On n'entendait plus rien au 4, Privet Drive. Si la voisine du numéro 6 regardait la télévision et le couple du 2, fraîchement revenu du mariage de leur fille aînée, s'occupait en faisant un brin de ménage, les Dursley n'avaient apparemment aucun bruit à faire. Chose rare : Petunia, véritable maniaque, consacrait chacune de ses journées au ménage intensif de sa maison et Vernon, tout aussi maniaque lorsqu'il s'agissait de sa voiture, ne manquait pas la moindre occasion pour nettoyer et s'extasier bruyamment devant son véhicule. Pourtant, si les Dursley avaient disparu, leur maison n'était pas encore inoccupée car à plusieurs reprises, on vit leur neveu faire des apparitions à la fenêtre de sa chambre, à l'étage, visiblement lancé dans une grande opération de nettoyage ou de rangement. Une opération qui s'acheva à cet instant précis, lorsqu'il referma son sac à dos.

Passant d'un geste machinal une main dans ses cheveux noirs et ébouriffés, Harry Potter balaya la chambre de son regard vert émeraude, étincelant derrière ses lunettes rondes, à la recherche du moindre oubli. Son chaudron, ses tenues de Quidditch, ses uniformes de Poudlard resteraient ici il n'avait pas l'intention de retourner à l'école de sorcellerie, cette année, tout comme il ne voyait aucun intérêt à s'encombrer. Son sac à dos contenait le strict minimum : des livres de défense contre les forces du Mal, sa cape d'invisibilité, des vêtements moldus et l'album de photos que Hagrid lui avait offert à la fin de sa première année. La carte du Maraudeur et le faux médaillon de Serpentard étaient rangés dans la poche de sa veste.

A première vue, il n'oubliait rien, pensa-t-il. Jetant son sac à dos sur son épaule, il attrapa la cage d'Hedwige, sa chouette au plumage neigeux, puis saisit son Eclair de feu et traversa la chambre. Il s'arrêta sur le seuil et jeta un dernier, ultime, coup d'œil à la chambre qu'il avait occupée ces six dernières années. Il avait beau chercher, il ne conservait aucun souvenir heureux, ici, sauf peut-être celui où Ron, Fred et Georges Weasley s'étaient un jour portés à son secours après que les Dursley aient décrété qu'il ne retournerait jamais plus à Poudlard. Il éteignit la lumière.

Que pouvait-il bien s'être passé ? se demanda-t-il en descendant l'escalier. Le plan initial prévoyait qu'il serait transféré par transplanage d'escorte, Maugrey devait venir le chercher afin de le conduire en lieux sûrs mais les choses avaient changé, comme le lui avaient fait savoir Hestia Jones et Dedalus Diggle, qui étaient venus prendre les Dursley pour les emmener dans une cachette où ils seraient à priori hors de danger. Cependant, il n'avait pas eu plus de précisions sur ce changement soudain de plan : Maugrey devait tout lui expliquer quand il viendrait le chercher.

Longeant le couloir du rez-de-chaussée, il entra dans la cuisine et eut tout juste le temps de poser la cage de sa chouette sur la table qu'une main ferme surgissait brusquement derrière lui pour venir se refermer sur sa bouche. Il sursauta mais avant d'avoir fait le moindre geste pour se dégager, une voix familière s'éleva juste à côté de son oreille :

− Ne faîtes aucun bruit, Potter !

Déconcerté, Harry porta son attention sur le reflet que proposait la fenêtre de la cuisine. Il n'imaginait rien : le sorcier qui le bâillonnait avec sa main avait les mêmes cheveux fauve parsemés de fils gris, les yeux jaunâtres et les lunettes cerclées de fer que Rufus Scrimgeour, le ministre de la Magie.

Scrimgeour retira sa main au moment où deux Aurors émergeaient du salon. Harry ne les avait jamais vus et il ne leur accorda qu'un très bref coup d'œil, trop stupéfait par la présence du ministre de la Magie pour porter une quelconque attention à ces deux inconnus.

− Mais… qu'est-ce que vous faîtes là ? interrogea Harry, si abasourdi qu'il en oublia d'être poli.

Scrimgeour ne répondit pas tout de suite. Claudiquant jusqu'à l'interrupteur de la cuisine, sa canne heurtant le sol carrelé dans un claquement étouffé, il éteignit la lumière. Les deux Aurors traversèrent la pièce pour prendre positions de chaque côté de la porte menant au jardin.

− Nous sommes confrontés à une situation des plus déplaisantes, déclara Scrimgeour en se tournant vers lui, sa silhouette se découpant dans l'encadrement de la porte. Sans entrer dans les détails, vous courez un danger…

− Je cours un danger depuis ma naissance, objecta Harry.

− Je ne fais pas allusion au Mage noir, Potter, répliqua Scrimgeour avec calme.

Harry haussa les sourcils, plus étonné qu'apeuré. Quelqu'un, autre que Lord Voldemort, en voudrait à sa vie ? Pourquoi le ministre de la Magie se déplacerait-il lui-même pour en faire l'annonce à Harry ?

− Le jardin semble sécurisé, annonça un Auror.

− Restez quand même à votre poste, Callaghan, dit Scrimgeour. Winters, éteignez toutes les lumières que vous trouverez dans la maison, il faut absolument qu'on croit qu'il n'y a plus personne.

Le dénommé Winters hocha la tête et sortit dans le couloir.

− Attendez, attendez ! intervint Harry, décontenancé. Qui me menace, cette fois ? Pourquoi ? Et pourquoi êtes-vous venu jusqu'ici ?

La lumière du couloir s'éteignit, faisant disparaître la silhouette de Scrimgeour. Bien qu'il peinât à s'adapter à la soudaine pénombre, Harry eut conscience du regard fixe que le ministre de la Magie posait sur lui. Il semblait réfléchir à la manière de présenter la situation actuelle, ou peut-être triait-il les informations qu'il pouvait révéler à Harry et celles qu'il préférait garder secrètes, songea Harry.

− Cette information… Cette affaire, plutôt, est strictement confidentielle, Potter, reprit le ministre. Je vous fais donc confiance pour qu'elle le reste…

− Vous avez ma parole, assura Harry, intrigué.

− Nous avons essuyé une nouvelle évasion de la prison d'Azkaban, déclara Scrimgeour. Les derniers partisans du Lord noir ont retrouvé leur liberté, ainsi qu'un certain nombre de détenus. Nous avons étouffé l'affaire afin de ne pas aggraver le climat actuel… Depuis cette évasion, le Magenmagot et une unité d'Aurors recensent tous les prisonniers manquant à l'appel. Nous en avons rattrapé quelques-uns dans la plus grande discrétion, mais ils sont encore nombreux à courir dans la nature…

− Excusez-moi, l'interrompit Harry, mais en quoi ça me concerne ? Même si un détenu cherche ma mort, je ne crois pas qu'on puisse le considérer comme pire que…

− Ne sous-estimez pas cet individu, Potter, coupa à son tour Scrimgeour d'un ton vif. A votre âge, cet homme pouvait tenir tête à dix Aurors très expérimentés. Même l'intervention de Dumbledore n'a pas suffi à l'arrêter. Je vous recommande donc de ne pas prendre cette menace à la légère.

Harry fronça les sourcils.

− Mais en quoi est-ce que ça me regarde ?

− C'est James qui l'a neutralisé, dit le dénommé Winters en revenant dans la cuisine.

Harry cilla. Son père avait permis l'arrestation d'un sorcier capable de tenir tête à dix Aurors et Dumbledore ?

− Donc… il voudrait se venger sur moi ?

− Nous le pensons, admit Scrimgeour. Nous savons qu'il a tué le Mangemort qui a ouvert sa cellule. Il a passé ces deux dernières semaines à rechercher votre père, selon nous…

− Il doit bien savoir que mon père est mort, fit remarquer Harry.

− Il n'a pas pu l'apprendre à Azkaban, dit Scrimgeour d'un ton vague. Il l'a sûrement découvert depuis qu'il a retrouvé sa liberté, tout comme il doit maintenant savoir que vous existez.

Harry fixa longuement la silhouette du ministre. Sirius Black, son parrain, avait eu accès au journal pendant sa détention à Azkaban. Comment cet homme qui le menaçait, à présent, aurait-il pu ignorer que James Potter avait été assassiné par Lord Voldemort quelques minutes avant que le Seigneur des Ténèbres ne soit vaincu par le petit Harry ? A l'évidence, cet individu avait subi un traitement particulier pendant son emprisonnement, et tout aussi manifeste, Scrimgeour n'était guère disposé à en parler.

− D'accord, dit-il lentement. J'ai un autre psychopathe sur le dos, et maintenant ? Je suis censé être transféré et vous risquez de contrecarrer mon départ, sauf votre respect.

− J'ai prévenu Arthur Weasley que je m'occupais personnellement de votre transfert, répondit Scrimgeour. La voiture nous attend à l'extérieur.

− Et… combien de personnes sont au courant que vous êtes ici ?

Si Scrimgeour avait parlé du transfert de Harry à d'autres personnes du ministère, Harry s'attendait à subir une attaque dès qu'il aurait posé le pied hors du 4, Privet Drive.

− Callaghan, Winters, Arthur et moi-même sommes les seuls à connaître le plan, dit Scrimgeour. Comme nous n'avons découvert l'évasion de Tumter qu'en fin d'après-midi, nous avons dû précipiter les choses et le faire très discrètement.

Harry se sentit sensiblement rassuré.

− Bon, eh bien, je suis prêt, dit-il.

− Une dernière chose, dit Scrimgeour. Si jamais nous croisons la route de Tumter, n'utilisez votre baguette que si Callaghan, Winters et moi-même sommes neutralisés. Privilégiez la fuite à l'affrontement, Potter. Transplanez si vous savez le faire, mais ne cherchez pas le combat contre Tumter !

− Très bien, dit Harry.

− Callaghan, Winters, reconnaissance ! lança-t-il à l'adresse des deux Aurors.

Harry saisit la poignée de la cage d'Hedwige tandis que Callaghan et Winters sortaient de la cuisine pour aller inspecter Privet Drive depuis l'entrée.

− Pourquoi Tumter a-t-il été arrêté, au juste ? demanda-t-il en suivant Scrimgeour dans le couloir.

− Je vous en parlerai dans la voiture.

Harry n'insista pas. Ils rejoignirent Callaghan et Winters au moment où ce dernier ouvrait la porte d'entrée, sa baguette à la main, et tous les quatre sortirent dans la nuit tiède. Pour une obscure raison, Harry ne réalisa qu'une fois dans l'allée du 4, Privet Drive, qu'il partait réellement. Il ne songea pas une seule seconde à se retourner afin de contempler une dernière fois la maison des Dursley : son cerveau enregistrait progressivement la situation qui lui valait d'être en compagnie de deux Aurors et du ministre de la Magie en personne.

Qui était ce Tumter ? Quelqu'un de terrible, apparemment. Quel sort lui avait été réservé à Azkaban pour qu'il n'ait jamais appris la mort de James Potter quand il était incarcéré ? Comment son père avait-il pu réussir là où, à en croire Scrimgeour, Dumbledore avait échoué ? Pourquoi les Aurors s'étaient-ils intéressé à Tumter ? Il devait avoir commis un crime atroce pour avoir nécessité l'envoi d'une équipe de dix chasseurs de mages noirs, songea Harry.

La voiture du ministère de la Magie n'était nulle part, mais Harry comprit rapidement qu'elle était plus proche qu'il ne l'imaginait car à peine eurent-ils quitté l'allée du 4, Privet Drive, que Winters s'arrêta pour tendre une main devant lui. Un instant plus tard, la portière invisible s'ouvrit sur la banquette arrière, recouverte de cuir bleu brillant. Scrimgeour fit signe à Harry d'entrer le premier.

L'habitacle arrière aurait facilement pu accueillir une dizaine de personnes : le long des six fenêtres, des bancs rembourrés entouraient une table basse en cristal sur laquelle étaient posés deux verres, un assortiment des boissons en vente dans tous les établissements hôteliers du monde magique et une grande corbeille de fruits. Les véhicules empruntés par les hauts fonctionnaires du ministère étaient visiblement bien mieux approvisionnés que les voitures dédiées aux employés lambdas.

Scrimgeour rejoignit Harry et s'installa sur la banquette de droite, tandis que Callaghan s'installait sur le siège passager. Winters, une fois la portière refermée derrière le ministre, alla prendre place derrière le volant.

− Quelle est notre destination, monsieur ? demanda Winters.

− Loutry Ste Chaspoule, répondit Scrimgeour.

Le moteur ronronna allègrement l'instant d'après, puis la voiture démarra.

− Alors ? Monsieur le ministre, ajouta Harry.

Scrimgeour l'observa un court instant, comme s'il le jaugeait.

− Avez-vous déjà entendu parler de Massalia ? demanda-t-il tandis que la voiture tournait dans Wisteria Walk.

Harry fouilla rapidement dans sa mémoire.

− Non, reconnut-il.

− C'était le tout premier collège de sorcellerie jamais créé, révéla Scrimgeour. Une école grecque particulière, car bénéficiant d'un statut unique. Contrairement à Poudlard, Massalia accueillait des étudiants venus des quatre coins du monde. Les autres collèges accusaient souvent Massalia d'être davantage une secte qu'une école, et ce à cause d'un tabou total sur ce qu'il s'y passait : même le ministère grec de la Magie n'avait aucun droit dessus. Le programme scolaire était une énigme pour toutes les personnes extérieures à Massalia, et quand vous demandiez à d'anciens élèves de vous en parler, ils n'entraient jamais dans les détails. Comme le disait la devise du collège : Ce qui est à Massalia, reste à Massalia.

− Mais elle a fermé ?

− Non, répondit Scrimgeour. Elle a été détruite. La disparition tragique de Dumbledore a occulté l'hommage à Massalia, qui « fêtait » les vingt ans de sa destruction. Pour vous donner une idée de l'ampleur de la catastrophe, seuls 75 des cent quatre-vingt-douze élèves et un seul professeur ont survécu à l'attaque. C'était, en tout cas, les chiffres officiels pendant les trois premiers mois au cours desquels les autorités grecques ont déblayé les ruines – sauf que les chiffres ont changé.

− Tumter n'apparaissait ni dans les survivants, ni dans les victimes, dit Harry, perspicace.

− Effectivement. Les rescapés ont donc été interrogés sur Tumter, et les Aurors grecs ont découvert qu'il avait complètement disparu quelques heures avant l'attaque. Il ne s'était pas présenté au dernier cours, ni au dîner. En regroupant toutes les informations liées à la destruction de Massalia, les autorités grecques ont réalisé des détails qui leur paraissaient jusqu'alors mystérieux, comme le fait que certains passages secrets aient été empruntés par les assaillants alors qu'ils étaient inaccessibles depuis l'extérieur.

− On les avait ouverts pour que les assaillants puissent entrer, donc, dit Harry.

− C'est la conclusion des Aurors grecs, approuva Scrimgeour. Le ministère grec de la Magie a donc déposé un mandat d'arrêt auprès de la Confédération internationale des sorciers, qui l'a transmis aux autres ministères. Un peu moins de deux jours plus tard, Tumter était localisé à Poudlard, mais contrairement à la plainte, il n'était pas inscrit comme un ancien élève de Massalia, mais comme un ancien élève de Durmstrang.

− Comment il a fait ?

− Il a fourni des documents officiels de Durmstrang, répondit Scrimgeour. Si incroyable que cela puisse être, il a vraisemblablement réussi à s'introduire dans Durmstrang, a accédé à ces documents privés puis est ressorti sans qu'aucun étudiant, aucun professeur ne le remarque. Néanmoins, sa démarche a enfoncé davantage le clou, car il apparaissait clairement qu'il avait prémédité son départ de Massalia. La suite de l'affaire aurait pu devenir le pire scandale de l'année, car le département de la Justice magique a abusé de ses pouvoirs.

− C'est-à-dire ? s'étonna Harry, perplexe.

− Une interpellation par les Aurors est soumise à un protocole, expliqua Scrimgeour. Pour faire simple, aucune hostilité ne doit être engagée si le suspect ne se montre pas dangereux. Or, les Aurors envoyés à Pré-au-Lard afin d'interpeller Tumter, le jour d'une sortie scolaire, ont directement attaqué Tumter dès qu'ils l'ont aperçu. Devant le Magenmagot, une telle arrestation aurait conduit à la mise à pieds des Aurors, au licenciement du directeur de l'époque et à la relaxe de Tumter. Fort heureusement pour le ministère, Tumter a réagi violemment à l'agression, si bien que la population a surtout retenu la brutalité qu'il a manifestée à l'égard des Aurors.

− Comment se fait-il que les Aurors aient négligé le protocole ? demanda Harry, intrigué.

− Gabriel Burrow, le prédécesseur de Bartemius Croupton au département de la Justice magique, leur en avait donné l'ordre, dit Scrimgeour. Il a bien évidemment dû se justifier en petit comité, mais il s'en est très bien tiré : il a conservé son poste jusqu'à l'élection de Millicent Bagnold, trois ans plus tard.

Harry arqua un sourcil. Qu'est-ce que Burrow pouvait bien avoir dit pour justifier son ordre ? Même si Tumter était désigné comme le suspect numéro un dans la tragédie de Massalia, il aurait dû être abordé avec calme. Il se souvenait très bien, dans un souvenir de Dumbledore, avoir entendu Bartemius Croupton sous-entendre qu'Evan Rosier avait d'abord été sommé de se rendre avant que les Aurors ne soient obligés de l'abattre. Si les chasseurs de mages noirs respectaient le protocole avec les Mangemorts, il n'y avait aucune excuse à l'ordre de Burrow, se dit-il.

− Comme vous le savez maintenant, votre père a permis l'arrestation de Tumter, poursuivit Scrimgeour.

Harry vit Callaghan et Winters échanger un rapide coup d'œil, comme pris au dépourvu par la manière dont le ministre de la Magie avait conclu son récit.

− Tumter a avoué ? demanda-t-il.

− Sans omettre le moindre détail, approuva Scrimgeour.

Le ton dégagé du ministre ne parut guère naturel à l'oreille de Harry, mais il n'insista pas. Il serait ingrat de sa part d'agacer Scrimgeour alors que celui-ci s'était déplacé en personne pour le prévenir d'une nouvelle menace – et pour l'escorter jusqu'au Terrier.

− Et ses complices ?

− Ont retrouvé leur liberté en même temps que Tumter.

− Quoi ? s'étonna Harry. Ce sont les Mangemorts qui ont détruit Massalia ?

− Même si les mages noirs interviennent essentiellement en Grande-Bretagne, il leur arrive de voyager.

Harry le savait très bien, il se souvenait encore du voyage tumultueux de Hagrid et de Madame Maxime, partis sur le continent pour recruter des géants. Des Mangemorts, dont Walden Macnair, étaient arrivés après eux, mais ils avaient réussi à s'attacher les services des géants avant Hagrid. Cependant, les regards que s'échangeaient les deux Aurors, à l'avant du véhicule, encouragèrent Harry à mettre un bémol sur les affirmations de Scrimgeour. Il semblait que l'affaire était plus complexe que le ministre ne voulait bien le faire croire.

Néanmoins, il y avait un point positif : quand bien même Tumter aurait décidé de décharger sa vengeance sur le fils de James Potter, il ne représentait pas une menace mortelle. Si Tumter avait travaillé avec les Mangemorts, alors il était forcément soumis à l'autorité de Voldemort, qui se réservait la mort de Harry pour lui seul.

Ils restèrent silencieux pendant un long moment. La voiture invisible et ensorcelée avait quitté la banlieue et se faufilait à présent dans la campagne anglaise, roulant parfois à contresens pour dépasser une succession d'autos un peu trop lentes, se glissant dans des espaces improbables où aucun véhicule moldu ne serait passé. Les heures s'enchaînaient, tandis que Harry laissait son esprit vagabonder vers son séjour au Terrier et sa future chasse aux Horcruxes. Scrimgeour leur servait de temps à autre des boissons, lui-même plongé dans ses propres pensées. Le front contre la vitre d'une portière, cependant, Harry eut très vite une raison de rompre le silence, jusqu'à présent briser par le seul ronronnement du moteur.

Alors qu'il regardait sans le voir le paysage baigné dans l'obscurité de la nuit, quelque chose attira son intérêt : une silhouette encapuchonnée courait le long d'un sentier parallèle à la route et coupant à travers les prés. Harry n'aurait rien trouvé de particulièrement gênant à ce détail si la silhouette ne s'était pas déplacée aussi vite que la voiture du ministère.

− Monsieur… dit Harry, ébahi.

Il vit le reflet de Scrimgeour relever la tête et comprendre instantanément. Contournant la table basse, il s'assit sur la banquette latérale pour observer par la fenêtre ce qui avait attiré l'attention de Harry, tandis que les Aurors tournaient la tête, Winters se contentant d'un simple coup d'œil pour revenir aussitôt sur la route.

− C'est lui, dit Scrimgeour. Combien de temps durera le voyage, Winters ?

− Il nous reste approximativement une heure, monsieur, répondit le chauffeur.

− Une potion de Célérité dure une demi-heure, indiqua Callaghan.

− Une potion de Célérité normale dure une demi-heure, rectifia Scrimgeour. Si la moitié des rumeurs à propos des activités des Massaliens est vraie, nous ne pouvons pas exclure que la potion de Tumter ait bénéficié d'une panoplie d'améliorations.

− Que fait-on, monsieur ? demanda Winters.

− Maintenez l'allure, ordonna Scrimgeour. Nous n'engagerons le combat que si nous y sommes contraints.

Il retourna s'asseoir, tandis que Winters écrasait davantage l'accélérateur, en vain. La silhouette se déplaçait à la même allure que le véhicule, coupant à travers champs sans ralentir. C'était un spectacle des plus étranges que de voir cette ombre se déplacer avec une telle aisance au milieu de la végétation on aurait dit qu'elle survolait le sol tant elle était fluide dans sa course interminable, et même les barrières délimitant parfois les prairies n'étaient pas capables d'entraver son sprint, car elle sautait par-dessus avec une légèreté surnaturelle. Pour Harry, Tumter n'avait pas bu qu'une potion de Célérité, mais plusieurs autres breuvages.

− C'est quoi, les rumeurs qui circulaient sur Massalia ? demanda-t-il au bout d'un moment.

− Il y en a tellement que nous y serions encore demain matin, dit Scrimgeour. Le professeur qui a survécu à la tragédie de Massalia s'était cependant montré bavard au fil des interviews qu'il donnait, ce qui a permis de lever le voile sur plusieurs mystères et de rendre encore plus énigmatiques certaines rumeurs. L'inscription à Massalia étant très sélective, la communauté internationale pensait que ses élèves étaient des surdoués. C'était faux, selon le professeur, mais lui-même ignorait totalement comment les étudiants étaient choisis : un secret se transmettait de directeur en directeur à ce sujet, c'est tout ce que nous savons. D'innombrables personnes ont également tenté de deviner le programme scolaire de Massalia. Ils disaient qu'il n'était pas très différent de celui d'une école plus accessible, et d'autres croyaient qu'il était exceptionnellement compliqué. Il s'est avéré qu'il était assez similaire aux autres : les massaliens suivaient les mêmes cours que vous, mais ils en avaient d'autres, des disciplines rares, mystérieuses ou totalement originales.

− Comme quoi ?

− Des cours de vieille magie, d'orichalmie, d'occultisme, entre autres. Seuls les massaliens savent ce qu'est ou était l'orichalmie, et eux seuls pourraient nous dire ce qu'ils entendaient par « occultisme ». La seule rumeur que le professeur a reconnue comme fidèle à la réalité, c'était celle présentant Massalia comme un véritable centre de recherches. La rumeur sur la bibliothèque était très en-deçà de la réalité et, contrairement à ce que tout le monde aimait croire, Massalia n'était pas un endroit froid, monacal c'était un endroit très vivant.

− Un havre de paix dans un monde de ténèbres, intervint Callaghan comme s'il récitait une leçon.

− A en croire le professeur, précisa Scrimgeour sans masquer son pessimisme.

Harry hocha la tête et reporta momentanément son attention sur la silhouette au moment où celle-ci s'enfonçait au milieu d'un vaste champ de tournesols, disparaissant de son champ de vision.

− Et Tumter ?

− Elève brillant, répondit Scrimgeour d'un ton détaché. Le plus brillant que Massalia ait jamais eu, à en croire son ancien professeur, mais pas le plus sociable. Un rat de laboratoire qui a bousculé pas mal de choses au fil des années : il a présenté des études « absolument remarquables », dont une qui a été d'une grande utilité aux mages noirs, car elle leur a permis de contourner les enchantements de l'école. C'est d'ailleurs la seule étude de Tumter dont on ait entendu parler, les autres ayant été jalousement gardées secrètes par son ancien professeur.

Une sorte de Lord Voldemort bis, songea Harry en regardant le champ de tournesols disparaître derrière eux. Il chercha rapidement la silhouette, qu'il aurait imaginée apercevoir à la même hauteur que la voiture, mais il ne la trouva pas. Se redressant légèrement, il eut à peine le temps de se demander si Tumter n'avait pas trébuché – ou, mieux, s'était blessé – qu'un mouvement attira son attention vers le pare-brise arrière du véhicule.

− Nom de… s'exclama-t-il.

Il recula précipitamment de la fenêtre pour saisir Scrimgeour par le bras et le plaquer sur la banquette. A peine une seconde plus tard, le pare-brise arrière du véhicule explosait au passage d'un éclair de lumière rouge qui alla s'écraser sur le tableau de bord, ratant de peu l'épaule de Callaghan.

− Je crains que nous n'ayons pas le choix, monsieur le ministre, dit Winters d'un ton très calme, en surveillant Tumter grâce au rétroviseur.

− Continuez à rouler, Winters ! ordonna Scrimgeour. Callaghan, assurez sa protection ! Ne vous redressez pas, Potter !

S'asseyant entre la banquette et la table basse, Harry laissa le ministre se relever sensiblement puis s'avancer, le dos courbé, jusqu'au banc arrière dans le but manifeste d'engager un combat à distance.

− Trouvez-nous un bois ou un bosquet, Winters ! lança Scrimgeour. Potter, quand nous engagerons le combat, sortez du côté des arbres et courez aussi vite que vous le pourrez. Il est important qu'il vous perde de vue, Potter, et c'est seulement quand vous serez hors de vue que vous monterez sur votre balai pour poursuivre votre route.

− Et si vous le neutralisez ?

− Suivez mes instructions, quelle que soit l'issue du combat !

Harry opina. Il n'était pas très heureux de fuir, mais la course folle de Tumter commençait à lui démontrer que son nouvel ennemi n'était pas un simple Mangemort.

S'en remettant davantage à la chance qu'à une visée, Scrimgeour passa sa baguette par-dessus la banquette en décochant un éclair de lumière rouge qui, sans grande surprise, manqua sa cible. Il eut cependant très chaud, car le second maléfice envoyé par Tumter rata sa main armée de quelques millimètres et disparut contre un bouclier invisible invoqué par Callaghan.

− Préparez-vous ! lança Winters.

Il freina si brusquement que Harry se sentit glisser sur la moquette. Scrimgeour faillit être projeté sur lui, mais il tint bon et décocha précipitamment un sortilège à travers l'ouverture laissée par le pare-brise brisé. L'ombre en réchappa, car Harry la vit bondir sur le coffre avec souplesse et disparaître sur le toit du véhicule sans émettre le moindre bruit.

− Il est au-dessus ! s'exclama Harry.

Il venait tout juste de prononcer la fin de sa phrase qu'un trait d'un blanc étincelant transperça le toit et frappa Scrimgeour à la poitrine en passant sous son bras levé. Le ministre de la Magie laissa échapper un étrange bruit, entre le grognement et l'exclamation surprise, puis il perdit connaissance. Harry se retourna au moment où, dans deux sons mats, deux autres maléfices perçaient le plafond pour assoupir Winters et Callaghan, qui avaient déjà commencé à sortir une jambe du véhicule. Ahuri, Harry plongea en hâte une main dans sa poche pour s'emparer de sa baguette magique et la pointer au-dessus de lui, sans lancer de sort.

Où était-il ? Qu'attendait-il ? Ces deux questions martelaient son esprit tandis qu'il tournait inlassablement les yeux dans toutes les directions, à la recherche du moindre indice sur la localisation de Tumter. A travers la vitre la plus proche, il apercevait la cime d'arbres nombreux, mais il était certain de ne pouvoir atteindre le bosquet : il n'avait pas bu de potion de Célérité, lui. Harry se redressa légèrement pour se rapprocher de Scrimgeour. Aucun mort, semblait-il Tumter semblait s'être contenté d'assommer les employés du ministère, tous trois respiraient encore. Une stratégie que Voldemort risquait de ne pas apprécier, songea-t-il en s'accroupissant.

Si Tumter était silencieux, Harry comptait sur le réverbère proche pour lui donner une vague idée de l'endroit précis où l'évadé était perché. Jetant un œil vers le sol, il n'aperçut aucune ombre il enjamba donc Scrimgeour, puis regarda par une autre vitre. Toujours aucune ombre. Tumter ne s'était quand même pas couché sur le toit en anticipant l'idée de Harry ?! Il n'y avait qu'un seul moyen de le découvrir.

Son estomac se nouant douloureusement et la gorge tout à coup sèche, Harry tendit une main vers la portière et l'ouvrit après une légère hésitation. Il leva aussitôt sa baguette vers le ciel, mais aucune menace ne se présenta. Il prit alors ses appuis, bien décidé à faire une sortie-éclair, et se précipita à l'extérieur. A peine eut-il touché le sol goudronné qu'il amorça un pivot et pointa sa baguette… sur personne. Incrédule, Harry tourna sur lui-même, les sens en alerte, à la recherche de la silhouette encapuchonnée. Qu'est-ce que c'était que cette histoire ? Tumter les pourchassait sur des kilomètres pour se contenter d'assommer Scrimgeour et deux Aurors ?

Harry retourna auprès du véhicule invisible en s'orientant grâce à la portière ouverte. Comment Tumter était-il capable de les prendre en chasse ? Comment avait-il pu situer la voiture, alors que son invisibilité était parfaite ? Sans doute avait-il bu une potion lui permettant de voir les choses invisibles, en admettant qu'une telle potion ait existé… à moins qu'elle n'ait été inventée à Massalia…

Un vent doux se souleva mollement, mais les environs restèrent aussi immobiles que lorsque Harry avait sauté hors de la voiture. Où était Tumter ? La question agaçait singulièrement Harry, qui ressentit cependant un certain soulagement lorsqu'il entendit Scrimgeour grogner. La jambe que Winters avait passée à l'extérieur de la voiture se tendit jusqu'au sol, et l'Auror sortit en se massant l'arrière du crâne, comme en proie à une migraine.

− Vous n'avez rien ? marmonna-t-il en constatant que Harry était toujours présent.

− Non, mais je ne sais pas où Tumter est passé, répondit Harry sans cesser d'observer les alentours.

− Monsieur le ministre ? interrogea Winters.

− Je vais bien, Winters, je vais bien, grommela Scrimgeour en s'asseyant sur la banquette, les mains posées sur sa canne. Rentrez dans la voiture, Potter, il semblerait que cette attaque n'ait été qu'un avertissement.

− Vous pensez ? dit Harry, sceptique.

− Rentrez, répéta Scrimgeour.

− Monsieur ! s'exclama Callaghan en contournant précipitamment la voiture, quelque chose dans la main.

Harry s'écarta pour que Callaghan puisse se pencher vers le ministre de la Magie et regarda l'Auror ouvrir son poing. A l'intérieur, un écrin en bois partiellement noirci, comme s'il avait failli brûler. Scrimgeour s'en saisit et souleva le couvercle pour révéler une bague artistique, tortueuse, composée de quatre morceaux d'argent massif qui se rejoignaient autour d'une petite pierre noire à l'intérieur de laquelle étincelait une unique, pâle lueur bleu-blanc.

− Winters ? interrogea Scrimgeour en exhibant le bijou.

− Déjà vue, monsieur, approuva l'Auror en fronçant les sourcils, l'air à la fois surpris et perplexe.

− Vous pensez que Tumter aurait fait tout ça pour nous apporter une simple bague ? s'étonna Harry, dubitatif.

− Il semble que ce soit le cas, dit le ministre en refermant l'étui. La question : pourquoi voulait-il vous donner cette bague ?

− Si vous me permettez, monsieur, je crois avoir la réponse, reprit Winters.

Les trois autres lui lancèrent des regards interrogateurs.

− Il existe deux bagues comme celle-ci, monsieur, révéla Winters. Sauf que ce n'est pas aux doigts de Tumter que je les ai vues…

Il lança un bref coup d'œil à Harry, comme s'il était pris d'une brève hésitation, mais poursuivit :

− C'était à ceux de Moira Winston et Lily Evans.