Ndla : Et voici comme s'achève l'Empire des Rêves. Je remercie chaleureusement toutes les personnes ayant commenté cette histoire, Lola, Tiva, Cyrusa, arisu-loveX2, Kisara Hamagasaki, hinukoi et particulièrement Marine, Venin du Basilik, Clairaice et Pawliin3.

J'espère vous avoir offert un peu de rêve à travers les aventures d'Alice. Peut-être nous retrouverons-nous bientôt pour une prochaine histoire, qui sait... consultez l'Oraculum ^^

Merci encore à tous, les lecteurs font partie de la fanfiction et sans leur soutien, certaines histoires resteraient inachevées.

Mes hommages

Marquise

O°O°O

Épilogue

La jeune femme s'immobilisa devant les portes de la chambre à coucher. Aucun bruit ne traversait les panneaux de bois comme si personne ne se trouvait à l'intérieur.

Les doigts d'Alice tremblèrent légèrement sur la poignée de cuivre tandis qu'elle pénétrait dans la pièce.

Elle battit des paupières pour s'habituer à la pénombre. Les volets et les fenêtres étaient fermés alors qu'un soleil éblouissant éclairait le ciel de Londres.

Une forte odeur de laudanum imprégnait l'atmosphère confiné. Se retenant de couvrir son nez, Alice s'approcha du lit dans lequel gisait une forme sous les draps clairs.

— Margaret ? murmura-t-elle faiblement.

Elle entendit un froissement de tissu avant qu'une voix éraillée et à peine audible ne réponde :

— Ma chère Alice...

Le timbre brisé de sa sœur remplit ses yeux de larmes. En Angleterre aussi le monde avait changé et cette fois le bien n'avait pas triomphé.

Elle était partie jusqu'au bout du monde pendant de longs mois. Une fois revenue de Mensing, Alice s'était confondue dans sa tâche d'apprentie jusqu'à connaître les moindres rouages du travail de son père.

La collaboration avec Monsieur Zhen fut une grande réussite, si bien que les nouveaux associés décidèrent d'établir un comptoir à Pékin et d'acheter plusieurs navires pour assurer le transport du thé jusqu'au vieux continent.

Leur commerce était fleurissant et assurait déjà de bons revenus à la Compagnie Ascot&Kinglseigh. Bien entendu, certains critiquaient cette entreprise qui avait une femme à sa tête mais aucun ne se privait d'un bon thé !

La jeune femme avait ainsi renfloué les finances des Kinglseigh et fait rouvrir le manoir familial. Sa mère avait déjà réintégré leur propriété pour redevenir l'hôtesse accomplie qu'elle avait toujours été.

Alice avait tout planifié avant de quitter le territoire chinois. Ses multiples occupations n'étaient cependant pas sans arrière pensée.

Elle s'était efforcée d'oublier Tarrant, du moins jusqu'à leur prochaine rencontre. Son souvenir était trop douloureux. Les jours étaient alors passés puis s'étaient mués en mois. Cependant, Pékin n'était pas Londres et la cité impériale lui faisait indéniablement penser à Mensing. Et Mensing ne pouvait qu'amener l'image du Chapelier dans son esprit fertile. Un poids l'accablait que même ses diverses activités ne parvenaient à chasser.

Mais tout l'enthousiasme qu'elle s'était efforcée de conserver s'envola en descendant du bateau.

Helen Kinglseigh avait fait le déplacement depuis la capitale et l'attendait sur les quais de Portsmouth. En dépit de la joie qu'elle éprouvait à retrouver sa fille, une grande tristesse obscurcissait son regard bleu.

Après s'être chaleureusement embrassées, celle-ci l'informa du deuil qui venait de frapper leur famille.

Bien qu'Alice avait appris la grossesses de sa sœur, elle n'avait pas été informée du déroulement cette dernière. Et ce fut avec une profonde tristesse que sa mère lui annonça que l'enfant n'avait pas survécu et que Margaret avait failli mourir en le mettant au monde.

— Oh ma chérie, avait soufflé Helen en l'étreignant. Je suis si triste pour ta sœur. Elle est inconsolable ! Elle n'a même pas voulu que je reste auprès d'elle. Je ne sais pas quoi faire...

Mais cette malheureuse nouvelle était bien en dessous de la vérité. A présent qu'elle se tenait devant Margaret, Alice mesurait l'ampleur du chagrin qui la ravageait.

Les rayons poudreux qui s'insinuaient à travers les persiennes révélaient un visage profondément meurtri. Ses joues creuses étaient aussi blanches que les draps entre lesquels son corps amaigri flottait. Des mèches de cheveux ternis tombaient sur son front et son oreiller humide. Ses yeux clairs semblaient éteints comme si la vie ne l'habitait plus.

— Ma chère Alice... murmura Margaret.

Lady Manchester esquissa un sourire fragile en tendant une main vers elle.

La douleur tétanisa Alice quand les doigts maigres de sa sœur frôlèrent son bras. Ses lèvres se mirent à trembler mais elle se retint de pleurer.

— Est-ce... ta... robe mauve ? demanda Margaret.

Elle hocha la tête, incapable de parler.

— Tu es... si belle, repris son aînée. Je suis si fière... de toi...

Le timbre maladif et aimant de sa sœur brisèrent ses dernières défenses. Une larme coula sur sa joue tandis qu'elle posait maladroitement devant elle un petit paquet rouge.

— Je t'ai ramené quelque chose ! déclara Alice d'une voix tremblante afin de chasser ses élans malheureux. C'est une pierre de jade. En Chine, elle symbolise l'humanité et la pureté. Je l'ai faite montée en camée et j'ai demandé à l'orfèvre d'y graver des narcisses...

Pendant que la jeune femme parlait, lady Manchester appuya le petit écrin sur son cœur.

— J'ai hésité avec les lys mais j'ai finalement opté pour les narcisses. Je...

Alice ne termina pas son discours dénué d'intérêt. De grosses larmes ondulaient sur les joues de sa grande sœur, alimentée par son infinie souffrance.

— Je suis tellement... désolée... souffla Alice.

— C'était un garçon, répondit-elle d'une voix morte.

Son regard s'était égaré dans quelques limbes obscures.

— Nous l'avions appelé Charles, reprit-elle. Comme père...

— Il faut vivre, murmura Alice. Toi et Lowell survivrez à cette épreuve.

Un sourire étrange étira les lèvres de lady Manchester.

— Je ne pourrai plus, répondit cette dernière. Seigneur... j'aurais pu m'en remettre s'il m'avait accordé son affection ! Je m'en serais contentée à défaut d'amour. J'avais déjà sacrifié ma dignité pour lui...

Alice qui tentait de comprimer ses sanglots se figea brusquement. Ses yeux sombres se froncèrent tandis que Margaret reprenait :

— Lowell n'a pas accepté la perte de son fils. Il m'a dit que tout était de ma faute et que j'étais incapable de remplir mon rôle d'épouse ! Cela fait des mois que je ne le vois plus mais...

Les doigts de Margaret se resserrèrent sur le petit paquet qu'elle tenait encore.

— J'entends les domestiques. Je sais ce que fait Lowell, je sais où il passe ses journées... Oh Alice, j'aurais pu survivre à tout si seulement il m'avait aimé...

Un petit muscle tressauta sur la joue d'Alice. Son regard était devenu plus sombre que l'ébène tandis qu'elle fixait un point invisible.

Un silence troublé de pleurs suivit cet aveu jusqu'à ce Margaret ne s'endorme sous l'épuisement et les puissantes doses de laudanum.

D'une main légère, Alice caressa son front avant d'y déposer un baiser.

— Je te promets de te rendre ton sourire, grande sœur... murmura-t-elle avant de quitter la chambre.

D'un pas assuré, elle se dirigea vers le salon puis s'installa derrière le secrétaire en bois de rose. Se saisissant d'une plume, d'un feuillet et d'une enveloppe, Alice inscrivit rapidement quelques mots avant de sonner un domestique.

— Veillez à ce que lord Manchester reçoive ce mot au plus tôt !

Une fois le majordome parti, la jeune femme fila vers la chambre qu'elle occupait encore avant de partir en Chine.

S'assurant qu'elle se trouvait bel et bien seule, elle murmura dans le silence de la pièce.

— J'ai besoin de vous, Cheshire. Si vous m'entendez, venez à moi...

Alice se tenait sous l'ombre d'un grand chêne du jardin familial. Ce dernier avait retrouvé sa beauté, désormais entretenu par deux jardiniers fraîchement engagés.

La propriété de son ensemble avait retrouvé son allure d'antan grâce aux nouveaux moyens dont disposait la jeune femme.

Elle caressa le tronc rugueux de l'arbre et sentit l'odeur de la sève envahir ses narines. Un souvenir rejaillit alors dans son esprit.

Alice se remémora ses longs après-midi où Margaret lui lisait quelques livres, toutes deux assises sous le chêne centenaire. Combien de fois s'était-elle endormie sous les lectures philosophiques ou biographiques de sa soeur ? Puis l'heure du thé s'annonçait et au loin résonnait le carillon de Big Ben qui ne manquait curieusement jamais de réveiller la jeune miss Kingsleigh

Margaret prenait toujours cet air courroucé en rentrant au manoir mais elle ne lui avait jamais reproché ses siestes peuplées de rêves merveilleux.

Alice donnerait tout ce qu'elle possédait pour revivre ces instants... et plus encore afin que Margaret soit de nouveau heureuse.

Un bruissement la sortit vivement de ses pensées.

— Je savais que vous succomberiez...

La voix de Lowell tordit de son estomac de dégoût. Le cheveu défait et quelque peu débraillé, il vint vers elle en titubant légèrement. Un sourire carnassier aux lèvres, le lord posa une main sur le chêne pour la dominer de sa stature.

Il détailla impudiquement la silhouette de la jeune femme en s'attardant sur sa poitrine à travers le tissu mauve de sa toilette.

Alice serra ses poings dans les plis de sa jupe mais resta immobile.

— Un rendez-vous secret ? Vous me facilitez grandement la tâche, ma chère ! reprit-il.

— Ne vous méprenez pas Lowell, répondit-elle. Je voulais m'entretenir avec vous à propos de ma soeur.

Les traits alcoolisés de l'aristocrate se durcirent sous une vive émotion. Alice constata avec une vague pointe de soulagement qu'il n'était pas insensible à la situation.

— Je n'ai pas envie de parler de cette bonne à rien ! s'écria-t-il.

Mais il se radoucit vivement :

— Des deux vous êtes vraisemblablement la plus habile ! Et votre sournoiserie n'a d'égale que votre attrait. Nous nous serions très bien entendus vous et moi...

Elle se mordit la langue afin de taire une cinglante remarque.

— Je ne peux croire que cette rencontre à l'abri des regards n'a d'objet que votre sœur... ajouta-t-il en approchant son visage du sien. Acceptez- vous enfin ma proposition ?

Un frisson répugné courut sur la nuque de la jeune femme. Elle se souvenait parfaitement de la "proposition" à laquelle l'aristocrate faisait allusion, celle de faire mieux connaissance en toute intimité...

Il attendit encore quelques secondes avant d'esquisser un sourire.

— Qui ne dit mot consent, conclut-il victorieux.

D'un bond malhabile, Lowell se jeta sur elle mais Alice s'écarta promptement.

Un cri de terreur déchira le calme végétal tandis que l'aristocrate chutait dans un étrange terrier.

Un sourire étira lentement les lèvre d'Alice.

— Ne vous avais-je pas dit qu'un jour ou l'autre, vous paierez votre perfidie ? murmura-t-elle en fixant le gouffre. Et ce jour est arrivé.

O°O°O

Le soleil n'était plus aussi haut dans le ciel et les ombres des feuillages s'étaient allongées.

Tremblant, Lowell Manchester entreprit de s'extirper du terrier mais glissa sur les parois terreuses. Il cria mais une main le rattrapa juste à temps.

Levant ses yeux terrifiés, il rencontra ceux insondables de sa belle-sœur.

Sans douceur, elle tira sur sa veste afin de le sortir de l'abîme ténébreuse.

Elle le vit alors s'affaler sur l'herbe moelleuse, le corps secoués de spasmes nerveux.

Son visage était blanc comme la mort et sur ses joues brillaient encore des larmes de terreur. Un filet de sang coulait même sur son menton couvert de poussière.

Une exaltation obscure envahit alors la jeune femme.

— Relevez-vous ! ordonna-t-elle sèchement.

Hagard et effrayé, Lowell obéit. Ses vêtements sales et déchirés témoignaient d'une bien étrange aventure dont il n'oserait certainement jamais parler.

— Si vous avais cru que mon précédent avertissement n'était qu'une farce, je viens de vous prouver le contraire, déclara-t-elle en le fixant durement. Faites souffrir une dernière fois Margaret et je m'occuperai définitivement de vous !

Incapable de parler, il hocha frénétiquement la tête.

— Vous serez le meilleur mari qui soit désormais, reprit-elle. Vous rendrez les bienfaits que ma soeur n'a jamais manqué de vous prodiguer ! Vous prendrez soin d'elle jusqu'à votre dernier souffle ou je m'empresserai de vous faire connaître votre pire cauchemar ! Pour une raison qui m'échappe, Margaret vous aime plus que sa propre vie. Rendez-lui le bonheur qu'elle vous a sacrifié !

Un éclat amer passa dans les yeux d'Alice.

— Une dernière chance vous est offerte Lowell car Margaret est infiniment supérieure à vous. Je veillerai toujours sur elle alors ne vous avisez plus de me défier. Jamais plus.

L'ordre était clair et l'aristocrate en saisit l'importance jusqu'aux tréfonds de son âme viciée. Il bredouilla un "oui" qu'il s'efforcerait d'honorer jusqu'à ce que la mort l'emporte. Tout était préférable aux tourments qu'il venait de vivre !

— Partez à présent avant que je ne change d'avis !

Il acquiesça de nouveau avant de détaler comme une bête traquée.

Alice regarda la silhouette de son beau frère disparaître entre les arbres quand une voix s'éleva :

— Quel drôle d'animal !

Alice baissa la tête et vit une forme bleue s'échapper du terrier. Cheshire vint alors flotter devant elle en faisant mine d'aiguiser ses griffes l'une conte l'autre.

— Merci pour votre aide, dit-elle.

— Ce fut un plaisir ! répondit le chat malicieusement. Mais je crains qu'il ne garde pas un bon souvenir de notre merveilleux pays...

— Je n'en espérais pas moins ! assura l'Anglaise.

— Si tu n'as plus besoin de moi Champion, je m'en retourne chasser une autre proie !

— Au revoir Cheshire.

Il disparut vivement dans le passage terreux en laissant quelques volutes turquoise flotter dans l'air.

Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'Alice n'esquisse un geste. Soudain, un sanglot s'étrangla dans sa gorge qui la fit se courber en deux.

Elle ferma les yeux pour se laisser submerger par le soulagement qui chassa progressivement la peur qui l'avait enveloppée. Comme face au Jingaofizi, elle était parvenue à vaincre le démon qui menaçait sa famille mais... en dépit l'apaisement relative au bonheur de Margaret, son cœur se comprima plus encore.

Ses ongles accrochèrent l'écorce du chêne. La jeune femme s'en voulait de cette tristesse qui pesait sur ses épaules alors que son monde avait repris forme. La félicité était à portée de main alors pourquoi ne parvenait-elle pas à la saisir ?

Cependant, cette interrogation n'était pas sans réponse. Alice savait pertinemment ce qui manquait à sa vie. Il lui faudrait composer avec cette absence qui laisserait éternellement un vide en elle.

Elle libéra un soupir chargé de douleur puis quitta l'arbre de son enfance et de ses rêves les plus fous... et contre lui, le terrier de ses merveilles les plus inaccessibles.

Le jupon de sa robe caressa l'herbe tendre du jardin alors qu'elle s'éloignait du chêne majestueux.

— Alice...

La jeune femme s'immobilisa brusquement et son cœur cessa de battre. Elle ferma les yeux pour endiguer la souffrance qui la balaya telle une vague dévastatrice.

— Ce n'est qu'un rêve, murmura-t-elle en libérant une larme brûlante.

Elle tendit l'oreille sans se retourner. Seul le bruit des feuilles sous la brise rythmait le chant de la nature. Fébrile, elle esquissa un pas avant de sentir une main délicate se poser sur son épaule.

— Alice...

Elle fit vivement volte face et rencontra le regard de Tarrant qui se tenait devant elle.

Un autre sanglot la fit plier mais il la retint en serrant la jeune femme contre lui.

Les rayons d'un beau soleil faisaient danser des ombres sur leurs silhouettes entrelacées.

— Je rêve... pleura-t-elle entre ses bras.

— Non... dit-il en l'étreignant plus fort. Puisses-tu un jour me pardonner d'avoir attendu si longtemps. Oh Alice... la folie elle-même ne veut plus de moi ! Je ne peux me contenter de cette absence, de cette misère, de cette enfer ! Sans toi je ne suis rien, ni chapelier, ni guide, ni même fou...

Une onde brûlante traversa la jeune femme qui éprouvait une joie inespérée la consumer de l'intérieur.

— Tarrant... murmura-telle en contemplant son visage extraordinaire.

— Je ne peux vivre sans toi, souffla le Chapelier.

Et il se pencha sur elle pour l'embrasser. Ses lèvres caressèrent les siennes avant d'y goûter passionnément, ses mains blanches caressant les joues humides de celle qu'il aimait.

Quand leur baiser prit fin, il la maintint serrée contre lui.

— La folie est bien arrangeante, murmura Alice, sa tête reposant contre le torse palpitant de Tarrant.

Il sourit en entendant ses propres paroles, prononcées dans la caverne de Mensing.

— Car ainsi tout est permis, conclut-il. Et le plus fou des rêves peut devenir réalité.

O°O°O