Chapitre 1: Humaine

« Gabrielle... »

La jeune femme se détourna soudain de la fenêtre. Quelqu'un l'avait-elle appelée ? Cela était impossible, les places autour d'elle étaient vides, et tous les élèves étaient captivés par la démonstration du professeur au tableau, à l'autre bout de l'amphi, sur l'estrade. Elle soupira. C'était la fin de l'année, elle était fatiguée, et voilà qu'elle se mettait à entendre des voix... Elle reporta son attention sur l'extérieur, n'écoutant que d'une oreille distraite les explications sur l'énergie noire et la réduction de l'horizon cosmique. Ce qu'elle voyait était bien plus captivant : un homme se trouvait dans la cour de la fac. Il devait avoir entre trente et quarante ans, portait un costume bleu, un long manteau marron, et avait des cheveux bruns totalement désordonnés. Il pouvait très bien être un professeur, certes elle ne l'avait jamais vu, mais tant de gens défilaient toute la journée... Elle n'arrivait pas à détacher son regard de lui. Quelque chose en cet inconnu lui était familier, l'attirait, mais c'était autre chose que sur le plan physique, et elle ne pouvait pas s'empêcher de le regarder avec une curiosité grandissante. Il n'était pas un prof, Gabrielle en était désormais certaine. Il regardait autour de lui comme s'il était perdu. La sonnerie retentit, l'homme dans la cour sursauta, et l'étudiante aussi. Mais cette dernière eu un réflexe inattendu : elle rangea ses affaires en vitesse et se hâta de sortir avant que la foule d'élèves ne happe le mystérieux inconnu. Elle le retrouva appuyé contre un mur, tentant visiblement de se fondre dans la masse. Là seulement elle réalisa la stupidité de ce qu'elle s'apprêtait à faire. Pourquoi se sentait-elle concernée par cet homme, qu'elle n'avait jamais vu et qui avait certainement une très bonne raison de se trouver là ? L'inconnu leva soudain la tête, et planta son regard dans celui de Gabrielle, qui finit par s'approcher de lui, timide et déterminée à la fois.

« Euh... Bonjour.

L'homme la dévisagea, et répondit à sa salutation tout en souriant.

-Pardonnez ma curiosité... Je vous observe depuis tout à l'heure... Qui êtes-vous ?

-Je suis le Docteur.

-Le Docteur... Docteur comment ?

-Le Docteur. C'est tout.

-Vous n'avez pas de nom ?

-Je vous ai dit mon nom. C'est le Docteur.

Gabrielle décida de renoncer, et changea de sujet.

-Que faites-vous ici, à l'université ? Je ne vous y ai jamais vu.

-Je viens d'arriver. Dites-moi... Quel est votre nom ?

-Gabrielle Stivell.

-Eh bien, Gabrielle Stivell, pourriez-vous répondre à mes questions ?

-Euh... Oui, bien sûr, dans la mesure du possible... Ne me demandez pas d'expliquer la composition de l'énergie sombre et son action dans l'univers, car je ne saurai vous répondre, répondit l'étudiante avec un petit rire. C'était le sujet du cours dernier, et j'ai passé la plus grande partie de l'heure à vous observer.

-Rassurez-vous, je n'ai pas besoin de réponses à ces questions, en fait, je les connais déjà. Où sommes-nous ?

-Eh bien, Docteur, nous nous trouvons à l'université de Nantes.

-Oh, vraiment ? Aaaah, la France, j'adore. Et en quelle année ?

Ce fut au tour de Gabrielle de le dévisager, l'air réellement interloqué.

-Mais nous sommes en 2002, voyons ! Comment est-il possible que vous ne connaissiez pas l'année actuelle ?

-C'est... compliqué. Vous avez évoqué l'énergie sombre et l'univers... Vous étudiez l'astronomie ?

-Oui, bien sûr. Je nourris la vocation d'astrophysicienne, et il ne me reste que deux années d'études.

-Dites-moi, Gabrielle Stivell... Croyez-vous à l'existence de la vie extra-terrestre ?

L'étudiante ne sut comment répondre, si c'était une plaisanterie, ou si le Docteur était tout à fait sérieux. Elle opta donc pour une réponse relativement neutre, mais sincère.

-Je crois en la possibilité qu'il y ait une vie extra-terrestre, mais je ne pourrai concrètement y croire que lorsque l'on m'en apportera une preuve irréfutable. Pourquoi n'y aurait-il de la vie que sur la Terre ? C'est un raisonnement purement égocentrique des humains. Mais on ne peut actuellement pas savoir à quoi croire. Il y a toutes sortes d'événements assez étranges qui nous laisseraient penser que nous ne sommes pas seuls, mais il y a tellement de canulars...

-Votre raisonnement est logique, j'aime votre réflexion, Gaby – je peux vous appeler Gaby ?

-Euh, oui, bien sûr, si ça vous fait plaisir... répondit-elle, légèrement surprise.

-Eh bien, Gaby, j'ai besoin de votre aide.

C'est ce moment-là que choisit la sonnerie pour retentir, annonçant le début d'une nouvelle heure de cours.

-J'ai fini ma journée, dit Gabrielle, et je serais enchantée de vous aider. Que pensez-vous d'aller dans un endroit plus calme ?

-Avec joie. Je vous suis !

Gabrielle et le Docteur sortirent de l'université, et prirent la direction d'un grand immeuble éloigné de quelques rues seulement.

-Voilà où j'habite. Ça donne envie, non ? (elle soupira) J'ai hâte d'avoir fini mes études, pour pouvoir habiter ailleurs.

-Je suis sûr que ce n'est pas si terrible.

L'étudiante leva les yeux au ciel.

-6e étage, sans ascenseur. Vous êtes motivé ?

-J'adore l'exercice ! s'exclama le Docteur en souriant.

-Alors dites-moi, Docteur, reprit Gabrielle tout en s'engageant dans les escaliers, comment se fait-il que vous vous soyez perdu ? On ne peut pas ignorer à la fois le lieu et l'année où l'on se trouve.

-C'est... Une longue histoire.

-Je savais que vous alliez répondre un truc dans le genre ! J'ai tout mon temps, vous savez.

-Pour moi, le temps presse.

-Comment ça ?

-Je suis arrivé je ne sais comment dans votre université. Sans doute ai-je été attiré par une source d'énergie, mais je n'arrive pas à déterminer laquelle, ni sa provenance. Mais le plus urgent...

-Attendez, attendez, le stoppa Gabrielle. Comment cela, une source d'énergie ?

-Aucune idée, cela peut être une machine, un objet, ou même...

Il s'arrêta, et dévisagea l'étudiante comme s'il venait de la rencontrer et cherchait à la sonder.

-Ou même une personne. Vous permettez ?

Sans lui laisser le temps de répondre, il extirpa un appareil de sa poche, et le pointa vers elle. Cet appareil était relativement indescriptible tant il ne ressemblait à rien que Gabrielle puisse connaître. Peut-être vaguement la forme d'un stylo, plus long, plus volumineux, doté d'une sorte de lentille bleue au bout, le tout était en métal, peut-être du fer ou de l'aluminium. Le Docteur alluma son appareil qui produisit un bruit fort étrange tout en brillant d'une lumière bleue qui balaya Gabrielle de son éclat. Cette dernière fronça les sourcils, et demanda simplement :

-Docteur ?

-Je le savais ! Hahaha, je le savais ! Ooooh Gaby, je suis tellement heureux de vous avoir rencontrée !

-Euh...

-Maintenant il me faut déterminer la source. Autant d'énergie... Il faudrait une surexposition à des radiations particulières. Mais... Non, cela ne peut pas être des radiations. Voyons, réfléchis, réfléchis ! Qu'est-ce qui a pu attirer le TARDIS ici ? Des ondes... Qu'est-ce qui peut émettre des ondes ?

-Une antenne ?

-Oui... Non ! Je ne crois pas que cela soit un émetteur classique. A moins qu'il n'y ait autre chose...

Le Docteur s'arrêta et regarda Gabrielle, qui l'observait avec étonnement et admiration, totalement subjuguée, mais tout en réfléchissant à un moyen d'aider son interlocuteur. Il tourna la tête, et lança :

-C'est chez vous ?

L'étudiante parut émerger d'une profonde rêverie et tourna la tête. Ils se trouvaient sur son palier, et elle ne s'en était même pas aperçue.

-Oh, euh, oui, en effet.

Elle farfouilla dans sa poche à la recherche de ses clés, sous le regard amusé du Docteur.

-Ne me regardez pas ainsi, c'est plutôt gênant. Je me demande comment je fais pour entasser autant de choses dans une si petite poche... Comme si elle était plus grande à l'intérieur.

-Voyons, vous savez bien que c'est impossible.

-Oui, bien sûr, mais c'est l'impression que ça donne. Ah ! Les voilà. Bon, je vous préviens, c'est tout petit. Un simple studio...

-Je croyais que les jeunes restaient chez leurs parents, faute de moyens.

-Oh, cela ne me dérangerait pas de rester auprès d'eux. Mais je préfère vivre, d'abord, répondit-elle avec un sourire triste.

-Ah... Je suis désolé.

-Vous savez, je ne les ai jamais connus. Ils ont tous deux disparus depuis ma naissance... J'ai cessé d'être en famille d'accueil une fois mon bac passé, il y a trois ans. Mais étrangement, ils ne me manquent pas tellement. Je me sens juste tellement seule, quelquefois... Allons, maintenant que la porte est ouverte, rentrons ! Je suis censée vous aider, et puis, j'aimerais en savoir un peu plus sur vous, et cette mystérieuse source d'énergie.

Elle croisa le regard du Docteur, et il lui sembla pouvoir y lire une infinie compassion. Mais cela ne dura qu'une fraction de seconde, et il répondit :

-Oui, oui, je vous suis.

Le studio était minuscule, et il n'y avait que peu de meubles. De grands posters représentant des galaxies et des nébuleuses occupaient les murs, et il y avait simplement un grand canapé-lit, une étagère surchargée, une table, et deux chaises. La table était encombrée par nombre de documents et de livres, tous à propos du même sujet : l'astronomie.

-Je n'ai pas pour habitude de recevoir... C'est très humble, mais cela convient à ma vie plutôt solitaire. Je vous en prie, asseyez-vous.

Le Docteur, visiblement très intéressé, observait les posters, et prit une chaise tout en jetant un œil au contenu des documents sur la table.

-Je vous fais du thé ?

-C'est bon, merci. Alors dites-moi, Gaby, vous effectuez des travaux pratiques, quelquefois ? Je veux dire, est-ce que vous avez déjà manipulé des fragments de météorites, ou d'autre chose venant de l'espace ?

-Hem... Pas à mon souvenir. Nous étudions beaucoup de théories sur l'univers, nous travaillons énormément sur les messages envoyés dans l'espace, mais nous n'avons jamais touché concrètement à des objets venant du ciel. C'est du domaine de la recherche, ça... Vous cherchez toujours votre source d'énergie ?

-Je n'arrêterai pas jusqu'à ce que je le découvre. Normalement, quand je débarque dans des lieux inconnus, je trouve presque immédiatement ce que je trouve. Mais là, et c'est très étrange, je ne vois rien qui puisse m'orienter...

-Je vais faire mon possible.

-Oui, merci, Gaby, mais j'ai peur qu'une simple humaine...

-Hé oh, je fais ce que je peux avec ce que j'ai, et ce que je suis. Et puis, je veux bien que vous soyez différent, un peu original, mais ce n'est pas une raison pour considérer le reste de l'humanité comme inférieur.

-Vous croyez sincèrement que je suis humain ? rétorqua le Docteur avec un sourire amusé.

-Je ne vois pas ce que vous pourriez être d'autre.

-On en reparlera, si je trouve ma source d'énergie, qui elle, j'en suis sûr, n'a rien d'humain, ni de terrestre.

-Dites-m'en plus sur cette énergie et ce que vous comptez faire, et je pourrais vous aider au possible, Docteur.

-Bien, Gaby, excellent ! Votre dévouement vous honore. D'habitude, on me laisse chercher, et d'ailleurs je finis par trouver, mais je peux bien vous refiler un peu de matière à réflexion. Alors voilà, j'ai été attiré ici car mon vaisseau a détecté certaines ondes, ou radiations... anormales pour cette planète.

-Allons bon, un voyageur spatial.

Il continua sans prêter attention à sa remarque.

-Cette énergie paraissait se dégager de votre université, ou tout du moins, la source semblait s'y trouver. Ne sachant par où commencer mes recherches, j'ai décidé d'attendre qu'il n'y ait plus personne, et d'ici là d'observer les étudiants, afin de voir si cela ne venait pas d'eux.

-Vous avez dit que c'était anormal pour cette planète. Vous connaissez ce type de radiations ?

-C'est ce qu'il m'a semblé... Mais c'est impossible. Tout simplement impossible. C'est pourquoi je dois chercher sans réellement savoir ce que je cherche, et que j'ai besoin de votre aide.

-Mais, d'où est-ce que vous connaissez cette énergie ?

-C'est...

Il s'arrêta et regarda Gabrielle droit dans les yeux.

-Je n'ai rencontré cette énergie que sur ma planète natale.

-Oh ! Intéressant. Je suis donc en pleine conversation avec un extra-terrestre. Et cette planète, c'est quoi ?

-Je vous avais prévenue. Son nom est Gallifrey, elle se situe dans la constellation de Kasterborous, et elle est malheureusement inconnue des humains. Mais ce n'est pas là le plus important. Ma planète a été détruite, ainsi que mon peuple, il est donc impossible que cette énergie provienne de là. C'est pourquoi il me faut savoir. Il me faut savoir d'où elle provient, pour que j'arrête d'espérer en vain.

-Je peux vous affirmer que nous n'avons pas d'objet extra-terrestre, météorite ou autre, au sein de l'université. Certains profs s'en désolent, car ils aimeraient nous faire des démonstrations, mais je crois que l'administration n'a pas les moyens. Ça sent la crise économique à plein nez, ici, Docteur...

-Bon, ce n'est visiblement pas ça... A moins que certaines choses soient gardées secrètes.

-J'en doute, c'est vraiment un lieu sans histoires, avec des profs de base, compétents mais sans plus, où rien ne se passe jamais. Au bout de deux ans, je commence à bien connaître l'université et je suis absolument certaine que rien de particulier ne s'est passé.

Mais le Docteur ne l'écoutait plus. Il réfléchissait, désormais. Il réfléchissait intensément. Il marmonnait des bribes de phrases, semblant sans arrêt se contredire. Gabrielle n'avait jamais vu un homme réfléchir ainsi. Il finit par s'arrêter, et, la regarda une nouvelle fois comme s'il venait de la rencontrer.

-Ce que je suppose est à la fois très peu probable et plus que possible, et aussi merveilleusement fou. Gaby, c'est vous, et vous seule qui avez attiré mon vaisseau ici.

-Pardon ?

-Vous êtes la source d'énergie !

Elle le regarda sans savoir que penser, et surtout avec deux interrogations primordiales à l'esprit.

-Mais... Pourquoi ? Et comment ?

-Le pourquoi reste encore à élucider, quant au comment, c'est à vous de me donner la réponse. Quelle est votre plus ancienne possession ?

-Je ne suis pas sûre de vous suivre.

-Répondez-moi, tout simplement. N'y a-t-il rien que vous ne possédiez depuis toujours ?

-Oh, si... On m'a dit que je l'avais déjà quand on m'a trouvée, devant l'orphelinat, et je l'ai toujours gardée... Une boîte, contenant tout ce que j'ai de mes parents.

-Où est cette boîte ? J'aimerais y jeter un coup d'œil.

Elle se leva, un peu troublée, et saisit un coffret en bois en haut de l'étagère remplie de livres sur l'univers. Elle l'apporta au Docteur, qui l'ouvrit et en examina le contenu, qui n'était autre qu'une sorte de sablier métallique et une montre à gousset qui semblait très ancienne.

-La montre est trop rouillée pour être ouverte, quand à l'autre objet... Je n'ai jamais compris ce que c'était.

Le Docteur semblait très, très troublé par ce qu'il voyait.

-C'est impossible... Et très ingénieux, oh ça oui, très ingénieux...

-Docteur ?

-Vous n'avez jamais essayé d'ouvrir la montre ?

-J'ai dû essayer, petite... Mais je ne me souviens que d'avoir décrété qu'elle était trop ancienne pour être ouverte et l'avoir laissée de côté.

-Alors ça c'est ingénieux, très ingénieux, brillant même. C'est plus qu'un simple camouflage, c'est une vraie illusion, une parfaite illusion ! Même moi, je n'aurais pas été capable de faire une telle chose. Le stratagème est parfait, juste parfait !

-Qu'entendez-vous par là ?

-Gabrielle Stivell, bien que je doute que cela soit votre vrai nom, je n'ai jamais été aussi heureux depuis bien des années !

-Vous connaissez ces objets ?

-Oh que oui, je les connais. Je sais précisément leur fonction. Et c'est du pur génie ! Si je n'étais pas venu, vous auriez paisiblement continué votre vie, le signal aurait été émis dans le vide. J'ai d'ailleurs cru que ce signal venait de vous, mais en réalité vous ne faisiez que relayer les ondes émises par cet appareil.

Il saisit le « sablier » et poursuivit sur un ton jubilatoire.

-Ceci est un émetteur très particulier, qui n'envoie des ondes qui ne peuvent être captées que par un TARDIS. En fait c'est un signal de détresse un peu bricolé afin que seul un Seigneur du Temps puisse le recevoir, c'est brillant !

-Attendez, attendez. TARDIS, Seigneur du Temps, c'est pas mon monde. Qu'est-ce que cela signifie ?

-Venez avec moi, vous allez comprendre. Et prenez la montre !

-M'enfin...

Sans trop savoir ce qu'elle faisait, elle saisit la vieille montre à gousset et s'engagea à la suite du Docteur dans les escaliers. Sa vie allait changer, elle le sentait. Et cela la comblait, sa plus grande peur était de tomber dans une routine morne. Désormais Gabrielle en était sûre : sa vie ne serait plus jamais « normale ». Elle ne put s'empêcher de demander :

-Où allons-nous ?

-Vous vous demandiez ce qu'est un TARDIS, eh bien, je vais vous le montrer. Ooooh, vous ne pouvez pas imaginer à quel point je suis heureux !

-Effectivement, je doute pouvoir.

-Vous comprendrez, vous comprendrez !

Il se mit à rire, et Gabrielle ne put que le suivre, tant il semblait jubiler. C'était un individu tout de même fort étrange, mais elle ne regrettait absolument pas de lui avoir adressé la parole. Il ne devait pas s'être écoulée plus d'une heure depuis qu'ils s'étaient rencontrés, mais tant de choses avaient bouleversé la jeune femme, et son quotidien ! Mais c'est justement ce qu'elle cherchait, casser la routine monotone qui commençait à s'installer. Le Docteur lui posa une nouvelle question, la tirant de ses pensées.

-Au fait, que s'est-il passé de particulier, récemment ?

-J'ai eu vingt-et-un ans hier, je ne vois rien d'autre d'inhabituel, répondit-elle avec un air un peu sceptique.

-Oooh, mais c'est fabuleux ! Je me demande qui a pu mettre au point un tel stratagème. C'est vraiment génial.

-Docteur, expliquez-moi !

Il hésita un court instant, puis pris une grande inspiration, et se lança :

-Eh bien, vous avez été mise en sécurité, il y a vingt-et-un ans. Vous avez survécu sous l'apparence d'un nouveau-né... Enfin, c'était bien plus qu'une apparence. Celui qui vous a fait cela a fait en sorte que vous n'ayez rien, absolument rien en commun avec votre vraie personnalité... En temps normal, lorsqu'on utilise ce stratagème, il subsiste des similitudes, mêmes enfouies. Mais tout cela, dans votre cas, a été scellé, la montre était comme désactivée, et de ce fait, indétectable. Hors il fallait bien que l'on puisse vous retrouver, à un moment où vous étiez supposée être en totale sécurité. Ainsi, on a bricolé cet appareil, de manière à ce que l'on puisse vous retrouver, et vous réveiller. Oh, bien sûr, envoyer un signal classique aurait été bien trop dangereux... C'est pourquoi il fallait que seul un TARDIS puisse vous retrouver. Et, si aucun TARDIS n'était venu, le signal se serait éteint progressivement, et vous auriez continué votre vie, sans vous douter de rien. Bien sûr, vous vous demandez : « Pourquoi vingt-et-un ans ? », je pense que c'est l'équivalent humain de votre âge réel. Comme une boucle : il fallait que vous soyez semblable à celle que vous étiez. L'émetteur a été trafiqué de manière à se déclencher à ce moment précis. C'est vraiment génial ! Vous mettre dans le corps d'un bébé était vraiment bien pensé, ainsi vous pouviez avoir une vraie vie, intégrée sur Terre. Je ne sais pas comment la personne qui vous a fait ça s'y est prise, mais c'est vraiment...

-Génial, si vous le dites. Alors, d'après vous, ce n'est pas réellement moi ?

Elle se sentait bouleversée, mais elle ressentait également une certaine joie. Elle avait toujours pensé qu'elle était comme les autres, et cela l'avait effrayée. Alors maintenant qu'elle apprenait qu'en réalité sa nature était toute autre...

-Gabrielle Stivell a été créée pour recevoir une conscience endormie, et nous allons la réveiller. Voici le TARDIS. Allons-y !

Ils étaient arrivés dans une petite impasse, au bout de laquelle se trouvait une sorte de cabine téléphonique, bleue, visiblement en bois. Cette cabine était assez particulière, elle devait venir d'Angleterre, et avait apparemment pour fonction d'appeler la police.

-Je n'aurais jamais pu imaginer qu'un vaisseau spatial puisse ressembler à une cabine de police du siècle dernier.

-Hé ! Elle est super, cette cabine.

-Je n'ai jamais dit le contraire, justement, je trouve ça plutôt classe. Mais ce n'est pas un peu... étroit, à l'intérieur ?

-Vous allez voir.

Il s'avança vers la cabine, et inséra une clé dans la serrure. La porte s'ouvrit, le Docteur entra, et invita Gabrielle à le suivre. Celle-ci restait incrédule : l'intérieur de la cabine était bien plus vaste que ce que laissait penser l'extérieur !

-Mais... C'est physiquement impossible !

-Non non, pas impossible, seulement incroyable et improbable, enfin, pour les humains. La science des Seigneurs du Temps, plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur ! C'est valable pour beaucoup de choses. Je ne me lasse pas de voir cette expression ébahie à chaque fois que je montre le TARDIS. Vous, les humains, êtes vraiment extras !

-Je ne suis pas censée ne pas être humaine ?

-Pour le moment, vous l'êtes encore. Profitez bien, cela ne va pas durer !

-Je n'ai pas mon mot à dire ?

-Sérieusement, Gaby, vous voudriez rester humaine ?

Elle répondit tout en entrant à son tour dans le TARDIS.

-Eh bien... J'ai tout de même une certaine appréhension. Mais je ne rêve que d'aventure, alors, allons-y !

Le Docteur la regarda, et éclata de rire.

-Quoi ?

-Vous aussi, vous aimez cette expression ?

-Quelle expression ?

-Allons-y ! J'en raffole. Je rêve de trouver un dénommé Alonso, pour pouvoir lui dire...

Il s'arrêta, voyant Gabrielle qui le dévisageait comme s'il déblatérait n'importe quoi.

-Qu'est-ce qu'il y a ?

-Votre rêve, c'est de dire « Allons-y, Alonso » à quelqu'un ? Vous êtes étonnant, Docteur, stupéfiant même. Un peu fou, aussi, mais il paraît que tous les gens bien le sont.

-J'espère être quelqu'un de bien, enfin, je m'efforce de l'être. Bon, alors, vous êtes prête ?

-Je... Je crois.

-Quand vous le serez, ouvrez la montre. Je pense que c'est tout. Ah, et, juste une question...

-Oui ?

-Quand vous serez redevenue vous-même, même si votre nom n'est plus Gabrielle, je pourrais quand même vous appeler Gaby ? J'aime bien ce diminutif.

Elle le regarda, un peu incrédule, leva les yeux au ciel, et répondit en riant :

-Oui, oui, bien sûr. Si ça vous fait plaisir. »

Puis elle lui jeta un regard déterminé, et il l'encouragea d'un signe de tête. Elle inspira profondément, et, d'une main certes un peu tremblante, appuya sur le petit bouton au sommet de la montre, qui s'ouvrit.

Ce qu'elle vit... Ce qu'elle ressentit... Elle se sentit happée par cette vague de souvenirs. Son corps tout entier semblait brûler, il lui semblait qu'elle suffoquait. Tout se mélangeait, s'enchevêtrait dans son cerveau, et son esprit était comme en ébullition. Elle sentait chaque cellule de son corps changer, tantôt ce changement était agréable, tantôt il était atrocement douloureux. Et tant d'images défilaient dans sa tête... Des personnes dont les visages devenaient peu à peu familiers, des paroles qu'il lui semblait avoir déjà entendues, des lieux qu'elle croyait reconnaître...

Non, ce n'est pas possible !

Des flashs. Une grande civilisation. Une grande planète... L'immensité du temps. L'univers infini. Tout ce qui fut, tout ce qui est, tout ce qui sera. Tout ce qui pourrait être, tout ce qui ne doit pas être.

Tellement de choses... Trop de choses. Personne ne peut supporter ça, personne !

Gabrielle Stivell ne l'a pas supporté.

Elle n'est pas vraiment morte à ce moment-là, sa mémoire sera restée dans mon esprit.

Quant à moi, je renaissais.