Un livre se ferme, et avec lui se conclue une épopée qui aura duré des mois. Cela a été un honneur de vous faire découvrir cette histoire, et un plaisir de lire chacune de vos reviews. C'est étrange, mais alors que je terminais d'écrire la dernière ligne, il me semblait que les spectres de mes personnages dansaient autour de moi. J'ai vraiment aimé partager l'histoire que Malek et Elisa avaient à me raconter.

Je voudrais remercier WoR, ma fidèle amie et ancienne partenaire dans l'écriture de Sacrifiés. Tu as peut-être quitté le projet avant la fin, mais je considérerai toujours que tu es l'autre auteure de cette histoire, et le fait que nous partagions le même Panem renforce cette impression.

LJay Odair, tu mérites également mes remerciements pour être une amie extraordinaire, toujours prête à me conseiller ou à me réconforter quand j'en ai besoin. Merci, et à bientôt pour Requiem !

Vous remercier individuellement serait long et fastidieux, mais vous le méritez aussi, vous tous mes lecteurs. Merci de m'avoir suivi durant tout ce temps et de m'avoir soutenu par vos commentaires. C'est grâce à vous que j'ai eu l'essentiel de la motivation pour mener ce projet à terme, et cette fin, c'est à vous que je la dédie. À tous les lecteurs, qu'ils aient commentés ou sont restés dans l'ombre.

ÉPILOGUE

Héritage

Vingt-et-un ans plus tard

Au Capitole

En prenant de l'âge, Amber Dawn s'est sentie obligée de mettre de côté ses principes afin de subir des chirurgies qui lui ont rajeuni le visage. Même si elle approche aujourd'hui de ses soixante-dix ans, elle parait toujours en avoir quarante, ce qui lui convient parfaitement. L'âge idéal pour illustrer la force et la sagesse. Elle est toujours présidente, et cela implique de conserver certaines apparences. Surtout lorsqu'elle s'engage dans des luttes politiques.

Un garde annonce l'arrivée de l'un des ministres, le dénommé Coriolanus Snow. Elle l'invite donc à entrer et observe son invité. Malgré sa mi-trentaine, le ministre Snow arbore une chevelure entièrement immaculée, chose d'autant plus étonnante que Dawn sait qu'il s'agit d'un trait naturel. Snow s'incline respectueusement devant la dirigeante de Panem, et cette dernière se remémore rapidement ce qu'elle sait de lui. Ambitieux, Snow s'est rapidement élevé dans la tortueuse politique capitolienne grâce à sa ruse et à son charisme. Aujourd'hui, il s'occupe de gérer les problèmes quotidiens du Capitole en tant que ministre local, ce qui fait de lui la main et les yeux de Dawn dans la capitale. Depuis trois ans qu'il s'occupe de ce poste important, la présidente n'a jamais eu à se plaindre de lui.

-Venez vous asseoir, lui propose poliment Dawn en faisant de même. Vous prendriez du thé ?

-Volontiers, sourit Snow en se glissant dans l'un des fauteuils.

Dawn remarque que l'homme dégage une forte odeur de rose, probablement provenant de la fleur aussi immaculée que ses cheveux qu'il porte à sa chemise. L'amour que porte Snow pour ses rosiers n'est un secret pour personne, alors la présidente ne s'en soucie pas. Elle fait plutôt signe à la Muette servant de majordome d'apporter des breuvages et se tourne tout entière vers Snow.

-J'ai appris que vous vouliez me parler, dit Dawn sans perdre de temps. J'imagine que c'est important, sinon vous ne viendriez pas me déranger pour cela.

-La menace de dissidents est toujours importante, ma chère.

Ces familiarités font froncer les sourcils de Dawn, mais la mention du mot «dissidents» est la principale chose qu'elle retient.

-Que voulez-vous dire ?

-Encore une fois, la colère gronde dans les districts. C'est dangereux.

-Pourtant, Gaek m'assure que…

-Gaek est un imbécile qui dirait n'importe quoi pour vous faire entendre ce que vous voulez.

Le ministre de la propagande est chargé de s'assurer que les districts sont sous contrôle. Gaek a été choisi par Dawn elle-même, et en aucun cas, il ne lui a semblé être un «imbécile» ou un «lèche-botte». Un rien trop obséquieux, peut-être, mais certainement pas au point de cacher si les districts menacent de poser problème.

-J'imagine que vous avez des preuves à me fournir ? insiste Dawn, pas du tout convaincue.

-Bien entendu, répond Snow avec un rien de suffisance.

Il sort de sa veste une tablette holographique et la pose sur la table basse. Plusieurs fichiers et images en trois dimensions s'élèvent. La présidente les examine, mais à mesure qu'elle épluche les données, sa respiration s'accélère et sa nervosité s'accroit. Si cela s'avère exact…Panem se trouverait sur le bord d'une nouvelle rébellion, à la veille de la seconde Expiation !

-Ils ont prévu de frapper à la prochaine Moisson, révèle Snow. Utiliser votre outil de contrôle et le retourner contre vous.

-C'est…c'est impossible ! s'étrangle Dawn. Ils sont trop bien organisés. Même au Capitole ?

-Le Capitole n'est pas avare en mécontents que votre trop grande fierté a épargnés.

-Comment cela est-il arrivé ?! s'exclame-t-elle.

-Vous voulez dire que l'omnisciente Amber Dawn n'a rien vu venir ? se moque maintenant ouvertement l'odieux personnage. Les rebelles se sont regroupés juste sous son nez, et elle n'a rien vu ?

-Je vous prierai de faire preuve de plus de respect à mon égard ! Je suis encore votre présidente, et j'ai les pouvoirs de vous faire condamner.

-L'âge embrouille votre esprit et votre jugement, accuse Snow. Me faire arrêter n'arrêtera pas cette nouvelle génération de rebelles. Car il est encore temps d'agir.

Crispant ses doigts sur les bras de son fauteuil, Dawn s'efforce de cacher son début de panique. Se peut-il que Snow ait raison ? Que le confort de sa position et que l'âge est émoussé sa vigilance ? Cette perspective est effrayante, car dans la politique de Panem, les faibles ne font pas long feu. Elle en sait quelque chose, puisqu'elle a elle-même profité de la faiblesse du précédent président, trop vieux et trop mou. Si Snow ne l'avait pas avertie de cette catastrophe…un ministre sournois n'aurait pas tardé à la faire égorger dans son sommeil.

Elle remarque alors un visage familier parmi les photos holographiques. Elle se renfrogne en reconnaissant une personne qu'elle croyait avoir déjà écrasée il y a longtemps.

-Encore elle ? marmonne-t-elle. Mais elle s'est tenue tranquille durant si longtemps…

-Telle la vipère qui attend patiemment son heure pour frapper, dit Snow. Encore une fois, votre arrogance vous a fait perdre tout bon sens.

-Qu'aurais-je dû faire, d'après vous ?

-Tuer ses proches un à un dès que vous en avez eu la chance. La garder sous surveillance.

Avant que Dawn ne puisse répliquer, la Muette revient avec le thé, marquant une pause dans la conversation. Sans perdre de temps, l'esclave verse son thé à la présidente, sans oublier le sucre, avant de servir Snow à son tour.

-Sans rien pour le mien, annonce-t-il. Je l'aime bien corsé.

La Muette hoche docilement la tête et lui tend une tasse bien fumante dans laquelle il prend une longue gorgée. Il claque ensuite la langue d'un ton approbateur, affirmant qu'il s'agit d'un excellent thé. Dawn confirme qu'il s'agit d'une source précieuse du district Onze avant de boire elle-même sa tasse. Elle a besoin d'un remontant, après ces révélations inquiétantes.

-Je vais organiser les choses pour prendre les rebelles à revers, affirme Dawn. Merci Coriolanus. Je vous suis…

-J'ai bien peur que vous n'aurez pas à vous occuper de cette tâche, ma chère, la coupe Snow.

-Je vous rappelle que je suis la présidente. C'est à moi de…

-Vous étiez la présidente, corrige Snow. Mais vous n'avez pas été capable de voir venir une nouvelle tentative de coup d'état, et vous avez sous-estimé votre ennemi mortel.

-Cette sale rebelle va…

-Qui a dit que je vous parlais d'elle ?

À cet instant, un frisson parcourt la moelle épinière de la vieille présidente. Prise d'une quinte de toux, Dawn sort un mouchoir qu'elle presse contre sa bouche. À sa grande horreur, il en reparait tâché de sang. De son sang. La quinte de toux devient plus forte, et Dawn comprend que quelque chose n'est pas normal en sentant ses poumons en feu. Sa tasse de thé encore à moitié pleine tombe et va se fracasser au sol. La vue trouble, elle fixe Snow en commençant à comprendre ce qui vient de se passer. Elle a été empoisonnée ! Cet immonde serpent de Snow…pourtant…il n'a jamais été en contact avec sa tasse…il devrait s'écrouler aussi…

Se levant de son fauteuil, Snow s'approche d'elle, souriant. Ses gencives sont sanguinolentes, et l'odeur de rose devient plus étouffante que jamais.

-Ma pauvre amie, déplore-t-il. Vous avez vraiment fait votre temps, si vous n'êtes plus capable de réaliser que cette Muette n'est pas celle qui vous sert le thé normalement. Enfin, c'est le cycle de la vie. Le fort détrône le faible, puis est détrôné lorsqu'il devient faible à son tour. La reine est morte…vive le roi !

-Le conseil des ministres…parvient à balbutier Dawn.

-Ils sont déjà dans ma poche, tous autant qu'ils sont. Au fait, votre ami Gaek est effectivement très efficace. C'est lui qui a percé le complot des rebelles. Il a simplement préféré venir me voir moi plutôt que vous.

Dawn s'écoule de son fauteuil en tentant de bondir à la gorge de ce traitre, mais elle est trop faible désormais. Le poison est déjà en train de faire son sinistre travail. Alors qu'elle est agitée de spasmes sur sa moquette, elle entend Snow lui murmurer à l'oreille :

-Je prends les choses en mains, ma chère. Panem a besoin de sang neuf. Je vais m'occuper personnellement de ces rebelles.

La présidente déchue a tout juste le temps de cracher une dernière malédiction enrouée avant de cesser de respirer. Snow demande du regard à ce que la Muette nettoie ce gâchis, et cette dernière obéit en inclinant la tête. Snow sort ensuite du bureau et s'adresse aux gardes, qui ont bien évidemment reçu l'ordre de ne pas intervenir.

-La présidente a eu un malaise cardiaque. Prévenez tout de suite le docteur Cornélius !

Bien sûr, il est déjà trop tard, et de toute façon, le médecin personnel de Dawn a lui aussi été converti. Des années à tendre les fils de sa toile, à se débarrasser des gêneurs et à convertir les opportunistes…enfin, le plan de Snow porte ses fruits. Le conseil des ministres chargé de nommer le nouveau dirigeant est déjà d'accord, en grande partie, de lui remettre ce titre. C'est ainsi que ça marche, après tout. Le président est celui qui se montre le plus intelligent et le plus sournois. Pour le bien de toute la nation, bien sûr.

Maintenant, il est temps d'apprendre à ces rebelles pourquoi ils ont des raisons de craindre le nouveau président Snow.

XXXXXXX

Elisa Summers

Le corps tremblant et en sueur, je poursuis malgré tout ma série de pompes. Grognant de plus en plus fréquemment, j'apprécie néanmoins la tension dans mes muscles, qui me rappelle que je suis toujours en vie, toujours capable de me battre. J'ai été faible jadis ; cela ne doit jamais se reproduire. Pas maintenant que tout s'apprête à changer.

Du coin de l'œil, j'aperçois du mouvement et comprends immédiatement de qui il s'agit. Je termine ma série et m'assois sur mes jambes, essoufflée, mais d'assez bonne humeur en fait. Sans m'attarder sur les bandages qui recouvrent mes avant-bras pour cacher mes hideuses cicatrices –elles ne se sont jamais complètement résorbées-, je lève les yeux sur la ravissante jeune fille qui vient vers moi. Âgée de quatorze ans à présent, Hannah arbore la même chevelure auburn que moi, bien qu'elle les laisse pousser jusqu'à ses épaules. Il y a dans ses yeux le souvenir de mon père, mais pour le reste, elle est un mélange de bon goût de ses deux parents. Ma fille…

Sans se soucier que je sois humide de sueur, elle vient se jeter dans mes bras à la recherche de réconfort. Elle est toujours comme ça le jour de la Moisson. Que sa maman soit une vainqueur des Jeux ne la préserve pas du tirage au sort, mais elle peut au moins se passer des tesserae.

-Je crois que tu cherches juste des excuses pour ne pas dormir, je lui dis d'un ton moqueur.

-J'ai peur, maman…

-Hannah, depuis le temps que je te le dis, tu n'as presque rien à craindre. Ton nom n'y sera que six fois, et il y a des milliers de jeunes. Allons, tu n'es plus une petite fille, pour avoir peur du noir.

Des paroles qui n'ont pas beaucoup de sens, puisque je fais toujours des cauchemars la nuit sur mes Jeux. Cette année, une seconde Expiation est annoncée. Même si la présidente Dawn est morte d'un malaise il y a quelques mois, le président Snow semble décidé à poursuivre la tradition. J'ai vu cet étrange personnage à la télévision ; pratiquement de mon âge, ses cheveux blancs attirent clairement l'attention. Pour qu'il succède à Amber Dawn, il doit être quelqu'un à ne pas sous-estimer, mais je ne peux m'empêcher de considérer la succession comme une aubaine.

-Ne t'en fais pas ma chérie, je dis à ma fille. Tout va bien aller. Je te le promets.

Tout est organisé, cela fait des années que moi et mes alliés préparons ce plan. Il n'y aura pas de Moisson, et certainement pas d'Expiation. À la place, Panem assistera à l'aube d'une ère nouvelle. Mieux vaut toutefois ne pas songer aux épreuves qui vont nous attendre avant la fin heureuse de cette histoire.

Sachant que malgré l'heure matinale, il me sera impossible de convaincre Hannah de se remettre au lit, je la conduis à la cuisine pour lui préparer une tasse de chocolat chaud, sa boisson favorite. Je passe ensuite les heures suivantes à l'écouter papoter de ses passions d'adolescente, simplement heureuse qu'elle a une existence à peu près normale. Dans ce monde de fous, c'est un cadeau.

Lorsque le visage souriant de mon mari se présente à l'entrée de la cuisine, je vais l'accueillir d'un baiser. À bien des égards, cet homme est mon sauveur. Notre relation remonte à juste après ma tentative de suicide à mes seize ans…

XXXXXXX

Vingt-et-un ans plus tôt

Suis-je au paradis ? Tout est blanc et lumineux…mais cette lumière me blesse les yeux. Et à mesure que le décor se précise, un douloureux élancement me saisit. J'ai l'esprit mou et faible, je n'arrive pas à réfléchir. Un flash dans mon esprit me fait voir mes bras ensanglantés, tailladés de ma propre main…je pousse un cri en constatant les épais bandages sur mes membres effectivement blessés. On m'a également attaché sur ce lit d'hôpital, probablement pour s'assurer que je ne tente pas à nouveau de…mourir…

Non…on m'a sauvé la vie…je vais encore devoir subir cette existence. Je ne veux pas…

Des larmes roulent sur mes joues, et je trouve enfin l'énergie de pleurer toutes les larmes de mon corps. Je sursaute lorsque je sens une main se refermer sur mon poignet, et je me crispe, craignant une menace. Puis je constate qu'il s'agit d'un jeune homme, à peine plus âgé que moi, qui viens de signaler sa présence. Sa mine inquiète me perturbe. Je ne le connais pas, alors qu'est-ce qu'il fait là ?

-Elisa, c'est ça ? me demande-t-il. Je m'appelle Isaac. Isaac Clarke. Je t'ai trouvé dans mon appartement, alors que tu…tu avais…enfin bref. Je t'ai amené à l'hôpital aussi vite que j'ai pu.

-Tu aurais dû me laisser mourir, je geins tristement.

-Pourquoi aurais-je dû faire ça ? s'étonne Isaac.

-Quand on n'a plus aucune raison de vivre, mourir est une libération.

-C'est ridicule, rétorque-t-il doucement.

-Tu ne sais visiblement pas ce que j'ai traversé ! je cris avec colère.

-Tu crois ça ? J'étais dans la foule des gamins lorsque tu t'es porté volontaire, il y a quatre ans. J'ai été forcé par mon père à assister à cette horrible Expiation. Si on excepte l'arène elle-même, le Capitole a clairement tout fait pour te briser. Et ils ont réussi, visiblement.

-…laisse-moi tranquille.

Isaac accepte, mais revient le lendemain, et le surlendemain. À force d'insister, il me convainc de me nourrir, quitte à devoir le faire lui-même comme à une enfant. Le reste de la journée, il entretient la conversation et s'efforce de briser mon ennui et de m'éloigner de mes pensées les plus noires.

Fils unique élevé par un père autoritaire, il a quitté le logis familial à ses dix-huit ans et s'est trouvé un travail dans, je le note, la même usine que David dans le temps. Cette année, c'était la première qu'il passait sans avoir à s'inquiéter de la Moisson, car il avait dix-neuf ans. Il souligne que lorsqu'il m'a trouvé dans sa cuisine, gisant dans une mare de sang, il a été énormément choqué. Malgré cela, il m'a conduit lui-même à l'hôpital, où les toubibs m'ont pris en charge.

Petit à petit, et constatant que dans cet hôpital, il n'y a pas de caméras, je m'ouvre à mon tour. Je lui parle d'abord de choses banales, mais je finis par lui parler de toutes mes peurs, de toute ma détresse. Il ne me juge pas et se montre compatissant. À aucun moment, il m'interrompt. Il se contente de m'écouter respectueusement, avec compassion, pas de pitié. Me confier à lui m'enlève un lourd poids qui écrasait mon cœur. Je reprends espoir en la vie grâce à lui.

Lorsque j'obtiens mon congé d'hôpital, Isaac se propose naturellement pour m'accompagner jusque chez moi. Terrorisée à l'idée de retrouver cette vaste demeure vide empestant le Capitole, j'ose à peine passer la porte de l'hôpital. Soupirant, Isaac me conduit plutôt chez lui, sachant maintenant que j'ai de bons souvenirs associés à cet endroit. Galamment, il me donne son lit pendant qu'il dort dans le salon.

La première nuit, il déboule dans ma chambre en m'entendant hurler de terreur suite à un cauchemar. Inquiet, il me serre contre lui, bien décidé à apaiser ma peur. Il ne me lâche plus ensuite, affirmant que je suis loin d'être remise sur pied au niveau émotionnel.

Après deux mois, je me décide enfin à lui demander pourquoi il déploie tellement d'efforts à m'aider. Le cœur serré d'appréhension, j'attends sa réponse avec un mélange perturbant d'espoir et de crainte. Peut-être a-t-il vu quelque chose dans mon regard, car en guise de réponse, il est venu m'embrasser. Mon premier baiser, et même si j'avais perdu mes idées romantiques de fillette, c'était…magique. Je n'ai pas d'autre mot pour le décrire.

Avec Isaac pour me soutenir, je parviens à surmonter l'épreuve de mon second mentorat. Même s'ils ne subirent pas un sort aussi épouvantable que les précédents, mes tributs succombèrent tous les deux, me forçant à rentrer encore une fois avec deux cercueils. Isaac m'attendait à la gare, et je fus…heureuse de le revoir.

Nous nous sommes mariés l'année de mes dix-huit ans, selon l'âge légal en vigueur au Capitole. La présidente Dawn m'a forcé à subir un mariage public au Capitole, puisque c'est si rare qu'un vainqueur se marie, mais la meilleure cérémonie fut celle bien plus sobre et véridique que nous avons célébré au district Huit avec nos proches et nos amis. La seule qui comptait, à nos yeux.

Il a quand même fallu quelques années pour que j'accepte d'avoir un enfant. Lors des trente-cinquièmes Hunger Games, on m'a autorisé à me désister de mes fonctions de mentors puisque je m'apprêtais à accoucher. Il parait que les tributs de cette année-là étaient particulièrement pitoyables. Mais je n'avais pas la tête à cela, puisque tenir ma petite Hannah dans mes bras fut la plus belle chose de toute ma vie. Désormais avec un mari aimant et une fille, j'avais enfin retrouvé une raison de vivre. Et de me battre.

Le Capitole doit payer pour ses crimes. C'est ce que Malek aurait voulu, et c'est ce que je vais faire. Jouant le rôle de la soumise, j'ai joué le jeu du Capitole, parvenant même à guider deux nouveaux vainqueurs pour le district Huit. Mais en secret, je rassemblais des alliés, préparais des plans et semais les graines de la rébellion. J'ai rongé mon frein durant toutes ces années, jusqu'au moment opportun…

XXXXXXX

Debout sur la scène de l'hôtel de justice en tant que mentor, je m'efforce de ne pas montrer mon excitation. Tout est en place dans tous les districts. Lorsque chaque hôte annoncera «Puisse le sort vous être favorable», mes alliés vont s'empresser de détruire par tous les moyens possibles les cargaisons de produits à destination du Capitole. D'autres groupes, les plus courageux, vont avoir la difficile tâche de profiter de la confusion pour s'emparer des endroits clés des districts, afin de paralyser les mouvements des pacificateurs. Enfin, les derniers rebelles auront pour tâche de désigner les ruines fumantes afin de montrer aux populations que le Capitole n'est pas invincible, et que tous ensemble, nous pouvons enfin briser nos chaînes et le renverser.

Isaac m'a soutenu dans le district Huit, et j'ai pu utiliser mes amis mentors pour étendre mon influence dans les autres districts. Wren Keene du Neuf a été particulièrement utile, tout en restant discret. Il devrait être épargné si jamais les choses devaient…

Non, tout va bien se passer. Tous les détails ont été minutieusement planifiés. Néanmoins, je suis nerveuse. J'ai comme un mauvais pressentiment, mais je m'efforce de l'étouffer. Cherchant Hannah parmi les enfants, je lui souris en voulant être rassurant. C'est alors que Lézard, maintenant doté d'écailles argentées, prononce la phrase magique, le signal tant attendu. Je me crispe, m'attendant à entendre des explosions. Le temps passe, et l'hôte continue de prononcer son discours comme si de rien n'était. Il termine et annonce fièrement que le nouveau président a un message spécial pour la seconde Expiation.

Ce n'est pas normal. Les infiltrés auraient déjà dû agir. Les entrepôts visés sont dispersés dans tout le district, il est impossible qu'ils se soient tous fait découvrir ! À moins que le Capitole…non, comment aurait-il pu savoir ? La perspective d'une trahison dans nos rangs me transit d'horreur. Tout l'échafaud est en train de s'écrouler…

Le visage du président Snow apparait l'air solennel. D'une certaine manière, je le trouve encore plus détestable que Dawn. On a constamment l'impression qu'une ruse sournoise danse derrière ces yeux de serpent…

-Bonjour à vous tous, dit-il. Comme vous le savez, cela fait maintenant cinquante ans que le Capitole a écrasé l'injuste rébellion des districts. Mais puisque les Hunger Games sont une punition, une Expiation tous les vingt-cinq ans servira à vous rappeler cet état de fait. Voyons voir…

Il ouvre la petite boîte qu'il avait sur les genoux et en sort une enveloppe usée, tout comme Dawn l'avait fait lors de ma Moisson. Il décachette adroitement et lit longuement les mots que je sais écrits par l'ancienne présidente elle-même.

-Pour les cinquantièmes Hunger Games, récite-t-il, les districts devront fournir le double des tributs. Pour se rappeler que pour chaque citoyen du Capitole tué lors des jours sombres, deux rebelles ont succombé.

Un sourire satisfait étire ses lèvres minces. Des cris d'horreur s'élèvent, particulièrement de la foule enfantine qui réalise que le sort est encore moins favorable que d'habitude. Les pacificateurs se préparent à accueillir une vague de colère, mais cette fois…rien. L'esprit combatif du district Huit s'est affaibli avec les années.

Et toujours pas de signal…maintenant c'est sûr, quelque chose est arrivé. Le poids de l'échec me donne la nausée. D'une façon ou d'une autre, le Capitole a mis à jour nos plans et est parvenu à les contrer. Mais alors, pourquoi personne n'est venu m'arrêter ? Je suis le cerveau de toute cette affaire !

Je comprends tout lorsque le nom sort, prononcé avec la voix sifflante de Lézard. Sa voix hurle de terreur, brisant mon cœur de mère, et je suis sur le bord de défaillir.

-Hannah Clarke !

-NON ! je hurle à mon tour. Pas ma fille, bande de salopards ! Vous ne me prendrez pas ma fille !

-Maman !

Des pacificateurs me retiennent pour m'empêcher de sauter à la gorge de ce sale reptile qui a osé sortir le nom d'Hannah. Même si je suis forte et entraînée, je ne parviens pas à me libérer, et je suis forcé d'assister, impuissante, au tirage de ces quatre jeunes conduits à l'abattoir. C'est de ma faute, je le sais. Il y avait si peu de chance qu'Hannah soit choisi, alors que ce soit en plus pour une Expiation, comme sa mère, c'est la preuve qu'une fois de plus, les organisateurs du Capitole ont triché avec les noms.

Les autres tributs n'ont guère d'espoir, lorsque nous sommes dans le train. Ils savent que j'ai un parti pris. Ils ne me font pas confiance pour les aider, car ils sont persuadés que je vais favoriser mon propre enfant. Ils n'ont pas tout à fait tort. En ce moment précis, la seule personne qui compte parmi les quarante-huit victimes –le nombre me donne le tournis-, c'est Hannah. Mais elle ne sait pas se battre…j'ai voulu lui enseigner les arts martiaux, mais la violence lui répugne. Que faire, bordel, que faire ?

Je remarque cependant que le district Huit n'est pas le seul désavantagé. Après qu'Ekhart se soit fait égorger dans son sommeil par une des tributs qu'il a attiré dans son lit, le district Douze se retrouve avec un mentor du Deux. Ce dernier n'est pas particulièrement cruel ou répugnant comme son prédécesseur, mais il se fiche toujours des tributs du Douze. Il met son argent sur les carrières de son district d'origine. De même, Griffin s'est de plus en plus laissé sombrer dans des drogues de plus en plus fortes à mesure que les années passaient. Aujourd'hui, les événements qui l'entourent lui sont étrangés, plongé comme il est dans ses délires.

Avant même que je ne le réalise, nous en sommes déjà à la dernière interview. La semaine s'est déroulée comme dans un mauvais rêve, trop rapidement. Le principal souvenir que je garde de cette longue soirée, c'est combien ma petite princesse est magnifique dans cette robe blanche…ce qui ne fait qu'accroître mon désespoir.

J'ai appris des autres mentors que le plan a été contré dans tous les districts, et que personne n'a même jamais su qu'un plan existait. Les médias du Capitole vont probablement nier jusqu'à l'existence de notre rébellion avortée. Un échec humiliant.

Le matin suivant, on doit presque me séparer de force d'Hannah afin de la conduire vers l'arène. Je me précipite vers l'écran de l'étage du district Huit, attendant avec angoisse le début. Lorsque l'arène est révélée, désignée sous le nom de Eden Mensonger, je n'en crois pas mes yeux. L'endroit semble paradisiaque, avec une prairie verdoyante et une montagne coiffée de blanc surplombant toute la région. Les tributs sont tous sous le choc, s'attendant visiblement à quelque chose du même goût que mon arène. Lorsque le signal est donné, l'essentiel des tributs est encore à hésiter. Sauf un.

L'un des tributs du district Douze vient de bondir vers la corne, profitant que même les carrières n'ont pas quitté leur plaque pour aller se servir dans les piles de matériel. Finalement, d'autres se précipitent alors qu'il fait demi-tour. Il se fige en tombant nez à nez avec…Hannah !

Elle n'a pas encore quitté sa plaque, paralysée par la terreur comme elle est. Le bain de sang a commencé, ce qui accroit sa panique. Le tribut hésite quelques instants, puis lorsque ma fille commet un geste qui aurait pu passer comme une agression, il frappe. Je pousse un cri strident en voyant le sang gicler, mon bébé s'écrouler et le jeune meurtrier s'enfuir. Hannah finit par mourir, noyée dans son sang, me laissant face à ma douleur.

J'abandonne complètement les deux tributs du district Huit qui échappent au bain de sang. Tout ce qui compte désormais, c'est de voir ce misérable succomber. J'attends avec une impatience cruelle que ce dénommé Haymitch tombe sur un péril plus grand que lui. Mais plus le temps passe, plus il s'en sort de façon brillante. Une meute de dix carrières se forment, l'essentiel de la faune et de la flore de l'arène est soit carnivore, soit vénéneux –le «mensonger» du titre prend tout son sens-, un putain de volcan explose en tuant douze tributs, mais il survit encore. Et lorsqu'il fait une alliance avec l'une de ses partenaires de districts, je perds de plus en plus espoir que justice soit faite.

Comme pour ajouter à ma douleur, Haymitch Abernathy est finalement couronné grand vainqueur. Je dois donc rentrer à la maison avec le corps de ma fille et des trois autres gamins que j'ai abandonné, mais les regards accusateurs des parents ne m'atteignent pas. Isaac et moi, nous pleurons notre enfant perdu, et lorsque vient le temps de la Tournée, l'épreuve est insupportable. Tout ce temps, je n'avais pas réalisé l'épreuve que c'était de se tenir dans l'espace réservé aux familles des vaincus. Avoir su…j'aurais fait preuve de plus de compassion.

Les excuses vides qu'il me sert soufflent ma haine. Je n'ai plus la force de haïr ce tribut. Au fond, n'est-il pas une victime de plus ? Le Capitole a écrasé notre dernière chance de rébellion, et m'a enlevé la seule chose qui me donnait la force de vivre. Je prends vite ma décision.

Cette fois, je ne ferai pas l'erreur de me faire surprendre. Je m'enferme dans notre chambre alors qu'Isaac est parti travailler et m'étend sur le lit, une bouteille d'antidouleurs à la main. Il est clairement écrit sur l'étiquette qu'une surdose peut-être mortelle. C'est parfait.

-Pardonne-moi, je murmure à l'intention de mon mari absent. C'est juste…trop.

J'avale de plus en plus de cachets, et ma vision se trouble. Je ne ressens rien, je flotte comme sur un nuage. Un chant familier me fait tourner la tête. C'est la berceuse de Malek. Suis-je déjà morte ?

Non, c'est juste un oiseau. Un geai moqueur qui vient de pénétrer dans la pièce par la fenêtre ouverte. Où a-t-il appris cette mélodie ? Il se pose sur le bord du lit et fredonne encore un peu. Peut-être suis-je en train de délirer. C'était pas un effet secondaire de ce truc ?

Le geai moqueur étend ses ailes, et dans la lumière du jour, j'ai l'impression qu'il prend feu. Cette image, étrangement, me réconforte. Et tandis que je laisse afin la mort m'enlacer, je songe que je vais retrouver tous ceux que j'aime. J'ai fait de mon mieux, mais…un jour, quelqu'un va prendre ma place, et terminer ce que j'ai échoué.

Un jour, Panem va s'embraser, comme le geai moqueur.

XXXXXXX

Après la mort d'Elisa, Peter et Kara ont replongé dans l'anonymat, à leur grand soulagement. Le Capitole n'avait plus de raison de les menacer, et à leur grande honte, ils en furent soulagés. Beaucoup de larmes néanmoins furent versées lorsque le corps sans vie de cette petite sœur fut découvert. Lorsque la rébellion de Katniss Everdeen éclata, Karl fut l'un des premiers à se porter volontaire. Son courage lui valut d'être cité en exemple comme étant l'un des héros de la guerre, mais jamais il ne voulut de ce titre. Il a toujours affirmé que c'était sa grande sœur l'héroïne, pas lui.

Quant à Isaac, la mort de son épouse l'a dévasté. Il s'est longtemps maudit de ne pas l'avoir vu venir, de l'avoir abandonné dans son moment de détresse. Il n'eut cependant jamais le courage de s'enlever la vie et il vécut comme un fantôme jusqu'à ce que la mort daigne enfin venir le chercher, après une infection des poumons. Il ne vit jamais les districts reprendre leur liberté.

Griffin Erwin ne parvint jamais à combattre ses démons, malgré de nombreuses tentatives. Lors de la seconde Expiation, il était déjà si shooté qu'il ne réalisa même pas le drame qui se jouait dans la vie de son ancienne protégée. Cependant, on affirme qu'une larme coula sur sa joue lorsqu'on lui annonça le suicide d'Elisa. Il mourut en tant que tribut, comme il semblait destiné à le faire, durant la troisième Expiation. Le Geai Moqueur ne le connut jamais que comme l'un des drogués du district Six. Un homme brisé.

Malgré ses efforts, Joachim Cinna n'eut pas une carrière particulièrement brillante, restant dans l'ombre de d'autres plus talentueux que lui. Malgré tout, ces échecs ne découragèrent pas son fils de marcher dans ses traces, qui devint le styliste de la légendaire Karniss. Lorsque son fils mourut en martyr entre les mains des hommes de Snow, Joachim servit de collaborateur aux rebelles lors de leur invasion de la capitale. Mais même pour cela, ses actions restèrent dans l'ombre de son fils.

Leon Odair se maria avec sa petite amie, à présent qu'il a forcé son père à s'exiler à l'autre bout du district Quatre. Jamais plus il ne revit cet homme cruel qui l'avait privé de son aîné. Il eut deux fils, et le fils de l'un d'entre eux fut connu pour sa victoire aux soixante-cinquièmes Hunger Games et pour son noble sacrifice dans la rébellion. Ce petit-fils prodigue se nommait Finnick Odair, mais jamais ce dernier n'entendit parler de ce grand-oncle sacrifié lors de la première Expiation. C'est Gervin Odair, arrière-petit-neveu de Clayton, qui mis à jour ce passé secret, et le révéla à tous avec fierté. Il sait qu'il a du sang de héros, et pas que de son père.

Les parents de Karel furent rongés par le chagrin et les remords après la mort de leur fille unique, et leur relation ne fit que s'envenimer. Le père finit par mourir dans son lit, rêvant en pleurant de son enfant perdu. Quant à la mère, elle survécut jusqu'à un âge avancé, chose miraculeuse au district Douze. Alors que les hovercrafts rasaient le district, plutôt que de fuir avec les autres, on dit qu'elle s'avança au milieu de la place de l'hôtel de justice et qu'elle ouvrit ses bras frêles comme pour accueillir le feu des bombes.

Comme on peut s'y attendre, la mère de Nyx mourut seule et folle, abandonnée par tous. On raconte que la fin de sa fille a réveillé la mère en elle, et que c'est les remords qui l'ont brisé de l'intérieur. Elle devint une source de honte et de pitié dans le district, encore plus que sa fille ne l'a jamais été. Personne ne la pleura et on l'oublia.

Après de nombreuses années de loyaux services, les frères Ocrux prirent une retraite bien méritée après les trente-quatrièmes Jeux. Contrairement à ce qu'affirmèrent de mesquines rumeurs, ils ont démissionné de leur plein gré, chose étonnante et rare pour ceux qui travaillent sur les Hunger Games. Ils étaient déjà morts et enterrés lorsque la seconde rébellion éclata.

Au district Huit, l'héritage de Malek Roxen et d'Elisa Summers ne fut jamais perdu, et la flamme de la rébellion ne s'éteignit jamais chez son peuple, malgré les efforts du Capitole et de Snow pour l'écraser. Souvent, des familles levaient un verre respectueux en mémoire de ces jeunes, et ceux qui se souvenaient se battirent férocement aux côtés des rebelles lorsque vint le temps. Un monument à l'effigie d'Elisa fut érigé, mais on le dédia plutôt à tous les tributs morts ou vivants que le district Huit avait connu.

Le secret de la broche du Geai Moqueur de la rébellion demeura un secret durant des années, jusqu'à ce que la jeune Rue Mellark, alors âgée de quinze ans, se mette en tête de découvrir les origines du symbole de sa mère. Ses recherches la conduisirent jusqu'à Elisa Summers, plus jeune gagnante des Jeux, mais il lui fut difficile de remonter plus loin, puisque toutes les personnes concernées étaient mortes soit de vieillesse, soit durant la guerre. D'apprendre que sa broche n'en était pas à ses premiers Jeux troubla Katniss, mais elle ne s'en débarrassa pas. À la place, elle tâcha de se rappeler que ce petit bijou en or est un symbole, non pas seulement de liberté et de victoire, mais également du sang des enfants sacrifiés à la cause d'une nation cruelle et décadente. La broche circula encore dans la famille du Geai Moqueur durant de nombreuses générations, et tandis qu'une nouvelle Panem s'élevait, les descendants de Katniss continuèrent de raconter l'histoire de la broche.

« En mémoire de tous les tributs sacrifiés »