Chapitre 2 :

Elena se mordillait nerveusement la lèvre, les membres encore entravés par d'épaisses bandes la privant de tout espoir d'évasion. Accrochée au mur, l'horloge émettait un tic tac qui semblait assourdissant dans le silence de la pièce. Cela faisait 4 h qu'elle était réveillée, et son plateau repas reposait intact à l'endroit où l'infirmière l'avait posé. Son regard allait de la porte close à la montre murale.
Soudain, la porte s'ouvrit, déversant la lumière froide des néons du couloir sur la jeune fille qui sursauta. Une mince silhouette se découpa et Elena se redressa un peu, prête à se jeter au cou de ce qu'il lui restait de sa famille. Elle se souvint alors des liens et s'immobilisa, attendant que son frère vienne à elle. Jeremy s'approcha d'un pas lent, un peu comme s'il hésitait. Elle lut sur son visage marqué par les heures sans sommeil une lueur d'inquiétude ; il avait failli également la perdre. Avec des gestes précis et lent, il défit les nœuds qui emprisonnaient ses poignets. Elena put alors s'asseoir et être à la hauteur de son frère. Il la prit dans ses bras, prenant soin de ne pas l'étreindre trop fortement, de peur qu'elle ne s'évapore à son tour. Lorsqu'il la relâcha, il n'avait toujours pas prononcé un seul mot, et Elena sentit sa résistance se fissurer doucement à chaque regard posé sur elle. C'était aussi douloureux que pour elle car chacun voyait en l'autre leurs parents : la couleur des cheveux, la forme du nez, les expressions faciales. Alors que son cadet était sur le point de craquer, elle sentit le lourd poids de son rôle d'aînée peser sur ses frêles épaules. Elle tapota doucement le la couverture à côté d'elle, tout en lui lançant un regard très doux. Jérémy se blottit contre elle se mit à pleurer silencieusement dans les bras d'Elena, déversant toute cette peine qui éraflait son âme à chaque instant, toute cette douleur qui avait brisé cette solide coquille psychologique qu'il s'était construit au fi du temps. Il s'était mis à nu, exposant aux yeux de sa sœur une fragilité qu'il ne cherchait plus à dissimuler. Jeremy s'arrêta doucement de pleurer et Elena en profita pour saisir son visage entre les mains :
- Ça va aller Jeremy, ok ? Je sais que ça va être dur, mais je suis là, et tante Jenna aussi. On va surmonter ça, tous les trois.
Jéremy hocha la tête et s'écarta du lit en voyant Jenna entrer en compagnie du médecin qui lança un regard désapprobateur à Elena après avoir jeté un rapide coup d'œil au plateau repas.
- Vos dernières analyses sont bonnes, je ne vois aucune raison pour vous garder ici plus longtemps. Mais je souhaiterais que tous les deux, vous veniez au moins une fois pas semaine pour rencontrer Mr Philip, le psychologue de l'hôpital.
Il se tourna vers Jenna, qui semblait tout aussi troublée :
- Si cela vous intéresse notre psychologue peut également être mis à votre disposition.
- Ça va aller, ne vous inquiétez pas.
- Veillez à ce qu'ils mangent correctement, ajouta le médecin en lançant un regard en biais à l'adolescente.
- J'y veillerai, merci docteur.
Le médecin hocha la tête et reparti dans le couloir pour signer les papiers de sortie. Jenna s'assit à son tour sur le lit et prit la main des deux adolescents qui la regardaient à présent telle qu'elle était : le dernier modèle adulte de la famille.
- On va y arriver, affirma t-elle en souriant tristement.
Personne ne n'osa briser le silence pendant le trajet du retour. Jenna avait donc un mis CD assez fort et remuait comme elle le pouvait dans l'espoir de chasser la morosité ambiante. Ses efforts étant vain, elle soupira et baissa le volume, laissant chacun divaguer dans ses souvenirs.
- Tiens tu as de la visite Elena, s'exclama Jenna en suivant le porche du regard.
Elena tourna la tête et y découvrit Matt, un bouquet de rose à la main, patientant sagement devant l'entrée. A la vue du véhicule, il sourit et se précipita dans l'allée à leur rencontre. Il balbutia un timide « bonjour » à Jenna et Jeremy, ne sachant sur quel pied danser vis-à-vis de la situation. Il ouvrit la porte côté passager et attendit qu'Elena sorte avant de la serrer dans ses bras. Elle se dégagea doucement de cette étreinte qui la gênait plus que la rassurait. Elle lui lança un regard embarrassé et Matt sembla décrypter le message derrière. Matt choisit soigneusement chacun de ses mots :
- Comment tu te sens ?
Elena baissa les yeux, et sentit toute la douleur remonter à travers ses terminaisons nerveuses. Elle dut prendre sur elle pour ne pas éclater en sanglots.
- J'ai envie de rentrer Matt, j'ai… on discutera plus tard d'accord ? déclara t-elle d'une voix amorphe.
Le visage de Matt se décomposa devant elle, dévoilant un masque de tristesse marqué par les stigmates de la vive discussion qu'ils avaient eu quelques heures avant l'accident. Matt se mordit nerveusement la lèvre avant de mettre les deux pieds dans le plat.
- Tu sais, à propos de la discussion…
C'en était trop pour Elena qui se mit aussitôt à perdre le contrôle d'elle-même.
- Comment oses-tu me parler de notre dispute alors que je viens de perdre mes parents ? Hurla t-elle en le repoussant violemment.
Elle essuya les larmes qui brouillaient sa vue et se précipita dans la maison, dont elle claqua la porte. Elle s'appuya contre cette dernière, calmant les sanglots saccadés qui l'habitaient. Sa tante, ayant entendu son arrivée, pénétra dans le petit vestibule, une casserole à la main.
- Elena, est ce que ça va ? S'inquiéta sa tante en s'approchant.
Soudain, ce fut comme si la maison se refermait sur elle : les souvenirs qui hantaient le lieu l'étouffaient, et elle se sentait comme une intruse. Elle se tint la gorge à deux mains, comme si l'air refusait d'entrer dans ses poumons et se recroquevilla sur elle-même en position fœtale. Elle entendit le bruit de la casserole touchant le sol avec fracas et la voix paniquée de sa tante près de son oreille. Jenna tenta de dégager les mains sur son visage qui l'enfermait dans une bulle rassurante. D'autres bruits de pas résonnèrent dans les escaliers, plus lourds. Elena faillit lever la tête, dans l'espoir d'y découvrir son père, mais elle se rappela que plus jamais il ne serait là et se mit à pleurer de plus belle. Elle était en pleine crise de nerf, à deux doigts de se mettre à hurler pour extérioriser toute cette douleur qui la rongeait, et c'est alors qu'elle sentit son frère prendre ses mains pour la soulever. Elle se laissa faire, mais ne s'attendit pas à la baffe monumentale que lui asséna sa tante. Prise de cours, elle se mit à hoqueter et la fixa d'un air scandalisé, la main sur la joue.
- Maintenant que tu es calmée, tu vas aller dans ta chambre.
- Je… commença t-elle, honteuse.
- Ne m'interromps pas. Tu vas aller dans ta chambre te coucher immédiatement, ordonna sa tante d'un ton dur.
Elle détestait déjà ce rôle qui semblait trop grand pour elle, et fut soulagée de voir Jeremy épauler sa sœur pour l'entrainer dans les escaliers. Elle soupira une fois disparue et retourna sur la cuisine. C'est la première fois qu'elle voyait sa nièce perdre le contrôle d'elle-même, et jamaiselle n'avait été confrontée à une telle situation. Ne sachant comment réagir face à l'hystérie grandissante de la jeune fille, elle n'avait rien trouvé de mieux que de la frapper. Certes, cela avait été plutôt rude et efficace, mais elle s'en voulait tellement. Elena lui en tiendrait-elle rigueur ? Elle avait faillit à son tour fondre en larmes et elle aurait tellement aimé pouvoir décanter toute cette douleur qui lui vrillait à présent les tympans, mais elle n'avait pas le droit. Il fallait qu'elle reste forte pour eux, elle était le dernier pilier qui leurs restaient. Appuyée sur les rebords de l'évier, elle laissa son regard errer à travers la fenêtre. Serait-t-elle capable d'assumer deux adolescents en pleine crise ? Serait-t-elle capable de surmonter la montagne de douleur qui avait envahi la petite maison autrefois si animée ? Elle leva les yeux en direction du ciel, où quelques étoiles commençaient à briller.
« Vous nous manquez, ici. » susurra t-elle.
Un bruit se fit entendre dans les escaliers, et Jeremy apparut en bas des marches, le visage étrangement neutre.
- Elle s'est endormie … Surveille-la tante Jenna, elle va plus mal qu'elle veut nous le faire croire, conseilla Jeremy en coiffant sa capuche et en se dirigeant vers la porte.
- Attends une minute Jeremy, où vas-tu ?
Jeremy se figea, une main sur la poignée de la porte.
- J'ai besoin de temps tante Jenna, répondit-il en ouvrant la porte.
- Hors de question que tu… s'énerva celle-ci.
Mais déjà Jeremy avait disparu dans l'obscurité grandissante. Jenna se frotta les paupières, complètement décontenancée face aux réactions disproportionnées de ses neveux. Elle monta à l'étage et entra dans la chambre de l'adolescente qui dormait profondément. Elle essuya les traces laissées par les larmes sur sa joue et remonta la couverture sur ses épaules, avant de retourner dans la cuisine. Elle avait besoin de s'occuper et de ne plus penser à rien pendant quelques heures.