

D'un air déçu, son interlocuteur argumenta :

- « Vous devriez faire attention. »

Orlanaé se remplit un verre de lait de siffleur et se tourna vers lui, soudain très intéressée.

- « Que voulez-vous dire ? »

- « Des rumeurs courent. De disparitions aux larges des villes, d'attaques de convois. Bien sûr, ce ne sont que des ragots, mais ça inquiète suffisamment de personnes pour que ma pauvre auberge se retrouve vidée des vagabonds habituels. »

La jeune fille décida d'en toucher un mot à son maître, mais ne souhaitait pas en discuter plus longtemps avec l'aubergiste. Elle n'était même pas certaine qu'il croyait à ce qu'il disait, il essayait simplement de lui faire peur. Salim avait payé rubis sur ongle leurs consommations et la nuit qu'ils avaient passée dans l'auberge, et son propriétaire voyait sans doute en eux de bons clients, rentables à garder quelques jours de plus.

- « Je pense que ça ira » répondit-elle un peu sèchement. « Ce ne sont que des rumeurs comme vous le dites, et nous sommes en mesure de nous défendre. »

L'aubergiste haussa les épaules et s'éloigna. Orlanaé se chargea les bras de pain et de confiture, et alla s'asseoir à une table dans un coin reculé de la pièce, bien décidée à ne pas partir le ventre vide.


Environ une demi-heure plus tard, elle se rendit aux écuries où, comme elle l'avait prévue, Salim l'attendait. Leurs deux chevaux étaient harnachés et les poches de rangement des selles remplies de tout ce qui leur était indispensable. Autrement dit, de nourriture, de gourdes et du nécessaire médical de base, comme des aiguilles, du fil à coudre et une lotion désinfectante.

Il ne se retourna pas quand elle entra dans les écuries, mais elle savait qu'il l'avait entendu bien avant qu'elle ouvre la porte, et sa voix qui s'éleva confirma ce qu'elle pensait :

- « Ce n'est pas trop tôt ! Non seulement j'ai une élève geignarde, mais en plus elle est tire-au-flanc ! »

- « Tu parles » fit Orlanaé en s'approchant de sa jument, « on verra qui se marrera quand tu tomberas d'inanition. Le petit déjeuner était vraiment délicieux. »

Salim eut un sourire puis il saisit les rênes de son cheval et le dirigea à l'extérieur. Orlanaé le suivit. Sa jument, Laolin, obéit aussitôt. C'était une belle monture alezane, cadeau de ses parents pour ses dix ans. Elle ne savait plus exactement pourquoi elle l'avait appelé comme ça, mais elle supposait qu'enfant ce nom devait lui évoquer quelque chose. Sans être vieille, la jument n'était pas non plus toute jeune. Agée de neuf ans, Laolin avait un caractère doux et attentif, qui en ferait la meilleure amie de tous les jeunes cavaliers.

Orlanaé s'entendait parfaitement avec sa monture et ne songeait pas une seconde à s'en séparer. Elle ne pouvait s'empêcher de trouver qu'elles se ressemblaient. Laolin était capable de s'adapter à toutes sortes vies ; que ce quoi soit parcourir Gwendalavir ou rester paître dans un pré, rien ne semblait la troubler ou avoir un impact sur sa bonne humeur naturelle.

Orlanaé sourit quand le cheval, comme s'il avait entendu ses pensées, pressa son museau dans son cou d'un mouvement assez fort pour la faire bondir en avant.

- « En route, jeune apprentie ! » s'exclama Salim en enfourchant souplement sa monture.

Orlanaé l'imita et ils se mirent en route. Ils traversèrent la ville endormie en silence. Elle, qui la veille enviait les gens endormit dans leurs lits, ne pouvait maintenant s'empêcher d'avoir une pensée moqueuse pour eux. Son maître dut s'en apercevoir parce qu'il la regarda d'un air narquois.

Quand ils passèrent les portes d'Al-Vor, force était de constater que les maisons s'éveillaient. Bientôt des paysans quittaient leurs foyers et se dirigeaient vers les champs, des boutiques commençaient à ouvrir et des enfants à traîner joyeusement dans les rues.

- « Nous allons nous engager dans les Collines de Taj. Je pense que nous les atteindrons demain soir » fit Salim d'une voix posée.

Ils trottaient tranquillement, sans se presser, longeant une route de terre recouverte de neige qui partait des portes de la ville qu'ils venaient de quitter. Il suffisait de poser les yeux sur le sol pour savoir qu'elle était très fréquentée. On pouvait y voir des traces de sabots, ainsi que les marques un peu plus profondes laissées par des chariots.

- « Ah, tiens, tiens. J'ai maintenant l'honneur de savoir où nous allons ! » fit la jeune fille d'une voix ironique.

Sans se formaliser du ton de son élève, le marchombre poursuivit :

- « Pas vraiment, non. Je t'annonce juste la suite immédiate de notre trajet. »

- « Les Collines de Taj ? Avec toutes les charmantes bestioles qui y ont élus domicile ? Je sens que nous allons nous amuser. »

- « N'exagère pas. Ca fait longtemps que l'Empire a repris ses droits sur cette partie de Gwendalavir » répondit Salim avec un sourcil levé. « Nous y rencontrerons peut-être quelques ogres, un tigre des prairies si nous n'avons vraiment pas de chance. Ce n'est qu'une promenade de santé en somme. »

Il avait ponctué sa dernière phrase par un clin d'œil et Orlanaé lui sourit largement.

- « Par 'longtemps', tu veux dire quand le verrou qu'il y avait dans les Spires a sauté, pas vrai ? »

Son maître hocha la tête en silence. Il parlait peu de l'époque où lui et Ewilan, celle qui deviendrait la mère de sa fille, avaient été transportés en Gwendalavir à l'une des périodes les plus noires. Les Ts'liches, espèce maintenant disparue, avaient bloqué les Spires, empêchant les dessinateurs d'utiliser l'Imagination et, en prime, avaient figé les gardiennes de l'Empire, les Sentinelles. L'Empire avait failli s'écrouler sous les attaques incessantes des raïs.

Les parents d'Orlanaé se montraient tout aussi peu loquaces. Pourtant, eux aussi avait été en première ligne dans cette quête pour la libération des Figés. Son père, Edwin Til'Illan, avait été ce qui se rapprochait d'un protecteur pour Ewilan, et l'avait accompagnée à chaque seconde dans son périple. Sa mère, jeune marchombre alors, Ellana Caldin, les avait rejoints un peu plus tard, mais elle non plus ne les avait plus quittés.

Orlanaé en savait toutefois assez pour deviner que leur silence était dû aux épreuves qu'ils avaient vécues. Elle avait entendu parler de Maniel et d'Artis, les amis perdus dans cette aventure, ainsi que de l'Institution, qui avait profondément marqué Ewilan. Mais ça, elle le tenait d'Illian, le valinguite alors enfant qu'ils avaient sauvé. Sans oublier l'histoire maintenant connue d'un grand nombre de personnes ; la raison de la trahison d'Elea Ril'Morienval. Son aventure avec le père d'Ewilan qui avait conduit à une grossesse, puis à un enfant mort-né.

Enfin, d'après son père, ce n'était que la face émergée de l'iceberg. Selon lui, Elea Ril' Morienval possédait une ambition qui ne pouvait être que destructrice bien avant cela.

- « D'après ce que j'ai entendu dire, il n'y a pas que ça que nous risquons de rencontrer » continua Orlanaé en resserrant son manteau autour de ses épaules.

Il faisait froid, vraiment froid, et la neige qui crissait sous les sabots de leurs chevaux lui rappelait combien le trajet allait être long jusqu'à… oui, jusqu'où ?

- « Je vois que tu as parlé à l'aubergiste. »

- « Exact. Il a parlé de rumeurs. De disparitions et d'attaques » insista Orlanaé.

- « Et comme tu viens de le dire, ce sont des rumeurs. »

- « Oui, mais des rumeurs qui vident les auberges et découragent les voyageurs doivent quand même être sérieuses, non ? »

Le marchombre la dévisagea une seconde. Il semblait apprécier sa perspicacité, mais ne pas vouloir en discuter avec elle. Pour le moment en tout cas. Et tout à coup, la jeune fille fut persuadée que la raison de leur départ d'Al-Vor et leur destination n'étaient pas étrangères à ces rumeurs.

- « Des rumeurs » répondit fermement Salim.

- « D'accord, d'accord, je me tais. Mais comme je sens que le trajet va être long, comment est-ce que je suis censée m'occuper ? »

Le maître marchombre ralentit sa monture et fit un large geste qui embrassait les alentours.

- « Il me semble y avoir de quoi faire avec ce paysage, non ? »

La jeune fille regarda autour d'elle. Il avait raison, et durant les heures qui suivirent, elle se perdit dans la beauté de ce qui l'entourait.

En se tournant sur sa selle, elle pouvait voir les murailles d'Al-Vor qui rapetissaient à mesure qu'ils s'en éloignaient, et ses tours qui s'élevaient dans le ciel, plus puissantes que gracieuses, mais qui semblaient défier ses ennemis de s'en approcher. Recouvertes de neige et de glace, elles reflétaient les rayons du soleil de ce jeune matin et rougeoyaient. Tout autour d'elle, malgré la route clairement tracée par les hommes, la nature s'étendait sans fin. La jeune fille n'aimait pas le froid, mais elle aimait la neige et la beauté éthérée qu'elle ajoutait à n'importe quel paysage.

Loin devant elle, les Collines de Taj, ses plateaux, ses pentes escarpées. Et l'épais voile de neige qui ne parvenait pas à cacher sa végétation sauvage, gênante, parfois même franchement dangereuse pour qui ne savait pas quel chemin emprunter.

Il n'était pas loin de midi, et c'est après s'être plainte maintes fois de faim et avoir reçu la promesse mi-amusée mi-exaspérée d'une pause de son maître, qu'ils aperçurent les traînées rouges dans la neige.

Ils étaient encore loin des Collines de Taj, et Orlanaé devina immédiatement que ce qui avait fait couler ce sang avait très peu de chances d'être un animal. Des gardes faisaient régulièrement des rondes jusqu'ici et de toute façon, les bêtes sauvages s'aventuraient rarement sur les routes fréquentées. Pourquoi l'auraient-elles fait alors que si elles avaient faim il leur suffisait d'attendre que leurs malheureuses proies soient dans des collines inhospitalières ?

Salim mit pied à terre et fit signe à son élève de le suivre. Il posa un doigt sur ses lèvres pour lui intimer le silence et indiqua les traînées de sang d'un signe de tête. Orlanaé comprit en une seconde qu'il voulait remonter la piste sanglante pour savoir à quoi elle menait. En silence, parce les choses ou les personnes qui en étaient responsables étaient peut-être toujours dans les parages.

Tous deux posèrent les mains sur les poignées de leurs longs poignards à double tranchant, prêts à les dégainer en un souffle s'ils en avaient besoin.

Aussi silencieux que des ombres et sans laisser la moindre trace sur l'épaisse toile de neige, ils s'éloignèrent de la route, leurs chevaux les attendant patiemment.

Ils n'eurent pas à aller bien loin et l'épais silence qui régnait convainquit Orlanaé qu'ils étaient les seuls êtres humains dans les parages.

Elle se corrigea après s'être enfoncée dans un bosquet d'arbres.

Ils étaient les seuls êtres vivants.

Elle ne saurait dire combien il y avait de cadavres, mais la neige avait perdu sa couleur vierge et était imbibée de litres de sang. Ce n'était pas les restes d'une bataille, mais ceux d'un massacre. Elle ne vit nulle part une arme dégainée.

Ces gens-là n'avaient pas dû soupçonner une seconde la présence de ce qui leur était tombé sur le coin du nez.

Finalement, peut-être que les rumeurs n'étaient pas si infondées que ça.


Voilà voilà ! J'espère que vous avez aimé. Je continue ?

Allez savoir pourquoi, quand je commence un chapitre, j'ai toujours peur de ne pas réussir à le remplir. Et ça se finit avec 4000 mots -_-"

Je ne promets pas de faire ça avec le prochain. Par contre, je promets des précisions sur la vie d'Orlanaé et comment elle a fini par être l'élève de l'élève de sa mère. Parce que ça parait bizarre sinon, non ? Autre chose, je suis consciente que Salim est beaucoup plus calme, mais il a presque quarante ans, il est père et a bien avancé dans la Voie.

N'hésitez pas à laisser des reviews, je suis curieuse de savoir ce que vous avez pensé d'Orlanaé. Drôle de prénom je sais, mais impossible pour moi de l'en dissocier !