Chapitre 1: Envoyé

Le cadran affichait un 18h12 rouge et incandescent, un peu flou même. Flavien était au radar et il avait faim. Et encore, « faim » n'était pas le mot. Son ventre criait littéralement. S'il avait pu, son estomac lui-même aurait téléphoné pour se faire livrer du chinois. Il posa sa main sur son abdomen en tentant de le faire taire. Rien à faire... Le pauvre avait été très occupé tout la journée. Tant et si bien qu'il en avait oublié de dîner. Flavien soupira.

Encore un petit vingt minutes et je vais souper. , pensa-t-il.
Il reporta à nouveau son attention sur le radar, ses yeux suivant la ligne qui tournoyait encore et toujours.

18h26

Un autre gargouillis, et cette fois, plus fort. Il avait mal.

Des pâtes... avec du poulet, pensa-t-il.

Il avait faim et il avait de plus en plus hâte d'aller souper. Mais il devait absolument finir ses observations radar sur la planète autour de laquelle ils étaient en orbite. Il avait été formé pour ce genre de situation. La mission, l'équipage, étaient plus importants que son propre bien-être personnel. Flavien était reconnu pour faire du zèle. Personne ne lui avait demandé de se laisser mourir de faim, mais le pauvre homme avait décidé que ses besoins biologiques n'auraient pas le dessus sur lui.

La salle de commandement était calme, et même, très silencieuse. Seul le capitaine était présent, assis dans son fauteuil. Il relisait avec attention le rapport de la sonde.

18h30

Flavien regarda sa montre pour la huitième fois depuis le dernier vingt secondes. Il était à présent 18h30. Il soupira d'un soulagement presque palpable. L'opérateur radar se tourna vers son capitaine. Il se mit au garde-à-vous comme appris lors de son entrainement par la Fédération Planétaire.

« Capitaine », dit Flavien sur un ton professionnel.

« Oui Flavien? », répondit le capitaine à son second officier.

« Puis-je quitter mon poste pour aller souper? », demanda-t-il, l'air un peu plus détendu.

Évidemment, le Capitaine Patenaude acquiesça à la demande de Flavien tout en se disant qu'il n'aurait jamais pu trouver un homme plus dévoué. Celui-ci partit donc vers les cuisines. En arrivant, il vit son ami Bob déjà attablé en train de manger. Le contraire l'aurait étonné.

« Bob! Comment tu vas? », demanda Flavien d'un ton léger.

« Ça ne peut pas aller mieux. » , répondit Bob en pointant le pogo qu'il avait déjà à moitié mangé. Ce n'était très certainement pas son premier. Flavien eut un petit rire en se rendant jusqu'à l'armoire. Le second officier regardait les rangées de nourriture sans pouvoir choisir.

« Flavien! Apporte-moi donc la bouteille de ketchup. Il en restait presque plus dans celle que j'ai prise. », demanda le pilote à son meilleur ami sans prendre le temps d'avaler sa bouchée. Flavien, serviable, prit la bouteille en question et la déposa sur la table avec un « Tiens » jovial. Il retourna au congélateur et en sorti une pizza surgelée. Ce n'était pas exactement le repas dont il avait envie, mais c'était tout de même mieux que de ne rien manger du tout. Il la déposa dans le micro-onde et programma le temps requis.

Soudain, un hurlement de douleur retentit dans la cuisine. Flavien se retourna vivement, un frisson lui parcourant l'échine jusqu'à en faire dresser le poil sur ses bras. Bob se tenait la gorge à deux mains. Du sang coulait abondement de sa bouche et de son cou. Une sorte d'écume verdâtre se répendait lentement autour de sa bouche, partant de la comissure des lèvres et coulant jusqu'au menton.

« Laisse-moi regarder, Bob... Je vais t'aider! », dit Flavien, affolé, en tentant de ne pas hurler. Quand il dégagea les mains de Bob, l'horreur de la scène lui donna la nausée. Un trou avait été crousé dans la gorge, grugé par de l'acide. Le sang qui s'en échappait à grandes giclées couvrait sa peau et ses vêtements. Il lança un regard implorant vers Flavien. Les yeux bruns du pilote étaient rougis par les larmes qui roulaient sur ses joues, larmes de souffrances et de peur, sachant trop bien quelles serait l'issus de cet horreur. Flavien était paralysé par le dégout et la peur. Il était l'impuissance dans toute sa splendeur. Tout allait trop vite. Tout était trop irréel.

Dans un ralement rauque, Bob étouffa une dernière supplication avant de s'éffondrer sur la table, renversant au passage la bouteille de ketchup encore ouverte. Flavien ouvrait la bouche sans trop savoir quoi dire. Il restait la, comme une carpe, à fixer le corps de son meilleur ami pataugeant dans son sang et dans l'écume verdâtre dont l'odeur soulevait le coeur. Il était mort. Flavien savait que cette missionpouvait être dangereuse, mais jamais il ne s'était imaginé une mort aussi atroce. Il détourna les yeux du corps de son ami. C'est alors seulement qu'il remarqua la bouteille de ketchup tombée. En regardant de plus près, il vit que le ketchup qui s'écoulait de la bouteille commençait à gruger la table comme de l'acide.

« Empoisonné... Bob a été... empoisonné... », murmura-t-il d'un souffle.Il déglutit difficilement. Alors que tous les éléments tournaient dans sa tête, Flavien s'échoua sur une chaise. La mort est toujours irréelle, on pense toujours que ça n'arrivera pas avant que l'on soit très vieux. Que devait-il faire à présent, maintenant que la mort avait frappée de la façon la plus horrible? L'opérateur radar regardait partout dans la pièce, comme s'il attendait qu'un objet lui donne les réponses qu'il désirait. Le silence... Il lui martelait la tête de plus en plus fort.

« BBBBBBBBOOOOOOOOOOOBBBBBBBBB ! »

Flavien cria son désespoir avant de fondre en larmes. Il avait la tête enfouit dans les bras et pleurait à grand torrent. Entre deux sanglots, il entendit des pas. Il releva la tête doucement, aucunement prêt à accueillir un membre de l'équipage, ni à expliquer à qui que ce soit ce qui venait de se passer. Lorsqu'il regarda aux alentours, il n'y avait personne. Par contre, il y avait une feuille sur la table, qui n'était pas là avant. Flavien la prit et la lu à voix haute.

« Ça, c'est pour m'avoir envoyé... »