A/N : écrit en réponse au thème "ancien amour retrouvé" pour bingo-fr.


Son odeur. C'est ce que tu as oublié en premier.

Il faut dire que tu n'as pu la respirer que deux fois avant qu'elle ne file entre tes doigts (avant qu'elle ne soit assassinée). Une bouffée de fraicheur, des fleurs de printemps enrobée d'une subtile vanille, et cette odeur si particulière du café que préparait sa mère quand Susie partait pour l'école et qui s'accrochait jusque dans ses cils (tu aurais juré voir des éclats du liquide noir sur ses paupières, le jour où tu l'as embrassée).

Elle sentait bon la jeunesse et l'innocence, ta Susie. C'est pour ça que tu l'as aimée, n'est-ce pas ? Parce qu'elle était douce et tendre et belle et qu'elle avait la vie devant elle et que dans tes moments les plus fous tu t'es imaginé la passer à ses côtés. Mais tout ça c'est fini, parce que Susie est morte il y a si longtemps que tu ne sais plus à quoi ressemblait le son de sa voix. Tout ce qu'elle a laissé derrière elle, c'est un trou dans ta vie et dans ton cœur (et un avant-bras, mais tu préfères ne pas y penser, parce que ça t'horrifie tant que tu vomis un peu quand tu dois en inciser un à la faculté).

Tu as oublié son odeur et c'est pour cela que, lorsque Ruth s'effondre au sol et que tu te précipites vers elle, la bouffée que tu respires te fait chanceler et tu sens que toi aussi, tu pourrais tomber à la renverse, juste là (un peu comme la première fois que tu as vu Susie et que ton petit cœur de quatorze ans est tombé dans ton estomac parce qu'elle était si jolie, si jolie). Parce que ces fleurs de printemps et cette vanille et ce café, ce n'est pas Ruth (Ruth qui sent le whisky et la cigarette et la menthe, Ruth qui sent bien trop vieille pour son âge).

Et avant même qu'elle ne dise quoi que ce soit tu as su. Parce que cette odeur, même si tu as fini par l'oublier, tu l'aurais reconnue entre des millions (après tout, on n'a qu'un seul amour d'enfance). Ton cœur s'est mis à battre à tout rompre et tes doigts fébriles semblaient parcourus d'électricité et tu as tremblé, un peu, beaucoup, à la folie. (Et oui, tu t'es demandé si tu n'étais pas devenu un peu fou, parce que Susie est morte tant de lunes auparavant que tu as arrêté de les compter. Mais tu as décidé que fou ou pas, tu l'aimais trop pour laisser passer ça.)

Quand tu l'as embrassée et que tu l'as caressée et que tu t'es perdu en elle, tu as eu le cœur au bord des lèvres et envie de pleurer parce que tu as entrevu tout ce qui t'as été arraché, ce soir de décembre 1973. La mort de Susie a laissé en toi un vide dont tu n'avais jamais vraiment mesuré l'impact, jusqu'à ce que tu la retrouves ce jour-là, l'espace que quelques heures. Et quand elle est repartie comme elle était venue, tu l'as su aussitôt, parce que la peau de Ruth ne sentait plus les fleurs.

(Et cette fois-ci, tu as gardé le drap dans lequel tu as aimé Susie. Parce qu'il avait encore son odeur.)