Happy End


L'air avait une drôle d'odeur, iodée et écoeurante. Il faisait froid. Et humide.

Si Emma Swan s'était un jour trouvée sur le point de bannir tout un peuple dans un autre monde, elle aurait sans aucun doute choisi un endroit plus chaud et plus sec.

Mais était-ce réellement un choix ?

Son regard clair glissa sur le port, sur l'océan, gris et sombre. Le banc sous son jean était couvert d'humidité, mais elle avait connu bien plus désagréable ces derniers jours. Les coupures sur sa peau guérissaient plus vites que ses souvenirs ne s'estompaient. Elle avait hâte de voir arriver le jour où les images de violence, de sang et de mort se retireraient au fond de son esprit pour se troubler.

Ses sourcils se froncèrent lorsqu'elle se souvint du sourire de Thomas, puis de son corps sans cœur, ses yeux grands ouverts, de la pensée de cette petite fille qui ne connaîtrait pas son prince de père. Et ces trois innocents, perdus, détruits, deux d'entre eux égorgés par la lame de Hook, le dernier qui reposait encore sous une tombe portant le nom d'un autre. Grincheux, Timide, Johanna, Anton, Mendell, et encore trois autres qu'Emma n'avait pas eu le temps de connaître… Tous morts.

Ce n'était pas ses premiers cadavres, mais Emma ne pouvait empêcher son estomac de se retourner face aux souvenirs. Les dégâts matériels n'étaient rien comparés à ces pertes. Beaucoup avait affirmé qu'ils étaient chanceux, que les sorcières et leurs alliés auraient pu faire bien pire.

Emma ne voyait pas en quoi les douze victimes étaient chanceuses.

En ce qui la concernait, c'était douze victimes de trop.

La ville dormait encore, même si la matinée avançait. Tous devaient se remettre lentement de cette bataille, peut-être destinée à être la dernière. Storybrooke pouvait finalement être en paix.

Emma était tout, sauf en paix.

Elle ferma les yeux contre la nausée, ne supportait plus le bruit de l'océan et ce ciel gris et froid, cette pluie qui avait aidé à éteindre les feux. Elle laissa glisser le masque et tous auraient pu la voir là, épuisée, nerveuse, écoeurée par ce monde. Personne n'en fut témoin. Elle restait l'héroïne des habitants, celle qui s'était tenue entre le reste de la ville et les méchants, celle qui avait vaincu les sorcières. Qui avait terrassé Cora quand même Rumplestiltskin s'était fait avoir, quand la Fée Bleue avait échoué, affaiblie par son manque de pouvoir dans ce monde.

Ils la regardaient tous comme si elle était le Messie, avec dans les mains toutes les réponses et toutes leurs fins heureuses. Une fin heureuse ne se gagnait pas dans le sang et le sacrifice.

Une fin heureuse ne s'achetait pas avec des mensonges.

« Je ne savais pas que vous comptiez bouquiner, Miss Swan. »

La voix, posée et rauque, ne surprit pas Emma. Cette partie d'elle pleine de pure magie avait senti le changement, l'avertissement dans l'air, juste avant que la sorcière apparaisse. Malgré cela, ses mains glacées se serrèrent un peu plus sur l'épais livre de son fils.

« Je crois qu'on en est au point où on peut se tutoyer, Regina. »

Elle tourna un peu la tête, observa la femme du coin de l'œil. L'ancien maire de la ville portait les mêmes vêtements que la dernière fois qu'elles s'étaient vues seule à seule, dans le secret d'une crypte maintenant détruite, quelques heures seulement avant la dernière bataille. Son pantalon noir portait des traces de poussière, sa chemise bleue restait imbibée de sang, et la veste qui la recouvrait semblait bien trop fine par un froid pareil.

« Ca n'a pas d'importance maintenant, » concéda finalement Regina, trop de lassitude dans la voix.

Elle s'assit à l'autre bout du banc et Emma se demanda comment il était possible que ses cheveux apparaissent si impeccables quand tout le reste de sa tenue criait qu'elle sortait d'un champ de bataille. Son visage par contre ne portait presque plus aucune trace de maquillage. Et si Emma avait l'air fatiguée… alors Regina se trouvait quelque part entre l'épuisement et la mort.

« La magie demande beaucoup d'énergie ici, » indiqua t-elle d'une façon terriblement neutre, comme si elle avait lu dans l'esprit d'Emma.

« Depuis combien de temps tu n'as pas dormi ? »

« Vous vous êtes débarrassés du corps ? »

Emma inspira lentement, reportant son attention sur l'océan. Ses questions étaient sans arrêt ignorées, par tout le monde. Elle en avait tellement, des questions. Et si peu de réponses.

« Brûlé, » indiqua t-elle.

Elle avait convaincu les autres que l'incinération était la meilleure solution, faisant croire que, comme tout le reste, l'idée était sienne.

Alors qu'en réalité…

« Est-ce que ça va ? » demanda t-elle, son inquiétude évidente.

« Je suis là, non ? Apparemment ta mère n'est pas aussi habile avec un arc qu'elle ne le croit. »

Une inflexion dans le ton de Regina suggérait qu'elle doutait de ses mots. Emma, elle, avait vu Snow White à l'œuvre plusieurs fois et savait pertinemment que si sa mère avait voulu viser autre chose que l'épaule de la sorcière, elle aurait atteint sa cible sans difficulté même en plein champ de bataille.

Malgré cela, lorsque Regina avait disparu au milieu de la fumée et des cris et de la mort, une flèche dans le corps, blessée, affaiblie et si peu d'énergie la maintenant en vie, Emma avait réellement craint qu'elle se trouverait sur ce banc toute la journée à attendre un fantôme.

« Nova et Granny… »

« Elles se réveilleront bientôt, » affirma Regina.

Emma hocha la tête, écoeurée par l'idée qu'elle demeurait la seule à savoir que les uniques victimes de cette femme près d'elle étaient les deux seules qui se réveilleraient. Personne n'avait pris le temps de faire attention au fait que si Cora, Hook et les zombies tuaient et mutilaient, Regina se contentait d'endormir ou de blesser.

« Pendant un instant, j'ai cru que tu… »

« Avais échoué ? Non. Je savais ce que je faisais, » informa Regina avec un dédain qui donnait à sa voix une petite familiarité bienvenue.

Mais Emma n'était pas dupe. Tout était différent.

« Elle a réessayé. De prendre mon cœur. Juste avant… »

« Apparemment elle a échoué. »

« Ils croient que c'est moi qui… »

« Sais-tu seulement finir une phrase, Emma ? » rétorqua Regina et le tutoiement et le prénom ne retiraient quasiment rien au mordant.

Les circonstances s'en chargeaient très bien seules.

Le plan avait été simple. Le collier avait bien chauffé pour avertir Emma que Regina avait le cœur de sa mère entre ses mains et s'apprêtait à le réduire en cendres. Emma n'avait eu qu'à plonger son épée dans la poitrine de Cora au même instant, et avait offert à tous ceux alentour le héros de l'histoire sur un plateau.

Mais il n'y avait pas de héros dans cette guerre. Pas vraiment.

Seul Hook avait su que Cora restait invincible tant que son cœur demeurait caché – seuls Hook et Regina qui était loin d'être stupide. Regina, qui avait obéi à sa mère et avait protégé Henry jusqu'à la fin en prétendant croire que Cora ne le tuerait pas pour assouvir sa soif de pouvoir et de contrôle sur elle, en prétendant croire qu'elle l'aimait vraiment. Regina, qui avait laissé toute la ville la haïr et tenter de la tuer, qui avait joué le rôle du méchant à la perfection pour qu'Emma puisse jouer le rôle du héros.

Le Bien contre le Mal.

Quelle connerie.

« On aurait pu faire autrement. »

« Elle aurait su immédiatement. Aucun d'entre eux ne sait mentir. »

Et Cora aurait tué Regina, Snow, Henry, aurait réduit en cendres Storybrooke juste pour se venger, aurait détruit tout le monde. Mais Regina était venue la trouver, elle, Emma, juste après son retour de New York, pleine de rage et de rancœur et de désespoir mais avec un plan pour lequel elle avait besoin d'Emma, de sa capacité à mentir et à dissimuler et à faire ce qui devait être fait sans tergiverser.

Alors pour protéger Henry, ses parents et ses amis, et peut-être aussi pour se faire pardonner, Emma avait promis de garder ce secret. Pendant des jours, Emma avait aidé à tenir ses alliés loin de Regina, puis lors de la bataille Emma avait aidé à centrer l'attention sur Cora pour que sa fille puisse disparaître sans trop être remarquée. Pour qu'elle puisse chercher et s'emparer d'un coeur.

Emma avait aidé Regina à tuer sa propre mère.

Emma était un vrai héros.

Une putain d'héroïne avec du sang sur les mains et des mensonges plein la tête.

« Mais maintenant – »

« Non. »

Emma se tourna vers elle alors, avait su que ce moment arriverait mais ne comprenait toujours pas.

« Pourquoi ? »

« Henry ? »

« Il va bien, il… Je crois que sa période contes de fées est définitivement terminée, » nota t-elle, amère et furieuse, parce que son – leur fils aurait dû continuer à croire aux fins heureuses sans avoir à enterrer ses amis ou à se terrer dans un sous-sol pour que sa grand-mère adoptive ne puisse venir lui arracher le cœur.

Henry aurait dû apprendre que les gentils n'étaient pas tout blancs et les méchants tout noirs, qu'avoir aimé sa propre mère n'était pas un crime et que cette mère l'aimait plus que tout et ne l'avait pas trahi, qu'il pouvait être fier d'être un Mills. Mais Emma ne pouvait le lui expliquer parce qu'elle avait prononcé une foutue promesse, et elle devait ravaler sa colère chaque fois qu'Henry laissait s'envoler un autre pan de son enfance avec Regina, chaque fois qu'il exprimait sa fierté et sa joie à l'idée de vivre avec Emma et ses parents, chaque fois que, malgré la peine et l'incompréhension et le chagrin visibles dans ses yeux, il acquiesçait ne serait-ce que par son silence aux mots des autres quant à sa mère, parce qu'il ne savait pas parce qu'Emma n'avait rien dit.

Les mensonges laissaient un goût bien amer dans tout son être.

« Il est avec…. »

« Ils dormaient tous quand je suis partie. »

« Ils ne sont pas de garde, je suppose ? »

« On a établi un roulement, il y a des patrouilles toute la journée et toute la nuit. Mais après trois jours sans apparition ni de Hook ni de toi, tout le monde se laisse un peu rattraper par la fatigue. »

« Ce serait une grave erreur si – »

« Mais tu n'es pas notre ennemie, » coupa Emma plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu, mais tous ces jours à prétendre vouloir stopper une femme qui était son alliée sans pouvoir se confier à personne avaient grillé le peu de patience qui lui restait. « Et je les encourage à se calmer. » Elle hésita, savait déjà la réponse au fond d'elle et pourtant, elle demanda. Juste pour être certaine. « Hook ? »

« Je l'ai trouvé. »

« Et ? »

Une brise les enveloppa et Regina frissonna. Son silence était plus éloquent encore que son regard si sombre. Emma n'insista pas.

« Vous ne trouverez rien, » indiqua tout de même la sorcière d'un ton plus bas, plus neutre aussi.

« Je trouverai une explication. »

« Sans cadavre ces imbéciles ne croiront jamais être en paix. »

Emma voyait bien l'ironie là-dedans, parce que tous ces gens avaient été bien tranquilles pendant vingt-huit ans. D'ailleurs, beaucoup de ses questions sans réponse demeuraient liées à la malédiction. Pourquoi ne pas les avoir tous tués ? Pourquoi ne pas avoir fait de Snow une SDF, une malade incurable, une prisonnière, une mère épleurée, pourquoi ne pas avoir fait de sa vie un enfer pendant toutes ces années ? Pourquoi ne pas l'avoir tuée une fois à Storybrooke où aucune armée ni aucune magie ne la protégeait ? Pourquoi ne pas l'avoir tuée lorsqu'elle était adolescente, ou ces nombreuses fois lorsque, adultes, Regina et Snow s'étaient faites face ?

Pourquoi ?

Pourquoi Regina avait-elle décidé d'adopter Henry ? Pourquoi avait-elle tué Graham après des années et des années sans aucun crime mis à part peut-être effrayer assez les habitants pour être élue maire à chaque tour ? Pourquoi avait-elle sauvé David d'une mort certaine en l'amenant à l'hôpital lorsqu'elle aurait pu simplement le laisser mourir ? Pourquoi s'était-elle donnée tout ce mal pour tenter d'endormir Emma au lieu de la tuer et de faire disparaître son corps ? Pourquoi avait-elle attendu plusieurs années avant de tuer le roi ?

Aucune de ces questions n'avait de réponse dans ce foutu bouquin pesant si lourd sur les genoux d'Emma. Cora y était absente, parce que l'histoire ne commençait qu'au mariage royal de Regina et Leopold. Le texte était semblable à tous ces contes pour enfants, simple, sans détail, le Mal contre le Bien, une morale, tout simplement.

Snow s'était fermée étrangement quand Emma avait essayé de lui poser une question quant à son passé avec son ex belle-mère. Et exceptée elle, personne ne pouvait lui donner de réponse. Elle préférait encore ravaler sa frustration plutôt que de parler à Gold qui n'avait pu attendre que la ville soit sauve pour assouvir ses propres désirs de retrouver le fils qu'il avait lâchement abandonné pour ses précieux pouvoirs. Et dans l'esprit d'Emma, question parentalité ? Gold et Cora, même combat.

Et c'était foutrement ironique de voir Storybrooke avide de pendre Regina pour ses crimes lorsqu'elle n'avait que quelques années d'horribles méfaits derrière elle comparées aux siècles de meurtres, de manipulations et de trafics de bébés de Rumplestiltskin. Si l'un méritait la mort, alors l'autre aussi. Si l'un bénéficiait d'une liberté totale, alors l'autre également. La justice ne pouvait se plier dans un sens ou dans l'autre suivant la personne, en tout cas pas celle d'Emma.

Et certainement pas quand Regina avait tout sacrifié pour protéger Henry et Storybrooke, alors que Rumplestiltskin n'était intervenu que lorsque Neal avait manqué se faire tuer comme un imbécile la nuit de la bataille.

Et où était-il passé d'ailleurs, Rumplestiltskin ? Il avait bien vite disparu dans le chaos de cette longue nuit.

Emma gigota un peu, le livre semblant de plus en plus lourd sur ses genoux. Chaque question sans réponse ne faisait que peser un peu plus sur elle.

« La barrière est toujours en place, » murmura t-elle, pour briser le silence, pour tenter de comprendre.

« La magie est toujours là. Elle finira par s'estomper. Elle est différente dans ce monde. »

« Tu crois qu'ils vont chercher un moyen de partir, avec les haricots ? » Emma grogna. « Et ça sonne toujours aussi stupide. »

« Certains, oui. »

« Henry et moi resteront ici. »

C'était une promesse, mais Emma ne savait pas d'où elle sortait, pourquoi elle se trouvait là, dans sa poitrine puis dans sa bouche puis dans l'air entre elles. Elle sentait bien que c'était la fin, la fin d'un chapitre ou d'une histoire ou d'un livre, une fin qu'elle n'allait pas aimer.

Sa respiration s'accéléra un peu, Emma était sûre que sa magie cherchait à lui murmurer quelque chose. Elle ne comprenait pas quoi. Ou ne voulait pas le comprendre. Alors elle posa une de ses questions.

« Est-ce que tu aimes Storybrooke ? »

C'était assez saugrenu pour forcer Regina à tourner la tête vers elle. Elle était plus mince et plus éreintée et plus fragile que jamais et Emma pouvait le voir, presque douloureusement, comme toute cette souffrance et ces ombres dans son regard.

« Quoi ? »

« La ville ? Ici. La vie ici. Est-ce que tu as aimé ça ? »

Un silence. Et puis le regard de Regina caressa le port et elle finit par répondre, un murmure fragile contre le froid, la bruine et les évènements des derniers jours.

« Parfois. Et toutes les autres fois… »

Emma n'était pas stupide. La malédiction avait autant enfermé Regina que tous les autres, et comme Jefferson, elle en avait eu conscience. L'homme était devenu encore plus fou qu'avant, et Regina…

« Je crois que beaucoup d'entre eux ont aimé ça aussi, » confia Emma, et comme à chaque fois qu'elle se rendait compte d'à quel point elle aimait ces gens et se souciait de leur avenir, elle se sentit mal, agitée et nerveuse. « Ils iront bien. »

« Fais attention. Tu pourrais finir par songer comme une noble princesse. »

« Tu m'as vue ? » répliqua t-elle, mais son amusement ne dura qu'une seconde et elle exhala, ses mains crispées contre la couverture du livre humide.

Emma aurait aimé savoir si Regina avait mangé, aurait aimé lui reprocher de ne pas avoir pris de manteau et de risquer de tomber malade, aurait aimé lui demander si sa magie était si à plat qu'elle n'avait pu conjurer d'autres vêtements, aurait aimé la traiter d'imbécile et la forcer à la suivre jusqu'à l'appartement où se trouvait sa famille et à prendre une douche chaude et à se nourrir et à prendre Henry dans ses bras et à dormir pendant au moins deux jours.

Elle aurait aimé lui dire qu'elle ne pouvait pas et ne pourrait jamais lui pardonner pour Graham, et aussi probablement pour tous les autres crimes qu'elle avait commis, mais qu'elle était prête à se battre contre la ville entière pour lui permettre de rester libre et de vivre sa vie auprès d'Henry. Elle aurait aimé lui dire que, même si ça ne valait rien, elle lui pardonnait pour Cora. Elle aurait aimé lui dire qu'elle savait lire entre les lignes des histoires et derrière les mots et les attitudes d'une mère et de son enfant. Qu'elle avait décelé les probables conséquences d'un mariage forcé, et que dans ses familles d'accueil elle avait déjà vu l'amour et la haine se confondre chez les jeunes victimes d'abus émotionnels et physiques, qu'avoir continué à espérer l'amour de Cora tout en la haïssant était normal.

Elle aurait aimé lui dire qu'elle savait que Regina avait été une bonne mère malgré tout, qu'elle avait été la meilleure mère qu'elle aurait pu être au vu des circonstances, parce qu'Henry et même Snow étaient des gens bien, forts et altruistes et pleins de confiance. Elle aurait aimé lui dire merci. Merci d'avoir aimé et élevé Henry. Merci de ne pas avoir tué Snow et leur avoir permis de naître. Merci d'avoir protégé Henry et la ville et les habitants au risque de sa propre vie. Merci.

Mais aucun mot ne passa ses lèvres parce que ces paroles auraient été vides de sens, là, à ce moment précis de leur histoire. Parce que dire merci aurait aussi signifié merci d'avoir tué ta mère.

Lorsque Regina se leva, Emma sentit la panique monter en elle. Elle était censée être le héros, elle était censée sauver tout le monde.

Mais elle avait l'impression d'avoir condamné cette femme.

« Il y a une boite, sur mon lit. Elle est pour toi, » informa Regina calmement, les mains dans ses poches.

Le volume s'écrasa au sol aux pieds d'Emma lorsqu'elle se leva brutalement, un mouvement pour protester, pour nier.

Mais son cœur l'avait su avant même son esprit, et cette magie qu'elle tentait d'ignorer, cette magie qu'elle détestait ne cessait de murmurer.

« Regina… »

« Tu vas devoir l'accepter. »

« Hors de question ! »

« Tu n'as pas le choix. »

« Toi non plus ! Tu es une mère, et Henry a besoin de toi ! »

« Henry a une mère. Une mère qu'il a choisie, » lui rappela Regina, ses mots plus serrés, plus expressifs. Elle n'avait pas revu Henry depuis ce fiasco autour de la fausse mort d'Archie. « Une mère qui a intérêt à prendre soin de lui. »

La menace était ridicule et Emma la fusilla du regard.

« Tu ne peux pas faire ça, » gronda t-elle, mais sa colère partait dans tous les sens.

Vers Regina et elle-même et la ville et même Henry et surtout leur putain d'existences soit disant guidées par la destinée.

« C'est le mieux que je puisse faire pour lui. Il grandira comme le fils des héros, pas comme celui d'une reine meurtrière. »

« Henry a besoin de toi. »

« Henry me déteste. Je viens de passer plusieurs semaines à comploter contre cette ville, ta famille et toi, rappelle-toi. »

Emma pâlit lorsqu'elle comprit, secoua la tête.

« Je ne peux pas continuer à – »

« C'était le plan. »

« Pour vaincre Cora ! » protesta t-elle en faisant un pas vers Regina. Et elle la détesta un peu plus lorsque l'autre femme resta de marbre, figée et sans émotion. « Maintenant ils peuvent savoir ! »

« Ils ne te croiront jamais. »

« C'est faux, » répliqua Emma, qui se souvenait très bien de l'expression de Snow lorsqu'elle avait observé Cora et Regina lors de leur attaque, lorsque son regard s'était arrêté sur son ex belle-mère alors même que Cora continuait de leur expliquer joyeusement ce qu'elle comptait faire de leur ville et de leur avenir.

Snow avait observé Regina alors qu'elle s'était attaquée à Granny. Snow avait observé Regina alors que Cora avait manqué la tuer. Snow avait tiré une seule flèche vers Regina et avait raté tous ses points vitaux.

Snow avait pris Emma dans ses bras lorsqu'elle celle-ci s'était retrouvée couverte du sang de Cora et qu'elle avait explosé en sanglots, elle l'avait bercée et lui avait dit que tout irait bien, que tout était fini.

Snow avait poussé David et Ruby et Abigail et Frederick à rentrer et à se reposer malgré le fait que tout le reste de la ville se lançait à la recherche de Regina et de Hook, tous certains que leurs ennemis manquants à l'appel s'apprêtaient à les attaquer de nouveau.

Snow n'avait plus prononcé le nom de Regina depuis cette nuit-là, et jetait un regard prudent à Emma chaque fois qu'un autre la maudissait et souhaitait sa mort.

Snow avait appris à garder un secret.

« Je ne peux pas continuer de mentir à Henry. »

« Tu n'as rien à lui dire. Tu n'as pas à mentir. »

« Si je ne lui dis pas la vérité, si je le laisse penser ce que tous les autres ou presque pensent, alors ce sera comme lui mentir ! »

« Il se rapprochera plus de toi. Il grandira aimé. »

« Il – »

« Ton premier devoir est de protéger Henry ! J'ai usé de magie continuellement, j'ai brisé ma promesse et suis devenue une hypocrite et Henry a toutes les raisons de m'en vouloir. La seule manière de le protéger, la seule façon pour lui de vivre dans un monde en paix et équilibré est de grandir dans une famille qui ne se déchirera pas à la moindre pression. Il a assez souffert comme ça. »

Emma ouvrit la bouche, la referma parce qu'elle pouvait clairement voir à quel point exprimer son point de vue réveillait tout ce que Regina tentait désespérément d'ignorer, toute cette douleur et cette peine et ce désespoir.

« Ces gens ne me traiteront jamais comme quelqu'un de normal, » ajouta Regina plus calmement, le tremblement dans sa voix presque imperceptible. « Et je ne pourrai jamais vivre sereinement ici, et si je reste, il en sera de même pour Henry. »

Emma jura et tourna les yeux vers l'océan, vers le ciel trop gris, et en dehors des cris des oiseaux et du vent, il n'y avait pas un bruit. Personne. Tous des ignorants.

Puis elle secoua la tête, nota tout le sang sur la chemise de Regina, bien rouge, encore humide. Etait-ce seulement l'eau dans l'air qui empêchait les traces de sécher ou la blessure saignait-elle toujours ? Avait-elle pu guérir la plaie avec le peu de magie qui lui restait, au moins partiellement ?

La vue du sang et des ombres dans les yeux de cette femme réveilla la nausée, les souvenirs de l'odeur des flammes et de la mort, de la chaleur du sang sur ses mains, ses propres bleus et blessures lui étant bien égal tant que sa famille demeurait saine et sauve.

Seulement, la famille était un concept vague, spécialement pour Emma. Des parents de son âge, un fils qu'elle n'avait pas élevé, une marraine cannibale. Elle refusait d'y inclure l'autre partie de la famille biologique de son fils. Mais à cet instant, là, avec leurs mensonges et les secrets et le sang sur leurs mains, elle incluait sans hésiter dans ce joyeux et surréaliste petit cercle qu'était sa famille la femme qui avait élevé son fils et lui avait fait confiance.

Et s'il y avait une chose dont Emma était certaine concernant la famille, c'était que parfois, le mieux qu'on pouvait faire pour ses membres, c'était les laisser partir.

Parce que parfois, le choix n'était tout simplement plus entre nos mains.

Et qui était-elle pour décider pour Regina ?

Emma ne serait pas l'énième personne à lui retirer sa liberté.

« Où est-ce que tu vas aller ? » demanda t-elle, levant les yeux au ciel en entendant sa voix sortir toute brisée de sa gorge.

Son regard ne quitta pas l'océan, la résignation, si étrangère, l'étouffant presque.

« Je ne sais pas, » souffla Regina contre le vent.

« Qu'est-ce que tu vas faire ? »

« Je ne sais pas. »

« Tu laisses un numéro ? »

« Non. »

« Tu reviendras ? »

« Non. »

« Tu écriras ? »

« Emma. »

« Ils continueront à te chercher. »

« Ils penseront que j'ai quitté ce monde, ou que je suis morte. Ca dépend. »

« De quoi ? »

« De ce que la Fée Bleue leur dira en trouvant ce que j'ai laissé dans les bois. »

« Quoi ? »

« Il faut bien que les méchants disparaissent de l'histoire pour que les gentils puissent vivre joyeusement leur petite vie tranquille, non ? »

Il n'y avait ni ironie, ni rancœur, ni colère dans son ton. Il était plat, et doux, et neutre et c'était absolument terrible à entendre.

Bien sûr que Regina avait pensé à tous les détails dans son petit plan.

Emma aurait pu sourire, si elle n'avait pas été si occupée à chasser les larmes dans son regard. Elle était si fatiguée.

« Est-ce que… la barrière… est-ce que tu garderas ta magie ? »

« Je l'ignore. »

« Tes souvenirs ? »

Cette fois-ci, Emma risqua un coup d'œil vers Regina, remarqua qu'elle aussi s'était tournée vers l'océan et les bateaux à quai.

« Normalement. »

« Tu n'es pas sûre. »

« Non. »

Emma ferma les yeux, secoua la tête.

« Ce n'est pas une bonne idée. »

« Peut-être. »

Un autre silence. Il ne s'éternisa pas. Regina se redressa un peu sur ses pieds, elle tremblait contre le froid et peut-être ses sentiments, mais elle se tourna vers elle et planta un regard si clair dans celui d'Emma que celle-ci ne trouva pas la force de l'éviter.

« Puisque tu vas protéger et élever Henry, il y a trois choses que tu vas devoir faire pour moi. »

« Okay… »

« Ne fais jamais confiance à Rumplestiltskin. Ne passe jamais aucun marché avec lui et ne le laisse pas s'approcher de Henry. Je me fiche qu'il soit biologiquement lié à lui, il n'est rien pour lui. »

Il y avait quelque chose, au fond de ses yeux, une inquiétude, une peur sans nom qui poussa Emma à se poser une nouvelle liste de questions en lien avec Gold et sa relation avec Regina et l'histoire de sa propre famille.

Encore des questions sans réponse.

« Ensuite, s'il te plait, ne laisse pas Henry placer cet idiot de Neal sur un piédestal et prendre le même chemin que lui. »

« Neal pourra peut-être rester le tonton plutôt cool qu'on verra de temps à autres mais rien d'autre, crois-moi, » acquiesça Emma en se souvenant de la lâcheté de cet homme et de l'illégalité dans laquelle il vivait toujours et de sa si parfaite fiancée qui l'attendait. « Ca m'étonnerait qu'il reste en place de toutes façons. »

« Enfin, quoi que tu fasses, quoi qu'il arrive, n'oublie pas que toute magie a un prix, même la tienne. Et surtout, jamais Henry ne devra y toucher. »

Emma hocha la tête, puisqu'elle avait bien compté se plier à ces trois règles d'elle-même avant même cet instant. Elle refusait cependant de se défiler et garda ses yeux dans ceux de Regina, lui promettant toutes ces choses et plus encore.

« Au revoir. »

Lorsque Regina se détourna d'elle, sans un autre mot, Emma resta figée quelques secondes, incrédule. Puis elle réagit, sachant bien qu'elle ne pourrait pas empêcher l'autre femme de partir, elle attrapa néanmoins sa main et la serra pour l'empêcher de s'éloigner davantage.

Sa peau était glacée. Regina s'arrêta.

« Attends, » murmura Emma, son autre main se saisissant du collier qu'elle portait toujours autour du cou et qui avait fait partie intégrante de leur plan.

Elle le prit, força Regina à se retourner et le fourra dans sa main, forçant ses doigts à serrer l'objet. C'était une simple chaîne en argent, fine et discrète. Le pendentif, un petit trèfle à quatre feuilles en or, n'avait attiré l'attention de personne ces derniers jours. Pourtant un mélange de leurs deux magies en avait fait un bijou très spécial, un bijou qui réchauffa un instant leur peau.

« Garde-le. »

« Ce n'est – »

« Peut-être que sa magie fonctionnera encore au-delà de Storybrooke. Si c'est le cas, si un jour tu changes d'avis, si un jour tu as besoin d'aide, si un jour tu veux voir Henry, peu importe, ce jour-là tu n'auras qu'à utiliser sa magie, et je saurai. Et même si tu oublies qui tu es, cette magie-là, elle, n'oubliera pas. »

« Tu fais une nouvelle fois preuve de l'optimisme ridicule et de l'obstination légendaire de ta famille, Emma Swan. »

« Garde-le. S'il te plait. »

Regina observa leurs mains liées, puis hocha la tête. Elle garda le petit objet dans sa main et fit un pas en arrière.

« Et puis, dans la famille, on a l'habitude de se retrouver. »

Le regard noir qu'Emma reçut lui rappela un passé pas si lointain que ça.

Elle aurait aimé lui dire beaucoup de choses, à cet instant. Aurait aimé lui hurler que c'était injuste de la laisser là, avec leurs mensonges et leurs conséquences. Aurait aimé lui avouer qu'elle ne se sentait pas prête à être mère à plein temps.

Aurait aimé lui poser toutes les questions qui restaient sans réponse.

Mais elle ne dit rien. Regina s'éloigna, elle aussi silencieuse. Avec ce qu'Emma soupçonnait être ses dernières réserves magiques, l'autre femme disparut sans un bruit.

Et Emma resta là, debout, sans bouger, pendant de longues minutes.

Lorsqu'enfin elle se permit de respirer, ce fut un sanglot qui quitta ses lèvres, des larmes pour tenter d'accepter tout ce qu'il s'était passé ces derniers mois, ces derniers jours, cette dernière heure. Son pied se prit dans le fameux livre d'histoires qui ne répondait presque à aucune de ses questions. Jamais il n'avait paru aussi lourd qu'à cet instant, et quand elle le lança dans l'océan, il flotta un peu, juste quelques secondes, avant de couler pour disparaître à jamais.

Mais même sans son poids sur ses genoux ou ses mains, Emma ne se sentit pas mieux. Elle détestait l'odeur de l'océan, les bruits des oiseaux, ce ciel gris et bas qui ne semblait jamais s'éclaircir, cette ville endormie, et les contes et les histoires et les films sur les gentils et les méchants et le Bien et le Mal.

A Storybrooke, l'histoire n'était jamais aussi simple.

A Storybrooke, le méchant de l'histoire se sacrifiait pour son enfant.

A Storybrooke, l'héroïne de l'histoire était une menteuse.

Et la fin heureuse ?

Peut-être se trouvait-elle cachée, au chaud, bien blottie dans un recoin de leur futur.

Ou peut-être n'existait-elle tout simplement pas.

Après tout, la vie était comme ça. Parfois tragique, parfois heureuse.

Ce matin-là, Emma Swan demeura encore une bonne heure seule sur ce quai, avec ses sanglots et sa fatigue et ses questions sans réponse.

Seule avec ses mensonges.