La 2ème Tentative

Par JimmyWolk (traduit de l'anglais par Ereiam)

fin

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Ce fut l'après-midi du lendemain de la mort du 17ème, à laquelle elle avait assisté, que Rei se retrouva à arpenter les rues de Tokyo-3. Elle ne savait pas trop pourquoi elle faisait cela. Ce n'était d'aucune véritable utilité. Elle aurait pu passer ces dernières heures à attendre dans son appartement ou à la NERV. Mais pourtant elle était là, à faire ce que la voix dans un coin de sa tête avait qualifié de « dernière randonnée ».

Peut-être était-ce ce sentiment d'agitation que les humains éprouvaient souvent en espérant se calmer les nerfs avant un acte important ou terrible de leur vie. Peut-être était-ce une habitude mélancolique humaine de faire quelque chose pour la dernière fois, même si ce n'était que se promener dans un quartier que bientôt elle ne reverrait plus jamais.

Pendant longtemps, elle s'était demandée si elle cherchait vraiment à accomplir sa destinée. Avec l'aide d'Ikari et plus tard de Soryu, elle s'était mise à sentir comme s'il y avait quelque chose de plus important dans sa vie, qu'il se pouvait qu'elle trouve d'autres raisons de la vivre. Mais depuis la mort du 17ème, l'appel était devenu si fort que toutes les fibres de son être lui criaient de remplir enfin la fonction pour laquelle elle avait été créé et de rechercher le repos qu'il ne lui accorderait pas sinon.

Mais elle avait peur. Elle ne pouvait le nier. Toute sa vie elle avait su que ça finirait ainsi et elle l'avait attendu avec impatience et sans remords. Mais maintenant que cette fin était proche, la jeune fille ne pouvait faire taire le doute dans son esprit.

La décision du 17ème l'avait laissée songeuse. Il avait échappé à sa destinée de rejoindre Lilith et de vivre pour toujours en se laissant anéantir. Pour elle, pour la NERV, en revanche, c'était exactement ce qui était censé se produire. Si même la destinée était une question de point de vue… qu'en était-il de la sienne ?

Tandis qu'elle arpentait les rues quasi désertes, un léger son la tira soudain de ses pensées. Moins par curiosité que par instinct, elle suivit le gémissement assourdi jusqu'à une allée quelques mètres plus loin. Elle ne vit rien tout d'abord, jusqu'à ce que ses yeux se baissent vers le sol. Une petite fille au cheveux bruns, qui ne devait pas avoir plus de quatre ou cinq ans, était recroquevillée dans un coin. Son apparence était semblable à celle d'un sans-abri, avec ses vêtements trop grands pour son corps gracile, comme si c'était la seule chose qu'elle avait à se mettre, et ses pieds nus et sales.

Ses pleurs étouffés semblaient passer inaperçus des quelques passants à proximité. C'était un trait commun chez les humains d'ignorer la souffrance de quelqu'un qui n'avait aucun lien avec eux, en se disant que les parents finiraient bien par revenir pour s'occuper d'elle ou en laissant la responsabilité aux autorités ou à d'autres passants. Et cette coutume était encore plus naturelle quand il s'agissait d'apparents exclus de la société.

Mais quelque chose n'allait pas dans ce tableau. Les vêtements de la fillette n'avaient que peu de saleté sur eux, et celle-ci aurait pu résulter du fait de s'être assise en pleine rue en s'appuyant contre le mur derrière elle.

Rei n'était pas sûre de savoir quels sentiments cette scène éveillait en elle, mais il n'y avait rien qu'elle puisse faire. Elle n'avait aucune expérience pour réconforter des enfants, aucune connaissance des besoins de cette fille ou de quelle sorte d'aide elle désirait. Et quel que soit ce qui la faisait souffrir, son supplice ne durerait plus très longtemps, de toute façon. Elle ne ressentirait plus aucune souffrance d'ici quelques heures.

Mais alors que Rei était sur le point de poursuivre son chemin et d'oublier ce moment comme tout le monde, la fillette cessa soudain de pleurer et, tout en reniflant, lui retourna son regard avec des yeux pleins de larmes. Était-elle restée là à regarder l'enfant si longtemps qu'elle avait éveillé sa curiosité ?

Son désir de partir se fit plus fort tandis que la fillette continuait à la dévisager d'un air ébahi, inclinant la tête de côté comme si elle cherchait quelque chose sur la figure de Rei. Quelque chose avec cette enfant était troublant, mais Rei n'arrivait pas à dire quoi.

Plus par instinct qu'autre chose, elle tourna brusquement les talons et partit sans un regard en arrière. Elle n'arrivait pas à reconnaître cette sensation qu'elle ressentait au plus profond d'elle, ce n'était pas du danger ou quelque chose de très inquiétant, mais, pour une raison ou une autre, elle n'aimait pas y faire face. Mais même en gardant son regard braqué droit devant elle, elle sut qu'elle n'arriverait pas à la chasser aussi aisément que ça lorsqu'elle entendit de petits pas derrière elle, se pressant tout d'abord pour la rattraper, puis ralentissant leur rythme pour garder une distance respectueuse. Même quand Rei accéléra le pas, la présence dans son dos ne se laissa pas distancer.

En fin de compte, réalisant qu'elle n'y échapperait pas si facilement, elle s'arrêta.

« Pourquoi me suis-tu ? demanda Rei sans se retourner.

— Tu ressembles à amie », répondit timidement la petite voix.

Là, elle tourna la tête pour regarder par-dessus son épaule l'enfant qui la regardait toujours avec crainte, mais aussi avec de l'espoir dans les yeux. « Tu dois me confondre avec quelqu'un d'autre. Je ne te connais pas.

— Comment tu t'appelles ?

— Je suis Rei Ayanami, répondit-elle machinalement.

— Moi, c'est Aki ! s'exclama la fillette plus gaiement cette fois-ci. Maint'nant on se connaît, pas vrai ? »

Rei ne trouvait rien à répondre à cette logique, mais elle aurait bien voulu. « Tu ne peux pas m'accompagner, expliqua-t-elle. Tu devrais aller trouver ton tuteur légal.

— Mon tudeur ? » Apparemment, l'enfant ne connaissait pas la définition de ce mot.

— Tes parents ou toute autre figure familière qui s'est occupée de toi jusqu'à présent. »

Les lèvres d'Aki se remirent à trembler à ces mots. « Maman et papa ont disparu, dit-elle en reniflant. Et j'arrive pas à les retrouver.

— Si tu es perdue, tu devrais aller chercher de l'aide auprès des autorités.

— T'es une autoridée, toi ? demanda Aki avec espoir.

— Je parlais de la police ou d'une institution semblable qui a les moyens de chercher tes parents. »

L'enfant ne semblait toujours pas vraiment comprendre, se tortillant nerveusement sur ses pieds nus. « Tu peux pas m'aider…? demanda-t-elle timidement.

— J'ignore qui sont tes parents ou l'endroit où ils se trouvent actuellement », lui dit honnêtement Rei. Cependant, la vue de la fillette qui se remit à pleurer fit revenir en elle la sensation déconcertante qu'elle avait éprouvée auparavant. « Je peux… te conduire au poste de police le plus proche, en revanche, si tu veux. »

Pour la première fois, un léger sourire se dessina sur le visage de l'enfant lorsqu'elle hocha la tête en reniflant.

« Alors suis-moi », dit Rei à Aki avant de se remettre à avancer sans regarder derrière elle. Elle n'avait pas besoin de se retourner vers Aki pour savoir qu'elle ferait quand même comme elle le lui avait demandé.

« Rei ? » Comme elle s'y attendait, la voix de la fille s'adressa de nouveau à elle, non loin derrière. « Est-ce que tu fais partie de ma famille ? »

Cette question surprit l'adolescente parce qu'elle n'avait guère de sens pour elle. Les chances de rencontrer un parent inconnu dans une ville de la taille de Tokyo-3 étaient assez minces, mais elle devina que la fillette était tout simplement trop jeune pour évaluer de telles chances. Comme, étant donné le contexte de sa création, elle n'avait aucune famille à proprement parler, elle répondit sincèrement : « Non. »

Aki, cependant, sembla très contente de cette réponse, à en juger par le ton de sa voix qui paraissait bien plus gaie qu'auparavant. « Alors tu es une amie ! »

Stupéfaite, Rei… ne dit rien.

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Chemin faisant, Rei remarqua vite qu'Aki réduisait de plus en plus l'écart entre elles. En fin de compte, elle sentit quelque chose tirer légèrement sur l'ourlet de sa jupe et une petite main prendre la sienne. Tout d'abord Rei essaya de ne pas afficher sa surprise devant ce contact. Mais en sentant le corps de la fillette se coller au sien de temps à autre, elle ne put s'empêcher de baisser furtivement les yeux et de remarquer qu'Aki regardait nerveusement autour d'elle, contemplant les environs avec un regard curieux mais craintif — et tressaillant à chaque fois que quelqu'un passait près d'elles.

« Tu as peur des étrangers ? » finit par demander Rei, ne comprenant pas vraiment cette appréhension manifeste, vu que la petite fille n'avait guère hésité à l'approcher.

Aki secoua la tête. « Y'en a tellement tout d'un coup. Et c'est si bruyant. Chais pas pourquoi. Et… et maman et papa peuvent pas me le dire. »

Rei ne savait trop que penser de cette explication tandis que la fillette se remettait à sangloter en se remémorant ses parents disparus. Comme elle se posait des questions, elle décida de se renseigner davantage, sachant que cela serait utile pour plus tard. « Est-ce que tu viens d'une région isolée ? »

Le changement de sujet sembla distraire Aki de sa déprime, mais au vu l'incertitude dans ses yeux lorsqu'elle les leva à nouveau vers Rei, il était évident qu'elle n'avait pas totalement saisi la question.

« Je… je viens de chez moi…? » geignit-t-elle sur un ton d'excuse, devinant à juste titre qu'une réponse de ce genre n'était guère utile.

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Ce fut à mi-chemin du poste de police que Rei sentit qu'on la tirait par la main. « Hé ! Attend !

— Pourquoi ? »

En se retournant, elle vit la fillette faire alterner son regard implorant entre elle-même et le grand magasin devant lequel elles venaient de passer. Est-ce que l'enfant avait reconnu cet endroit ? C'était l'un des nombreux établissements largement répandus d'une enseigne bien connue, et de toute façon, à son âge, tous les magasins devaient probablement se ressembler. Peut-être venait-elle d'apprendre qu'elle avait peut-être la possibilité de se soulager à l'intérieur.

« Mes crayons sont presque tout usés ! Y m'en faut des nouveaux ! »

Rei regarda la fillette ravie lui lâcher la main et se ruer dans le magasin avant qu'elle n'ait le temps de répondre. Maintenant qu'Aki était distraite et hors de vue, Rei pouvait enfin partir sans lui laisser l'occasion de la suivre plus longtemps. Elle pouvait finalement mettre un terme à cette rencontre qui avait duré bien trop longtemps et avait d'ores et déjà beaucoup trop perturbé sa routine habituelle.

Mais elle se trouva incapable de bouger. Une pensée la hantait, celle de la petite fille sortant gaiement du magasin avec son nouveau bien jusqu'à ce qu'elle remarque qu'elle avait été abandonnée à nouveau, perdue et toute seule. Et Rei ne voulait pas être responsable de pleurs qu'elle savait qu'elle entendrait même si elle se trouvait hors de portée de voix depuis longtemps.

Après tout… une amie ne ferait pas ça.

Un « Hé ! » sonore provenant de l'intérieur interrompit le fil de ses pensées et elle se précipita instinctivement dans le magasin. Comme elle s'y était presque attendue, elle trouva Aki recroquevillée, presque au bord des larmes, devant un vendeur qui tenait un paquet de crayons gras.

« Tu ne peux pas sortir avec ça comme ça ! disait le jeune homme d'un ton amical mais ferme. Tes parents ne t'ont pas dit qu'il faut payer avant ?

— Il y a un problème ? » fit Rei pour attirer son attention.

Le vendeur la jaugea brièvement. « Vous êtes sa sœur ? demanda-t-il en désignant Aki du pouce. Vous ne l'avez pas vue faire ? Je sais que les enfants de cet âge ne savent pas se débrouiller avec l'argent, mais au moins ils apprennent qu'ils ne peuvent pas prendre ce qu'ils veulent. »

Pour une raison inconnue, Rei sentit ses joues s'empourprer en s'entendant dire qu'elle était la sœur aînée de la fillette. Ce n'était pas vraiment de l'embarras, mais…

Un sanglot à ses côtés mit rapidement fin à sa confusion.

« Je vous prie d'excuser ce malentendu, s'adressa Rei au vendeur en s'inclinant poliment. Je me charge du paiement. »

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Il leur fallut encore cinq minutes après l'incident au magasin, qui avait nettement perturbé Aki, pour atteindre le poste de police. Elle demeura silencieuse tout le long, serrant dans ses bras le paquet que Rei lui avait acheté en restant aussi près que possible de l'adolescente, apparemment encore plus effrayée par les étrangers qu'auparavant. La rencontre avec le vendeur avait dû lui faire très peur.

Le poste n'était en fait qu'une de ces petites "cabines" de police, aussi ne fut-il pas tellement surprenant de ne trouver qu'un seul agent derrière le comptoir qui occupait la majeure partie de l'espace exigu. Il leva le nez des papiers qu'il était en train de remplir lorsqu'ils pénétrèrent à l'intérieur, apparemment presque surpris de voir entrer des gens.

« Oh… bonjour, parvint-il à dire avant de se ressaisir complètement. Que puis-je pour vous ?

— Cette fille s'est apparemment retrouvée séparée de ses parents », répondit Rei sans perdre de temps ni faire le moindre geste pour s'asseoir sur la chaise qu'on lui proposait. Après tout, une Aki visiblement nerveuse se servait de son corps pour se protéger.

— Ah ? » Le sergent Sato, comme Rei put le lire sur le badge de l'homme entre deux âges, remarqua lui aussi la peur de l'enfant et fit de son mieux pour arborer un sourire charmeur qu'il adressa à Aki. « Salut, quel âge as-tu, petite ? »

Mais Aki ne répondit pas à la question de l'agent. Elle fixa Rei du regard, cherchant apparemment un soutien auprès de sa nouvelle amie adolescente maintenant qu'elle se retrouvait confrontée à cet étranger.

« Répond à ses questions, s'il te plaît », lui dit calmement Rei. Sinon il ne pourra pas rechercher tes parents. »

Ce fut là encore tout juste si elle leva un regard vers l'homme de haute taille derrière son bureau, mais elle leva la main droite en montrant trois doigts. « J-j'ai trois ans, bredouilla-t-elle, avant d'avoir soudain l'air sous le choc, comme si elle s'était rappelée de quelque chose. Mais c'est bientôt mon annivessaire ! Alors j'aurai quatre ans ! ajouta-t-elle précipitamment d'un ton empreint de fierté en levant un autre doigt, mais cet éclat de joie ne dura guère et elle se remit presque aussitôt à se recroqueviller contre Rei, peut-être davantage encore par embarras.

— Je vois… » rit doucement Sato en prenant note.

Le regard de Rei, en revanche, s'attarda sur la fillette, en se demandant si on lui avait très souvent dit qu'elle aurait bientôt quatre ans ou si elle s'en était rendue compte toute seule. De ce qu'elle en savait, il n'était pas donné qu'un enfant de cet âge puisse parvenir de lui-même à une telle conclusion.

« Et est-ce que tu peux me dire ton nom aussi ? continua de l'interroger l'agent.

— Aki… répondit-elle timidement.

— C'est bien, Aki, lui dit Sato en se mettant à griffonner l'information. Et quel est ton nom de famille ?

— N-nom de famille ? répéta Aki en adressant un regard confus à l'agent, puis à Rei, puis de nouveau au sol.

— Oui, fit Sato en hochant la tête, se penchant un peu plus par-dessus le comptoir. Tu sais, le reste de ton nom. »

Mal à l'aise, la fillette se mit à se mordre la lèvre inférieure, ne comprenant visiblement pas ce qu'on lui demandait.

« Aki…? hasarda-t-elle, les doigts menus de sa main libre s'ouvrant et se refermant nerveusement.

— Non, écoute, essaya encore le sergent. Je veux dire le nom que donnent les gens à ceux qui font partie de ta famille. Comment est-ce que les gens appellent ton père, par exemple ?

— Les gens…? » Aki tremblait tout contre Rei, des larmes commençant à perler dans les yeux de la petite fille. Ces questions — pour elle — impossibles commençaient manifestement à faire trop pour son esprit déjà angoissé. « J-je sais pas…

— D-d'accord, d'accord, p-pas la peine de pleurer ! » intervint vite l'agent pour tenter de calmer l'enfant accablée, bien que même Rei remarquât qu'il le faisait de manière assez malhabile. Apparemment, il avait peu d'expérience avec les enfants. « Est… est-ce que tu connais au moins son prénom ? »

C'était apparemment une question plus aisée, car elle se calma un peu et répondit sans hésiter : « Papa.

— Non, attend. » Sato se mordit la langue pour ne pas succomber à la frustration qui montait visiblement en lui et trouva une méthode plus simple pour la fille de trois ans. « Comment… comment est-ce que ta mère l'appelle ? À part "papa", ou "chéri", ou quelque chose comme ça. »

Cette fois-ci, il fallut un peu plus de temps à Aki pour réfléchir, mais sa réponse fut tout aussi confiante que la précédente. « Baka. »

Les épaules de Sato s'affaissèrent. « Ce qui pourrait être presque tous les hommes mariés de cette ville. C'est gagné pour réduire le nombre de possibilités. » Il soupira. « Bon, si nous ne pouvons pas obtenir d'elle les informations nécessaires, je peux essayer dans l'autre sens et voir si quelqu'un a déposé un avis de recherche pour elle. »

Mais tandis qu'il tapait sur son clavier, quittant des yeux son écran d'ordinateur de temps à autre pour jeter un coup d'œil à Aki, son visage se fit de plus en plus grave à chaque seconde. En fin de compte, il secoua la tête. « Je suis désolé, mais je n'ai aucune description qui lui corresponde. »

Rei baissa les yeux vers la fillette qui, en retour, la regardait d'un air inquiet. Elle avait fait ce qu'elle avait pu, n'est-ce pas ? Et pourtant, ça ne lui parut pas tout à fait correct quand elle demanda : « Je présume que vous allez vous occuper d'elle maintenant ?

— A-attendez ! » Rei s'était attendue à ce que ce soit Aki qui exprime sa frayeur lorsqu'elle se retourna pour partir, mais Sato fut plus rapide que l'enfant. « Je ne peux pas la garder ici. Regardez autour de vous, jeune fille. La ville est en train d'être évacuée et nous aussi. Il ne reste pratiquement plus personne qui ne travaille pas pour la NERV et nous avons reçu l'ordre de ne pas nous mêler de leurs affaires. Nous nous occupons actuellement de ce secteur avec trois personnes. Et deux d'entre elles sont actuellement en patrouille. Il nous est impossible de faire de la garde d'enfant en ce moment. » Il se gratta nerveusement la tête. « Il y a des rumeurs selon lesquelles la force stratégique d'autodéfense est en chemin pour nous prêter renfort. Mais jusqu'à présent, je n'ai rien entendu d'officiel à ce sujet. D'ici là, tout ce que je peux vous proposer, c'est d'appeler un travailleur social qui la mettrait dans un orphelinat à Gotemba ou Odawara, mais ça prendrait au moins quelques heures, sans compter les formalités. Je doute qu'il y ait encore quiconque qui soit disposé à descendre ici aujourd'hui.

— Ce que vous êtes en train de me dire, c'est qu'elle n'aurait pas d'endroit où passer la nuit ? comprit Rei.

— Oh… mer- » Sato se reprit lorsque son regard tomba sur Aki. « Je veux dire… écoutez, je pourrais avoir de gros problèmes pour avoir suggéré ça, mais… » L'agent haussa les épaules avec gêne. « … peut-être que vous pourriez… ou que vous connaissez quelqu'un qui pourrait s'occuper d'elle pour une nuit ? »

Rei se sentit acculée par cette proposition. Elle ne pouvait pas s'engager davantage avec cette enfant. Elle avait fait ce qu'elle avait pu…

Non, elle avait fait ce qu'on attendait d'elle. Mais elle ne pouvait quand même pas… Dans d'autres circonstances, le major Katsuragi aurait sans doute hébergé la fillette avec Ikari et Soryu, mais cette option n'était pas disponible pour le moment.

Un coup tiré sur sa jupe arrêta sa décision.

« Elle… peut rester avec moi pour cette nuit. »

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« On va où, maint'nant ? » demanda tout de suite Aki en suivant Rei hors de la cabine de police, après que sa tutrice provisoire ait laissé son adresse et son numéro de téléphone portable. L'agent débordé s'était senti nettement plus à l'aise avec sa proposition en voyant sa carte d'identification de la NERV.

Surprise, l'adolescente baissa les yeux vers sa main droite l'espace d'une seconde lorsqu'elle sentit la fillette la reprendre de la gauche, mais ne dit rien pour s'y opposer. « Nous nous rendons à mon appartement. Tu vas passer la nuit là. »

Aki resta silencieuse dans un premier temps, mais elle devint vite de plus en plus tendue. Enfin, elle finit par exprimer ce qui la troublait. « Alors je peux plus rentrer à la maison…?

— Tu pourras rentrer quand nous trouverons quelqu'un qui sait où tu habites, tenta de la rassurer Rei.

— Mais je sais où j'habite… »

Cette déclaration surprit franchement Rei, assez pour la faire s'arrêter et regarder l'enfant. « Tu connais l'adresse de ton domicile ? »

Le visage d'Aki s'assombrit. « Ben… non…

— Alors tu…

— Mais je connais le chemin pour rentrer », l'interrompit rapidement la fillette.

Rei ressentit une légère douleur dans sa tête. « Pourquoi n'en as-tu pas parlé auparavant ?

— Je… je savais pas que j'aurais dû… avoua Aki d'un ton penaud.

— Il est probable que tes parents finissent par se retrouver là eux aussi, expliqua Rei. Tu aurais pu les attendre là. »

Les yeux bleus d'Aki se dirigèrent nerveusement vers le sol. « Mais… y'avait cette dame qui fait peur…

— Dame qui fait peur ? répéta Rei.

— Ouais, j'me suis réveillée, et maman et papa était pas là, mais cette dame qui fait peur était là, alors j'me suis enfuie jusqu'à ce que je te trouve ! » expliqua Aki en entrecoupant son discours de grandes inspirations, comme si elle oubliait de reprendre le souffle dont elle avait besoin.

Rei se contenta de regarder la petite fille, avant d'essayer d'analyser le problème de la manière la plus logique possible.

« Cette femme devait sans doute être une invitée de tes parents. Il est également fréquent que les parents embauchent une "baby-sitter" pour surveiller leurs enfants pendant qu'ils s'absentent. » Quoiqu'elle dût admettre, même si elle n'avait aucune expérience dans de tels domaines, qu'il paraissait inhabituel de faire surveiller son enfant par quelqu'un si elle n'avait jamais fait la connaissance de cette personne auparavant. « Nous devrions y aller dans ce cas. Si c'est vraiment chez toi, il est probable qu'il y ait quelqu'un là-bas qui t'attende.

— Mais… se mit à protester Aki, mais elle baissa alors la tête en regardant ses pieds qui se tortillaient. Tu viens avec moi, alors…? »

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« C'est chez moi ! »

Le soleil se couchait déjà quand Aki montra du doigt avec enthousiasme la maison familière, depuis l'entrée d'une assez vaste propriété dans la banlieue de Tokyo-3.

Cela semblait une curieuse coïncidence que la fillette ait désigné celle-là. La tentation était trop forte pour que Rei ne pose pas la question qu'elle avait sur le bout de la langue. « Tu es catégorique ? »

La réponse consista une fois de plus en une paire d'yeux dans lesquels se lisait l'incompréhension.

« Tu es sûre que c'est le lieu où tu habites ? » essaya-t-elle à nouveau.

Aki hocha la tête, mais jeta quand même un autre coup d'œil autour d'elle. « La barrière a disparu… mais tout le reste est comme toujours. »

Rei fronça légèrement les sourcils. Les souvenirs de l'une d'entre elles au moins leur étaient infidèles. Et Rei doutait quelque peu que ce soient les siens. Mais il n'y avait qu'une seule façon de s'en assurer.

Cependant, lorsqu'elle s'avança vers la porte d'entrée, elle remarqua que la petite ombre qui l'avait accompagnée toute la journée ne la suivait plus pour une fois. En regardant par-dessus son épaule, elle vit que la fillette se tenait toujours au même endroit en se trémoussant nerveusement sur place, comme si elle n'était pas sûre de vouloir avancer ou reculer précipitamment. « Tu ne veux pas rentrer chez toi ?

— M-mais si cette dame est encore là ? geignit Aki en tirant sur son tee-shirt jaune. Elle… elle m'a fait peur…

— Tu ne le sauras pas si tu ne viens pas avec moi », déclara Rei avant de se diriger vers la porte. Il ne fallut que quelques secondes à Aki pour accourir derrière elle, s'accrochant à la jupe de l'adolescente au moment précis où elle pressa le bouton de la sonnette.

Des pas se firent clairement entendre de l'autre côté, se rapprochant rapidement, et à chacun d'eux, Rei sentait les petits doigts qui tiraient plus fort le tissu. Un gémissement sonore échappa à l'enfant lorsque la porte s'ouvrit enfin, dévoilant une femme âgée aux cheveux gris.

« Bonsoir, que puis-je pour… commença Mme Yamadera avant que son regard ne se pose sur la pilote aux cheveux bleus. Oh, ne vous ai-je pas déjà rencontrée quelque part ? »

Rei hocha sobrement la tête.

« Ah oui, vous êtes cette fille qui s'était évanouie lors d'une randonnée avec vos amis, n'est-ce pas ? se souvint la retraitée. Alors, quel bon vent vous amène par ici ? »

Mais avant que Rei ne puisse répondre, Mme Yamadera regarda à côté d'elle, remarquant apparemment la petite fille qui tentait de se cacher dans son dos. « Tiens, si ce n'est pas notre petite maraudeuse », dit-elle en souriant d'un ton amical qui infirmait ses paroles accusatrices. Elle se pencha légèrement vers Aki, mais cela ne fit qu'inciter la fillette à se recroqueviller davantage contre Rei en s'accrochant fermement à l'arrière de sa jupe. « Tu es partie si vite que je n'ai même pas eu le temps de te parler. »

Au bout d'un moment, Aki se servit de l'impression de sécurité que lui fournissait le corps de Rei pour rassembler un peu de courage. « Y sont où, maman et papa ? »

La dame âgée cligna brièvement des yeux. « Oh, j'ai bien peur de ne pas savoir où sont ta maman et ton papa. Est-ce que je les connais ? Si tu me disais leur nom, peut-être que je pourrai t'aider. »

Il y eut encore une pause, mais la prise sur l'uniforme de Rei se desserra légèrement. « J'm'appelle Aki… bredouilla-t-elle d'un ton circonspect.

— Et quel est…

— Elle ne s'en souvient pas », répondit Rei à la question inachevée. Inutile de répéter à nouveau cette discussion.

— Vraiment ? Ma foi, et si vous entriez un instant toutes les deux, que nous voyions ce que je peux faire ? Je crois qu'il me reste aussi quelques cookies », ajouta-t-elle en faisant un petit clin d'œil à Aki.

À l'évidence, cela suffit pour que la petite fille décide que la vieille dame ne faisait pas si peur que ça, après tout.

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Quelques minutes plus tard, elles étaient assises à la table du salon des Yamadera. La ménagère expérimentée profita de l'occasion rare d'avoir des visiteurs pour leur offrir du thé. Rei avait poliment refusé, mais trouva néanmoins une tasse pleine sur la table devant elle.

Aki était assise sur le canapé, grignotant timidement un gros cookie aux pépites de chocolat qu'elle tenait à deux mains, ses précieux crayons à côté d'elle, tout en regardant leur hôtesse avec une certaine nervosité tandis que celle-ci faisait le tour de la table pour se remplir une tasse à son tour.

« Alors, quelle est votre histoire à toutes les deux ? demanda Mme Yamadera d'un ton curieux après s'être assise elle aussi. La petite s'est perdue ?

— Tout porte à croire que c'est le cas, répondit calmement Rei. Je l'ai aperçue toute seule dans une allée et elle m'a suivie à partir de là. »

Réalisant qu'elles parlaient d'elle, le regard d'Aki alterna entre les deux femmes, mais elle-même ne se décida pas à prendre la parole.

« Mais pourquoi s'est-elle dit que ses parents seraient là ? Seraient-ils en visite à Tokyo-3 ? » Elle se tourna sur sa chaise et pencha la tête pour poser directement la question à Aki. « Se pourrait-il que tu vives ailleurs, dans une maison semblable à celle-ci ? Est-ce que tu as fait une longue route avant de te retrouver séparée de tes parents ? »

Reniflant en se voyant rappeler ses parents, la petite fille aux cheveux bruns se contenta de secouer la tête.

« Tu es sûre ? Peut-être que tu dormais pendant le trajet ? »

Une fois de plus, Aki secoua la tête de manière négative, ce qui ne surprit guère Rei. Après qu'elle soient revenues à l'allée où elles s'étaient rencontrées, la fillette avait retrouvé le chemin du retour avec une aisance impressionnante, en n'hésitant ou ne recherchant des points de repère que rarement, bien qu'elle regardât toujours autour d'elle avec émerveillement et crainte. Il semblait difficile à croire que quelqu'un qui ait été si sûre d'elle se soit trompée au bout du compte.

« Pas d'visite, fit la petite fille avec un gémissement assourdi. C'est chez moi. »

La vieille dame lui adressa un regard apitoyé. « Oh, je suis désolée, mais ce n'est pas possible. Mon mari et moi vivons ici depuis longtemps déjà. » Le sourire d'excuse subsista sur ses lèvres lorsqu'elle se redressa. « Mais c'est vrai, pourquoi quiconque voudrait-il visiter la ville à un moment pareil, quand tout le monde ne veut que quitter la ville. Tout est allé à vau-l'eau avant même que ça ne commence pour de bon. »

Elle soupira, regardant le plafond d'un air rêveur tandis qu'elle empruntait le chemin de ses souvenirs. « Je me souviens encore du temps où ce n'était qu'une banlieue paisible d'Hakone. Mais comme si l'Impact n'avait pas fait assez de dégâts comme ça, ils sont venus avec leurs camions, leurs pelleteuses et leurs grues et ils se sont mis à creuser comme s'ils étaient à la recherche d'un trésor enfoui. Quand ils n'ont trouvé que cette énorme grotte, j'ai cru qu'ils laisseraient tomber, mais au lieu de ça, ils ont décidé, pour je ne sais quelle raison, de construire la nouvelle capitale ici. Ces trouillards du gouvernement ont probablement trouvé l'idée de ces espèces d'immeubles-ascenseurs pour planquer leur fes… je veux dire, se mettre à l'abri au cas où une autre guerre éclaterait. Je savais que ça ne ferait qu'amener une telle guerre à éclater à cet endroit précis, mais je ne voulais pas abandonner cet endroit que nous avions bâti. Je ne m'attendais pas à ce que nos ennemis soient des monstres géants, mais je le savais malgré tout. Et maintenant que ce robot a détruit le plus gros de la ville, j'ai bien peur qu'en fin de compte, le temps ne soit venu pour nous de déménager. Nous avons déjà tout prévu pour emménager chez notre fils aîné à Tokyo-2, mais après avoir vécu ici pendant tant d'années, ça va être dur de partir dans quelques jours à peine… »

Une fois qu'elle se fut arrêtée, elle remarqua enfin que personne ne l'avait interrompue. « Oh, je suis désolée, j'étais encore en train de radoter. Je n'ai pas l'occasion de parler à beaucoup de gens, ces derniers temps. Vous vouliez dire quelque chose ?

— Non », déclara Rei. Elle avait probablement écouté tout aussi attentivement que la fille qu'elle observait et qui semblait plongée dans ses pensées.

« Je sais ! » Aki les fit toutes deux sursauter lorsqu'elle bondit soudain avec un grand sourire plein d'espoir. « J'peux le prouver ! Je… j'ai brûlé la moquette là, dans le coin, avec une lampe très chaude et maman s'est fâchée très fort contre moi ! »

Pleine d'énergie, elle se précipita vers l'endroit qu'elle avait indiqué, près de la porte qui menait à la véranda, les deux autres la suivant avec plus ou moins de curiosité.

Mais le large sourire vacilla lorsqu'il s'avéra qu'il n'y avait rien à voir là. Les larmes montèrent aux yeux d'Aki et elle commença à émettre des sanglots étouffés tout en regardant frénétiquement les alentours pour voir si elle s'était trompée d'endroit. Mais il n'y avait rien ; aucune marque de brûlure ; rien que de la moquette lisse et unie.

Voir ses derniers espoirs ruinés avait dû être un coup trop dur pour la fillette qui se mit à pleurer de plus en plus fort, si fort que son petit corps se mit à trembler.

Apparemment, ce fut très vite trop pénible à regarder pour la mère de longue date qui était peut-être même grand-mère. « Oh, ma chérie, je suis tellement désolée », tenta-t-elle de consoler Aki en s'agenouillant et en serrant contre elle l'enfant en pleurs dans une étreinte affectueuse.

Rei n'arrivait pas vraiment à dire pourquoi… mais elle pouvait comprendre ce désir de chasser ainsi la tristesse de cette fille… car c'était à peine si elle arrivait à se retenir de le faire elle-même.

-x-x-x-x-

Il faisait déjà sombre dehors quand elles s'en allèrent de chez les Yamadera. Aki avait fini par se calmer, mais était restée extrêmement silencieuse depuis. La vieille dame aimable avait proposé de s'occuper de l'enfant pour la nuit, invitant également Rei à rester, car cela ne lui aurait pas déplu d'avoir de la compagnie, avec son mari hors de la ville pour préparer leur déménagement et qu'elle ne s'attendait à voir rentrer que tard dans la soirée.

Mais Rei avait décliné l'invitation. Il n'aurait pas été avisé de rester si loin de la NERV en ce moment. Et Aki était encore trop attachée à son amie pour rester toute seule avec la femme âgée.

Les sentiments précédents de la fillette tandis qu'elles arpentaient les rues semblaient s'être mis à pencher en faveur de la curiosité, probablement en partie parce qu'elles n'avaient rencontré quasiment personne sur le chemin. De ses grands yeux bleus écarquillés, la fillette contemplait les éclairages au néon des publicités et des panneaux, ainsi que les feux de circulation. Même les lampadaires semblaient la fasciner au plus haut point.

Rei, quant à elle, se trouva bizarrement intriguée par le comportement de la petite fille brune. Elle n'arrivait pas à dire pourquoi. Elle n'avait jamais créé facilement des liens avec d'autres personnes, encore moins avec des enfants à ce point plus jeunes qu'elle. Alors pourquoi maintenant ? Maintenant qu'il était trop tard pour que ça fasse une différence ?

Un bruit distinct troubla la quiétude du soir, ce qui rendit la parole à Aki. « J'ai… j'ai faim… dit-elle à sa compagne d'un ton penaud en appuyant sa déclaration d'une main placée sur son estomac. Mon ventre s'est mis à gargouiller. »

Rei prit un moment pour jauger la fillette du regard. « Est-ce que tu as mangé quelque chose aujourd'hui, à part la pâtisserie que t'a donnée Mme Yamadera ? »

Aki s'accorda un instant de réflexion mais, sans surprise, finit par secouer la tête. Il faudrait encore un certain temps avant qu'elles ne parviennent à son appartement et elle-même se sentait venir un léger appétit, aussi Rei promena son regard alentour jusqu'à ce qu'elle repère un restaurant ouvert un peu plus loin, de l'autre côté de la rue.

« Voilà un marchand de ramen, annonça-t-elle. Nous allons pouvoir manger là.

— Ramen ? demanda Aki avec curiosité.

— Oui, confirma Rei sans relever qu'il était curieux qu'elle ne connaisse pas l'un des mets les plus réputés de la cuisine japonaise. Une soupe de nouilles.

— Ah oui ! Je connais ! s'exclama Aki à ces mots. Papa en fait, des fois ! »

Rei prit cela comme une approbation et conduisit la fillette jusqu'au petit restaurant. Celui-ci était d'ailleurs encore plus petit que le stand qu'elle avait visité quelques mois plus tôt avec Ikari, Soryu et le major Katsuragi, avec quelques sièges seulement au comptoir. Mais cela ne semblait importer guère car elles étaient les seules à être là.

Le chef, un homme aux cheveux clairsemés qui devait avoir la quarantaine bien sonnée, pensait apparemment de même. « Tiens, de la clientèle ! Moi qui étais en train de me demander si je n'allais pas fermer en avance aujourd'hui, avoua-t-il en soupirant. J'aurais dû me douter qu'il valait mieux ne pas rester, avec la majorité de la ville soit détruite, soit vide. »

N'ayant aucune envie de faire un commentaire, Rei aida Aki à monter sur l'un des hauts tabourets avant de s'asseoir sur celui juste à côté.

L'homme sourit d'un air affable en se penchant par-dessus le comptoir pour s'adresser à la mignonne petite fille de trois ans. « Alors, qu'est-ce que je te sers, ma petite ? »

La question agaça visiblement Aki. « Ben… des ramen ?

— Oui, mais à quoi ? retenta-t-il.

— Aux nouilles ? »

Le cuistot partit la tête en arrière d'un grand rire qui se prolongea un moment avant qu'il ne se calme à nouveau. « Je peux t'en faire au poisson, au poulet, au porc, à la crevette…

— Au porc ? l'interrompit la fillette curieuse dans sa liste. C'est quoi ?

— Tu ne le sais pas ? lui demanda l'homme amical. C'est de la viande de cochon.

— De la viande ? » Cette fois-ci, Aki semblait vraiment surprise. « Ouah ! C'est un grand jour aujourd'hui ? »

Le cuisinier rit à nouveau. « Bien sûr que c'est un grand jour ! J'ai deux charmantes jeunes demoiselles comme vous pour clientes ! expliqua-t-il. Donc un bol au porc, je présume ? Et pour…?

— Un bol à l'ail, sans viande. »

-x-x-x-x-

« Ça a l'air tout triste… » Ce furent les premiers mots que prononça Aki en regardant les alentours.

La façon dont une pièce pouvait exprimer une émotion comme la tristesse dépassait l'entendement de Rei, mais elle ne discuta pas. « C'est comme ça depuis que je vis ici. »

Le fait que l'aspect de son appartement ne soit guère attrayant pour l'enfant n'était guère surprenant. Il ne l'avait été pour aucune des quelques personnes qui lui avaient rendu visite au fil des ans, même si la plupart d'entre elles avaient été trop polies pour l'admettre. Pour elle, par contre, il lui avait toujours suffi.

« Mais ça te rend pas triste ? tenta à nouveau la fillette. Y faudrait faire quéqu'chose pour qu'y soit plus gai !

— Je n'ai jamais ressenti le besoin d'y changer quoi que ce soit.

— Je sais ! Y'a qu'à faire des dessins et les accrocher au mur ! » s'exclama Aki en brandissant sa nouvelle boîte de crayons, sans avoir rien écouté apparemment. Ses yeux parcoururent la pièce à la recherche de quelque chose. « T'as pas de… Ah ! »

Elle trottina rapidement vers la commode sur laquelle le cartable de Rei gisait ouvert et récupéra une liasse de photocopies de cours en examinant les versos vierges. « On peut se servir de celles-là ! » déclara-t-elle sans même demander à Rei son avis sur la question.

Mais de toute façon, elle n'avait pas à s'en soucier. Cela faisait longtemps qu'elle n'était pas allée à l'école. Et bientôt, plus personne n'irait.

Naturellement, Aki pour sa part ne s'encombrait pas de telles pensées. Elle se trouva un coin par terre où elle laissa tomber les feuilles, posa la boîte de crayons à côté d'elle, se mit à genoux et commença à dessiner comme si elle n'avait même pas eu à réfléchir à un motif.

Rei observait la fillette qui remplissait le papier de couleur diverses en changeant de crayon de temps à autre, lorsqu'elle remarqua quelque chose juste à côté d'Aki qui brillait dans la lumière de l'éclairage artificiel. Après qu'elle ait perdu confiance en lui, abandonné son vague espoir qu'elle soit après tout plus importante pour lui qu'un simple pion dans son scénario, elle avait broyé le symbole de cet espoir et l'avait tout simplement laissé tomber par terre, où il était resté depuis. Elle n'avait jamais pris la peine de l'ôter de là car il ne représentait pas un obstacle et encore moins une menace pour elle. Les enfants de l'âge d'Aki, en revanche, étaient connus pour ignorer un tel risque, aussi s'avança-t-elle pour ramasser soigneusement les débris coupants des lunettes cassées, la fillette aux cheveux bruns apparemment trop absorbée dans sa tâche pour la remarquer.

Elle les emporta jusqu'à la poubelle rarement utilisée, mais alors même qu'elle était sur le point de les laisser tomber dedans, sa main refusa de bouger. Rei se demanda soudain si c'était vraiment l'indifférence qui l'avait empêchée de le faire plus tôt. Même s'il avait été facile pour elle de faire semblant d'ignorer les lunettes qu'elle avait gardées précieusement pendant si longtemps lorsqu'elles gisaient à terre, elles étaient toujours restées en vue. Maintenant elles allaient disparaître pour de bon.

C'était assurément étrange de ressentir un tel attachement envers un objet inanimé. Était-ce encore… à cause de lui…?

Les restes brisés churent lourdement dans la poubelle vide.

Lorsqu'elle se retourna, Rei s'attendait à ce qu'Aki soit encore en train de travailler sur son dessin, mais celui-ci était la seule chose qui restait au milieu des crayons gras éparpillés. Au lieu de cela, la fillette lui barrait le passage en lui tendant l'une des feuilles et un crayon vert sombre.

« Toi aussi !

— Je n'ai aucune expérience dans le domaine artistique. »

Aki pencha la tête sur le côté, ce qui ne semblait pas être un signe de compréhension. En fin de compte, elle lui tendit à nouveau les outils de dessin. « Toi aussi ! »

Comme il était apparemment inutile de chercher à discuter, Rei prit le crayon et le papier en regardant Aki qui retourna aussitôt en courant à son espace de travail où elle se coucha et se remit à dessiner à grands traits vifs.

Rei fixa du regard la feuille blanche dans sa main. Elle n'avait jamais dessiné quoi que ce soit de sa vie auparavant, mais elle ne demandait pas vraiment comment tracer des formes sur le papier. Cependant, elle ne savait que choisir comme thème. Ce n'était même pas qu'il y avait trop peu de choix pour elle, bien au contraire.

Tandis qu'elle contemplait l'espace vierge, elle eut l'impression qu'il l'appelait, qu'il lui offrait une chance de remplir ce vide avec tout ce qu'elle souhaitait exprimer, tout ce dont elle n'aurait jamais l'occasion autrement. Elle n'avait jamais réalisé tout ce que ça représentait. Elle n'arrivait tout simplement pas à se décider.

Un air fredonné à voix basse la tira subitement de ses pensées et son regard revint vers la petite fille couchée à plat ventre, battant distraitement des pieds en l'air. Et, comme de lui-même, le crayon vert dans sa main se mit à se déplacer sur la surface du papier, les lignes se changeant en structures et les structures se changeant en formes détaillées.

« Ouaah ! » Une exclamation ébahie à côté d'elle mit fin à son ouvrage effectué comme dans une transe. « C'est moi ? »

Rei cligna des yeux, regardant l'image en son entier pour la première fois, et elle eut l'impression que ce n'était même pas elle qui l'avait créée. « Oui.

— C'est vraiment bien fait ! »

Ça l'était en effet. Du moins d'autant que Rei puisse en juger. Il ne semblait y avoir aucun défaut de forme ou de proportion, les ombres hachurées donnaient une impression de relief, les détails rendaient précisément les caractéristiques de la fillette de telle sorte que si elle n'avait pas gardé son visage baissé sur ses propres papiers, elle aurait été reconnaissable au premier coup d'œil. C'était une copie aussi conforme qu'il était possible d'en faire avec un crayon d'une seule couleur.

« Tiens, j'en ai fait un de toi aussi ! » s'exclama fièrement Aki en tirant l'un de ses nombreux dessins hors de la pile et en accourant à nouveau vers elle. C'était une silhouette en bâtonnets grossièrement tracée avec des traits bleus épars en guise de cheveux, deux épaisses lignes rouges pour figurer les yeux et — contrairement à son modèle — un large sourire. Levant les yeux pour les plonger dans ceux pleins d'espoir de l'enfant, elle n'était pas sûre de ce qu'attendait Aki.

« T'en dis quoi ? » mit-elle finalement un terme aux interrogations de Rei.

L'adolescente interloquée ne répondit pas immédiatement. En étant honnête, elle risquait probablement de faire de la peine à la petite fille et Rei ne voulait pas faire ça. Mais n'allait-elle pas faire la même chose en lui mentant ?

« La… nuance de bleu est bien choisie », fut ce dont elle finit par se contenter de dire.

Apparemment, ce compliment fut suffisant pour la fillette dont le sourire s'élargit avant qu'elle ne retourne avec enthousiasme dans son coin de travail. Rei la suivit en silence, une certaine curiosité s'éveillant en elle en voyant combien de dessins la jeune artiste avait déjà réalisé.

« Le bleu, c'est ta couleur préférée ? »

La question soudaine la surprit. « Je n'ai pas choisi de couleur que je préfère à toutes les autres.

— Mais tu l'aimes ? »

Rei y réfléchit. La couleur avait-elle un sens pour elle ? « C'est une couleur… rassurante.

— Moi, ma couleur préférée, c'est le rouge ! déclara crânement Aki, inconsciente du dilemme dans lequel elle plaçait son hôtesse.

— Le rouge…? »

Elle n'aurait peut-être pas choisi de couleur préférée, mais elle avait effectivement une aversion pour le rouge. Ce n'était pas un choix conscient mais plutôt instinctif, aussi elle estima préférable de ne pas l'exprimer en présence de cette fille qui l'aimait tant.

« Ouais ! J'aime les choses rouges ! Elles me rappellent les cheveux de maman, poursuivit Aki, sa voix s'affaiblissant lorsqu'elle prononça la dernière phrase.

— Les cheveux de ta mère…? répéta Rei. Cette information pourrait s'avérer utile pour localiser tes parents.

— Hein ? » Aki cessa alors de dessiner et leva les yeux vers elle. « Pourquoi ?

— Le rouge est une pigmentation capillaire relativement peu commune, expliqua-t-elle, surtout dans les pays asiatiques comme le nôtre. Il n'y a qu'une seule personne que je connaisse qui ait des cheveux de cette couleur. »

Se penchant par-dessus l'épaule de la fillette pour regarder son œuvre actuelle, une image de ce qui semblait être une famille s'offrit à sa vue. Impossible de manquer la personne aux "cheveux" roux et courts. « Est-ce que ça représente ta mère ?

— Ouais ! Ça c'est maman, ça c'est papa, et ça c'est moi ! énuméra Aki en montrant les silhouettes l'une après l'autre. Et ça c'est Kiko que je tiens ! »

Rei ne comprenait pas vraiment le sentiment que cette image suscitait en elle. Il semblait impossible de reconnaître quelqu'un à partir d'un dessin aussi simple, dénué de toute caractéristique à part les plus évidentes, et même s'il avait été détaillé, elle était sûre qu'elle n'avait probablement jamais rencontré ces gens.

Et pourtant, ils avaient quelque chose d'étrangement familier.

-x-x-x-x-

Une heure plus tard, un bâillement annonça la fin de la session artistique. Rei ne pouvait pas savoir que l'heure du coucher pour Aki était passée depuis longtemps quand la fillette rassembla les feuillets épars.

« Faut les accrocher au mur maint'nant, déclara-t-elle en tendant la pile à Rei, maintenant beaucoup moins énergique qu'auparavant.

— Je ne suis pas sûre d'avoir quelque chose pour les fixer au mur.

— Y'a pas de scotch ? » Sa voix s'était affaiblie, mais que ce soit dû à la fatigue ou la déception, Rei n'aurait su le dire.

Ne voulant pas y ajouter si cette dernière était en cause, son regard parcourut l'appartement à la recherche d'une alternative adéquate. Ils s'arrêta sur le réfrigérateur sur lequel étaient posées ses fournitures médicales. Se dirigeant rapidement vers lui, elle trouva aisément ce qu'elle cherchait.

Récupérant une bonne longueur du matériau alternatif, elle rechercha une approbation qu'elle obtint sous forme d'un sourire et d'un hochement de tête.

En quelque minutes, tous les dessins furent répartis sur le mur auparavant dépouillé au-dessus du lit, retenus par des morceaux de sparadrap à chaque coin.

Rei contempla un long moment les décorations inhabituelles, au fait inhabituel d'avoir tout simplement quelque chose pour décorer, quelque chose qui n'avait pas d'autre fonction que de rendre la pièce moins « triste ».

Et elle devait bien admettre que ça marchait.

-x-x-x-x-

Rei n'arriva pas à dormir cette nuit-là. Elle n'aurait su dire si c'était à cause de l'appréhension qu'elle ressentait ou du fait de partager non seulement sa chambre, mais aussi son lit, avec une autre personne pour la première fois. Elle n'était pas habituée à une telle proximité et n'était pas sûre que ce soit agréable ou répulsif pour elle, mais quoi qu'il en soit, elle n'essaya pas de la fuir. Contrairement à elle, Aki l'avait recherchée activement dans son sommeil, en se rapprochant d'elle et en se blottissant contre l'adolescente.

Demeurant éveillée, Rei contempla le corps chaud collé contre le sien. La lumière pâle de la pleine lune éclairait suffisamment la chambre pour voir la petite fille brune dans ses moindres détails, les traits délicats de son visage d'enfant se crispant de temps à autre dans ses rêves.

"Quel effet cela ferait-il de tenir quelqu'un dans mes bras ?" ne pouvait-elle s'empêcher de se demander. Comme de son propre chef, sa main droite se tendit vers la tête de la fille. Elle ne bougeait que lentement et avec hésitation, mais Rei était incapable de l'arrêter, jusqu'à ce qu'elle la touche presque, encore une fraction de centimètre et…

« Maman… » La fillette laissa soudain échapper un gémissement étouffé en serrant plus fort le tee-shirt de Rei entre ses mains. « Papa… »

Bien qu'elle n'en ait jamais eu elle-même, elle voyait bien que l'enfant faisait un rêve agité. C'était la troisième fois qu'elle appelait ses parents dans son sommeil.

Les doigts de Rei restèrent suspendus en l'air encore un instant… mais se glissèrent alors délicatement dans les cheveux bruns. Et à sa surprise, cela sembla avoir un effet apaisant sur toutes les deux. Peut-être ne se sentait-elle mieux que parce qu'Aki ne s'accrochait plus à elle aussi fort qu'auparavant, mais en voyant les larmes en train de sécher qui scintillaient au clair de lune, elle sut qu'il s'agissait d'autre chose : elle n'aimait pas voir la fillette triste.

Cette enfant…

Elle semblait si… pure.

Si elle avait eu besoin d'une preuve que la Complémentarité n'était pas le seul espoir d'évolution de l'humanité, elle se tenait juste là. L'humanité renaissait avec chaque enfant qui voyait le jour. C'était à ceux qui les entouraient de s'assurer qu'ils ne soient pas corrompus, qu'ils n'endurent pas la souffrance de la solitude.

À elle…?

-x-x-x-x-

En fin de compte, elle avait fini par s'endormir, mais sans doute pas pour longtemps. La lune était encore assez haute pour briller d'un éclat vif à travers la fenêtre, mais ce n'était pas à cause d'elle que Rei s'était réveillée.

Elle la sentait qui l'appelait, plus fort que jamais auparavant. Le moment d'accomplir sa destinée était proche.

Elle ne fit aucun bruit en se levant, sans se préoccuper d'enfiler autre chose que le tee-shirt qu'elle portait, et se dirigea silencieusement vers la porte.

Rien qu'une fois de plus, elle voulait nager, avant qu'il ne l'appelle. Et alors, elle serait enfin libre à nouveau ; libérée des souffrances et des soucis qui la tourmentaient en ce monde.

Oui, c'était la voix qu'elle était censée écouter. Pas celle qui la terrifiait ; celle qui lui disait que la raison même de son existence était mauvaise, que ses désirs égoïstes à lui n'avaient plus d'importance pour elle. Celle qui, ces derniers temps, lui avait fait remettre en question le bien-fondé de cette voie pour l'humanité.

Si elle écoutait cette voix-là, jamais elle ne parviendrait à –

« Tu vas où ? »

Les yeux de Rei s'ouvrirent en grand. Sa main ne toucha même pas la poignée de la porte.

Lentement, elle se retourna pour voir Aki assise sur le lit, l'air ensommeillé. Elle avait toujours su quelles seraient les conséquences de sa fonction, que par sa main, l'humanité se perdrait elle-même contre son gré. L'humanité n'avait jamais beaucoup compté pour elle.

Bien qu'il y ait eu des exceptions. Le commandant Ikari d'abord, puis plus tard son fils, le major et même Soryu. Cependant, aucun d'entre eux n'avait été capable de lui rappeler les conséquences, de lui rappeler qu'eux aussi disparaîtraient avec elle. Mais cette petite fille, qu'elle ne connaissait que depuis moins d'un jour, lui avait touché le cœur rien qu'en étant là.

Elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas laisser cette enfant se perdre. Elle ne pouvait pas laisser quelque mal que ce soit lui arriver.

« Vite ! ordonna Rei en retournant précipitamment vers le lit, ramassant les vêtements d'Aki par terre et les posant sur le matelas. Lève-toi et habille-toi ! Il faut partir !

— Tout d'suite ? grogna Aki d'un ton fatigué.

— "Tout de suite" est peut-être déjà trop tard… »

Avec ce qui allait se passer dans les prochaines heures, cette ville serait loin d'être un endroit sûr pour elle.

-x-x-x-x-

C'était un spectacle insolite à cette heure de la journée : deux filles, une adolescente aux cheveux bleus, vêtue d'un uniforme scolaire, tenant la main d'une gamine brune aux pieds nus, portant des vêtements trop grands, en train d'attendre sur le quai le passage de la seule ligne qui les mènerait jusqu'à la banlieue à cette heure-ci. Mais aucun témoin potentiel de leur présence n'arriverait dans cette gare déserte avant plusieurs heures.

Le train qui finit par arriver au bout de 38 minutes n'était guère différent. Un passager était allongé sur la banquette, endormi, un journal sur sa figure protégeant ses yeux de la lumière artificielle. Un autre était assis, mais son visage était baissé et dissimulé par une casquette de base-ball aussi sale que le reste de ses vêtements. Une forte odeur d'alcool emplissait l'air.

Asuka conduisit rapidement Aki jusqu'au wagon suivant qui était vide. Elles restèrent assises là en silence tandis que le train poursuivait sa course en s'arrêtant de temps à autre, mais personne ne montait à bord. La fillette qui avait été si énergique et bavarde auparavant se contentait maintenant d'appuyer sa tête contre le flanc de Rei, non loin de perdre le combat qu'elle menait pour garder les yeux ouverts. Les seuls bruits qu'elle émettait de temps à autre étaient des bâillements.

D'habitude, tout ce que Rei faisait durant de tels trajets était de se tenir bien droite et de garder son regard braqué droit devant elle jusqu'à ce que son arrêt soit annoncé, sans prêter attention à ce qui l'entourait dans le train ou le paysage qui défilait. Mais cette fois-ci, elle se prit à garder les yeux fixés sur le petit corps appuyé contre le sien.

Ça l'aidait à rester calme. Elle arrivait à peine à croire qu'elle faisait ça : fuir le but même de sa vie, désobéir à l'homme qui l'avait créée. Pour une fois elle n'exécuterait pas ses ordres. Désormais il lui faudrait faire ses propres choix dans sa vie… tant qu'elle durerait.

Elle s'était libérée de ses attaches, mais avait renoncé à sa sécurité. Tout ça rien que pour elle.

Aussi il était normal qu'elle se sente nerveuse, craignant d'avoir fait une erreur… n'est-ce pas ?

« Mesdames et messieurs. » Une annonce provenant des hauts-parleurs à l'intérieur du train la tira de ses pensées. « En raison de dégâts occasionnés aux rails lors de la dernière attaque, ce train finira son service à notre prochain arrêt à Togendai. Les passagers à destination de Gora sont priés d'emprunter la ligne 14, les passagers à destination de Gotemba peuvent prendre le bus pour Sengoku. Votre billet sera accepté sur place. Nous vous prions de nous excuser pour tout désagrément. »

Rei fronça les sourcils en entendant l'annonce. « La voie n'a pas été endommagée lors du combat. Quelque chose ne va pas », réfléchit-elle à voix haute. Jetant un coup d'œil à Aki, elle décida de se fier à son impression de danger. « Il nous faut descendre tout de suite. »

Elle se leva, entraînant Aki avec elle avant que la fillette somnolente et titubante n'ait pu comprendre ce qui se passait, saisit la poignée du signal d'alarme et la tira de toute ses forces pour le déclencher. Le crissement du freinage d'urgence lui fit mal aux oreilles et Aki couvrit instinctivement les siennes elle aussi, tandis que le train se mettait à trembler violemment dans sa tentative involontaire de s'arrêter. L'ultime secousse faillit la renverser, mais elle parvint à garder son équilibre. Se précipitant vers la porte la plus proche, dont Rei actionna l'ouverture de secours, elles se précipitèrent à l'extérieur aussi vite que possible.

« On va où ? »

Rei s'arrêta brièvement, mais ne répondit pas tout de suite à la fillette qu'elle avait tirée à sa suite. Son regard se dirigea au loin vers l'endroit où les lumières de la gare éclairaient plusieurs personnes visiblement armées. Et bien sûr, elles avaient déjà remarqué l'arrêt prématuré du train. Ce ne serait qu'une question de minutes avant qu'elles n'aillent voir quelle en était la raison.

Elle tourna alors son regard vers les montagnes obscures qui se dressaient devant elles, paraissant encore plus énormes si près des limites de la ville.

« Rei ? demanda à nouveau Aki. Où c'est qu'on va ?

— Loin, lui dit-elle. Aussi loin que possible. »

-x-x-x-x-

« Chuis fatiguée et j'ai mal aux pieds, geignit Aki, sincèrement incommodée. On s'arrête là ? »

Rei regarda, songeuse, sa petite compagne de route épuisée tout en respirant fort elle aussi. Il ne faisait pas aussi chaud que lors de sa randonnée avec Ikari et Soryu, mais le long chemin raide qu'elles avaient parcouru à travers les bois les avait mises toutes deux à rude épreuve. Cependant elle savait aussi qu'elles étaient toujours loin de se trouver à une distance suffisante de la ville pour être en sécurité.

Cela faisait quelques heures qu'elles étaient descendues du train et le jour s'était levé depuis longtemps déjà.

« Il aurait été plus judicieux de te procurer des souliers appropriés, dit Rei à l'enfant.

— Des souliers ?

— Des chaussures, clarifia-t-elle.

— J'aime pas les chaussures, dit Aki en faisant la moue, ayant apparemment déjà eu une conversation de ce genre auparavant. Elles me donnent chaud aux pieds, après y suent et y puent.

— Elles t'auraient protégé la plante des pieds, répondit Rei. Notre avancée aurait été plus rapide. »

Aki se contenta d'incliner la tête d'un air interrogateur.

« Ils ne te feraient pas aussi mal que maintenant, précisa la pilote.

— C'est pas ça. J'arrive à marcher ici. Mais pas si longtemps. »

Rei ferma les yeux, tentant de reprendre son souffle elle aussi. En les rouvrant, elle remarqua qu'elles avaient atteint une petite clairière. Quelques gros rochers épars se trouvaient là, invitant à s'en servir comme sièges naturels. « Nous pouvons nous reposer là quelques minutes », déclara-t-elle en allant s'asseoir sur l'une des pierres plates, imitée par Aki qui grimpa sur un rocher face à elle.

C'est alors qu'elle voyait la ville de Tokyo-3 d'ici.

Au-dessous, il devait être en train de l'attendre, comptant sur elle pour accomplir son rôle, pour le conduire à celle à l'image de qui elle avait été conçue. Elle entendait encore l'appel qui voulait qu'elle revienne et qui ne semblait que se renforcer au fur et à mesure qu'elle s'éloignait, qui paraissait si tentant, si attrayant, si…

« Ça va pas ? »

Rei eut un hoquet de surprise. Elle n'avait pas réalisé jusqu'à présent qu'elle frissonnait, une sueur froide se mêlant à la transpiration causée par leur marche éprouvante. Son regard se dirigea avec lassitude vers l'enfant à l'air inquiet devant elle, toujours en train d'attendre une réponse.

« Je… si… non… » Rei secoua la tête. « Je ne suis pas sûre…

— Si y'a quéq'chose qui va pas, tu dois bien le savoir ! » déclara Aki d'un ton catégorique.

Comprenant que la fillette ne serait pas aussi rassurée aussi facilement, Rei hocha la tête. « J'étais… censée faire quelque chose. Ma vie entière avait été dédiée à cette tâche. Mais j'ai décidé de ne pas l'accomplir.

— Pourquoi ?

— Cela aurait causé une grande douleur à beaucoup de gens, dit Rei à l'enfant curieuse, sans lui préciser qu'elle était la principale raison pour laquelle elle avait pris cette décision. Et je ne veux pas que ça se produise. »

Aki pencha la tête de côté. « Mais alors, pourquoi t'es triste ? »

Triste ? Rei se demanda si ce n'était que dû au vocabulaire limité de la fillette — ou si ce sentiment pouvait effectivement être décrit ainsi. « Je suis en train de décevoir quelqu'un par mon insolence, expliqua-t-elle. Quelqu'un de très important pour moi, qui a été là pour moi toute ma vie durant. Mais… ces derniers temps… je ne sais plus trop quels sont mes sentiments à son égard. Et je me suis mise à douter de ses motivations. Je suis parvenue à la conclusion qu'il m'était impossible de l'aider. Que ce n'était pas juste. » Ses mains maintenant tremblantes froissèrent sa jupe en se crispant dessus. « Mais… mais malgré tout… je… je me sens… »

Ses tremblements cessèrent brusquement lorsqu'elle sentit une paire de bras minces l'enlacer par la taille. Elle n'avait même pas remarqué qu'Aki s'était approchée d'elle, mais en relevant la tête, elle se retrouva à contempler le visage plein d'empathie de la fillette.

« Je sais pas qui c'est, ce quelqu'un, lui dit Aki d'une petite voix, mais moi je t'aime bien quand même. »

Tout d'abord, Rei ne sut pas comment réagir face à une affection aussi sincère. La façon dont sa peine lui parut soulagée par ces mots lui semblait bien trop simple. Mais elle se souvint alors de ce qu'elle était censée faire dans une situation pareille.

« Merci », dit-elle en souriant.

Un grondement sonore au-dessus d'elles les surprit toutes les deux et Aki se jeta dans les bras de Rei en criant. La Première Élue en identifia aussitôt la source comme étant un ADAV qui passa au-dessus de leurs têtes en rugissant vers la ville. Et apparemment ce n'était pas le seul.

En écoutant attentivement, elle perçut le bruit des explosions au loin.

« Ça a commencé, murmura-t-elle pour elle-même, mais Aki l'entendit.

— Quoi donc ? »

Rei regarda sa petite compagne. « Aucune importance pour le moment. Il faut continuer », déclara-t-elle en traînant la fillette à sa suite. Elles étaient trop à découvert dans la clairière. Si une seule personne à bord des nombreux appareils regardait en bas, elle serait reconnue aisément, ce qui les mettrait toutes les deux en danger.

Mais Aki ne la suivit pas, plantant ses talons dans le sol. En se retournant vers elle, Rei vit qu'elle regardait la ville où deux géants familiers étaient apparus pour arrêter la force d'attaque. L'enfant semblait surprise par le spectacle — mais apparemment pas effrayée du tout.

« C'est des… armures ? demanda-t-elle à Rei sur un ton d'espoir. De gi-gigantesses armures, bénies par… par l'esprit des mères ? »

Rei plissa le front de surprise, mais Aki s'expliqua aussitôt, sans qu'on le lui demande. « Papa m'en a parlé un jour !

— Ah bon…? »

-x-x-x-x-

Les mots d'Aki ne quittèrent pas l'esprit de Rei, tandis qu'elles poursuivaient leur chemin à travers bois en tentant de laisser derrière elles la bataille qui faisait rage. C'était peut-être une simple coïncidence. Les Evangelions étaient bien connues du public désormais, aussi le père avait dû inventer une histoire qui avait été plus proche de la vérité qu'il ne le croyait lui-même. Ou peut-être la fillette avait-elle établi des parallèles avec un conte totalement différent.

Mais les soupçons qui s'étaient installés en elle ne faisaient que se renforcer, car la question demeurait : et si ce n'était pas le cas ?

« Ein Männlein steht im Walde ganz still und stumm, »

Rei cilla lorsque la mélodie s'éleva, couvrant le bruit constant des explosions et des tirs qui était devenu nettement plus fort depuis que les Evas s'étaient engagées dans la bataille, et interrompant le fil de ses pensées.

« Es hat vor lauter Purpur ein Mäntlein um, »

Elle se retourna vers sa jeune source qui chantonnait à mi-voix pour elle-même en escaladant un rocher.

« Sagt, wer mag das Männlein sein,
Das da steht im Wald allein…

— Aki, intervint Rei, interrompant la chanson, garde le silence s'il te plaît. »

La fillette sursauta, visiblement choquée par l'interdiction soudaine. « Je… j'essayais juste… ces gros bruits… bredouilla Aki en guise d'excuse, pensant apparemment qu'elle avait fait quelque chose de répréhensible.

— Excuse-moi, s'empressa de clarifier Rei, mais ton chant risquait d'attirer quelqu'un.

— Ce serait pas bien ? demanda naïvement Aki.

— Il y a des hommes là-bas qui pourraient bien… nous faire du mal s'ils venaient à nous trouver », tenta-t-elle de le formuler d'une manière qui ferait le moins peur possible à l'enfant.

Mais le silence qui s'ensuivit incommoda Rei elle-même. Et pas seulement parce qu'elle venait de se rendre compte d'autre chose.

« Ces paroles… c'était de l'allemand, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle en se tournant à nouveau vers l'enfant qui la suivait.

Aki hocha la tête. « C'est maman qui m'a appris. Elle disait que j'étais meilleure que papa, s'exclama-t-elle fièrement, mais son humeur changea lorsqu'elle se remémora le souvenir. Ça le dérangeait pas. Y me disait juste "Je suis heureux pour toi", pis y m'ébouriffait les cheveux. Je… je disais toujours que j'aimais pas quand y le faisait, mais… mais… » Ses lèvres tremblaient tandis qu'elle reniflait, des larmes coulant de ses yeux. « Mais j-j'aimais ça ! »

Elle s'interrompit, pleurant sans retenue maintenant.

Rei eut à peine une seconde d'hésitation. Elle s'approcha de la fillette en pleurs et s'agenouilla devant elle, prenant délicatement son visage baigné de larmes entre ses mains pâles, ce qui eut l'effet désiré de calmer Aki et de la faire lever les yeux vers elle.

« Ne t'inquiète pas, lui dit Rei. Tu reverras tes parents bientôt.

— C'est vrai…? »

Elle hocha la tête en toute sincérité. « Oui, c'est vrai. »

Une ombre immense obscurcit soudain les alentours, le bruit d'ailes géantes lui faisant lever les yeux, mais la chose avait déjà disparu. L'effroi l'emplit, tant elle était différente des engins volants qu'elle connaissait.

Elle se mit à courir sans réfléchir, une Aki toute surprise à ses trousses, jusqu'à ce qu'elles atteignent une autre clairière d'où elle put confirmer ses craintes.

« Les Evas de série ? » murmura-t-elle pour elle-même.

Les petits doigts tremblaient en empoignant à pleine main sa jupe d'uniforme, de même que le corps recroquevillé tout contre elle. « Elles- elles vont faire du mal à maman ! » gémit Aki en hoquetant de terreur.

Rei ne quitta pas des yeux les neuf créatures blanches ailées qui descendaient en un cercle parfait vers leurs proies désignées. Surpassées en nombre par ces modèles à la pointe de la technologie, les Evas de la NERV devraient mener un rude combat pour démentir ce postulat. Surtout l'EVA-02 qui dépendait de son câble et n'avait que les compétences de sa pilote comme véritable avantage sur ces bêtes sans âme.

Un martèlement sourd, comme des pas lourds, perturba la concentration de Rei. La terre trembla tandis que la source du bruit approchait rapidement. Même elle tressaillit de surprise lorsque celle-ci bondit soudain par-dessus leurs têtes, une autre ombre géante qui masqua le soleil l'espace d'un instant.

En regardant la silhouette massive du Jet Alone se ruer sur le champ de bataille où le combat avait déjà commencé, Rei passa son bras dans le dos de la fillette terrifiée et la serra contre elle. « Non, lui dit-elle à voix basse. Elles ne lui feront aucun mal. »

-x-x-x-x-

Elle eut tout d'abord du mal à inciter l'enfant à reprendre la route, tant la fillette de trois ans était captivée par le spectacle des Evangelions, mais Rei y parvint avant que le combat ne commence pour de bon. Elles avaient déjà fait un bon bout de chemin lorsque les arbres s'ouvrirent soudain, dévoilant une route déserte.

Rei regarda dans les deux sens pour s'assurer qu'elle était bel et bien vide de toute présence, avant d'enjamber la glissière de sécurité et d'aider Aki à passer par-dessus. La route aurait facilité leur parcours à travers la montagne, mais bien que les bruits et les secousses émises par les géants en train de s'affronter soient affaiblies par la distance, elles n'étaient pas encore assez loin de la zone de combats pour cheminer à découvert.

Cependant, l'impression fugace de sécurité procurée par les bois alentour fut de courte durée. La route devait effectuer un virage en épingle, car elle se retrouvèrent soudain sur le parking d'un point de vue panoramique — nez-à-nez avec une jeep de patrouille et trois soldats de la SAD tout aussi surpris qu'elles, adossés à leur véhicule.

Cet instant de surprise se dissipa cependant bien trop vite. Sans leur laisser le temps de fuir, les soldats braquèrent leurs armes sur les deux filles. Rei ne fit ni une ni deux et se plaça de manière protectrice devant Aki qui semblait dépassée par la situation, recroquevillée contre sa défenseure.

« Cache-toi, dit-elle à voix basse à la petite fille. Couvre-toi les oreilles et ne regarde pas en arrière avant que je te dise de le faire.

— Et… et toi ? demanda Aki d'une voix terrifiée.

— Ne t'inquiète pas pour moi. Maintenant pars, vite. Je te rejoindrai rapidement. D'ici là, ne regarde pas en arrière », répéta-t-elle une fois de plus. Il fallut plusieurs insoutenables secondes supplémentaires, durant lesquelles elle regarda les soldats d'un air menaçant, avant que la fillette nerveuse ne se décide enfin, et Rei fut soulagée d'entendre les petits pas s'éloigner précipitamment pour retourner dans les bois.

Elle ne se sentait pas menacée par les fusils de ces hommes. Elle n'avait pas peur de mourir. Mais elle ne voulait pas qu'Aki voie l'effusion de sang. Cet être pur ne devait pas être souillé. Coûte que coûte.

« HÉ ! cria l'homme qui devait être le commandant de l'unité à Aki qui fuyait. Yoshida, rattrape-moi cette fille !

— Je… » Maintenant, elle ressentait de la panique. Ces hommes… Qu'ils veulent la tuer était compréhensible. Mais qu'ils soient prêts à pourchasser et assassiner un être innocent était impardonnable. Aussi la panique devint l'étincelle qui enflamma une émotion en elle qui l'effraya, mais attisa également sa détermination.

« JE NE VOUS LAISSERAI PAS LUI FAIRE DE MAL ! » Rei doutait que les soldats rompus au combat se sentent très intimidés par le spectacle d'une adolescente qui se tenait là, les bras toujours écartés d'un air protecteur, mais ils firent halte lorsqu'elle éleva la voix avec colère.

« Dites donc, vous croyez vraiment qu'ils entraînent des enfants en bas âge à piloter ces monstres ? demanda l'homme le plus nerveux à la gauche de l'officier. Cette fille n'était pas sur la liste.

— Je m'en moque ! rétorqua l'officier. Elle était avec celle-là et ELLE est définitivement l'une des pilotes. Il n'y a pas beaucoup de gamines qui ont des cheveux bleus et des yeux rouges. L'autre gosse est probablement la première d'une nouvelle fournée élevée par la NERV, et maintenant qu'ils savent que nous sommes là pour mettre un terme à leurs plans, ils essayent de la mettre à l'abri pour pouvoir recommencer dans quelques années. »

L'irritation de Rei ne fit que croître en entendant ces idées paranoïaques. « Elle n'a aucun lien avec…

— LA FERME ! la fit taire l'officier excité. Tu ne le sais peut-être pas, fillette, mais vous autres pilotes êtes censés être abattus à vue ! Ishida ! » Il fit un geste à l'adresse du soldat à sa droite, qui hocha lentement la tête et la mit en joue.

Rei ferma les yeux, tentant de calmer sa respiration et le battement fébrile de son cœur qui s'était anormalement accéléré rien qu'à la vue de l'arme pointée sur elle. Elle se concentra, s'apprêtant à encaisser le tir — mais rien ne se produisit.

« Qu'est-ce que tu attends ? demanda le commandant de l'escouade après plusieurs secondes sans que rien ne se passe.

— Je… » Le soldat déglutit, avant de baisser brusquement son fusil. Je suis désolé, chef, je… je ne peux pas tirer sur un civil sans défense. »

La colère de l'officier déborda. « Où étais-tu durant les briefings, bon sang ?! On ne peut pas se permettre la moindre pitié!

— Je sais ! cria Ishida en retour.

— Ils ont dit que tous ceux qui auraient des scrupules devaient rester en dehors de ça !

— JE SAIS ! C'est bien pour ça que je n'ai demandé qu'à faire partie des unités de patrouille, bordel ! » Il souffla furieusement. « Bon Dieu, moi non plus je ne veux pas voir arriver la fin du monde mais… j'ai une fille du même âge, merde ! »

Mais le commandant ne fit preuve d'aucune compréhension. « Si tu ne tires pas tout de suite, je t'inculpe pour trahison !

— Ça m'est égal ! Au moins j'aurai la conscience tranquille ! »

L'officier renifla de dégoût. « Très bien ! Alors je vais le faire moi-même ! déclara-t-il en levant son fusil pour viser. Je n'arriverai jamais à comprendre comment tu as fait pour passer… » Le bruit d'une détonation mit fin à sa phrase. Son uniforme s'imprégna de sang avant que son corps ne s'écroule à terre.

Ishida pivota vers son second compagnon, mais les réflexes de Yoshida furent plus rapides. À l'expression choquée de son visage, il était évident que, dans sa tentative de survivre, il n'avait pas réalisé ce qu'il faisait avant que le coup de feu n'éclate et qu'Ishida ne s'effondre à ses pieds.

Rei s'était attendue à ce que cette diversion lui suffise à s'enfuir, mais Yoshida la remarqua avant qu'elle n'ait le temps de faire deux pas.

« H-HALTE ! » lança-t-il d'une voix tout aussi tremblante que ses mains tenant l'arme tachée de sang qu'il pointait maintenant à nouveau vers elle. Il était encore tout pâle du choc des dernières secondes. Le choc de voir l'un d'eux devenir un traître. Le choc d'avoir tué son ancien camarade et peut-être même ami de longue date.

Mais maintenant, il n'hésiterait sûrement pas à tuer celle qui était indirectement responsable de tout ça.

Il n'eut pas l'occasion d'aller jusque là. Un tir jaillit de nulle part, faisant gicler un éclat de béton sur la route, un autre frappant le sol juste devant le soldat qui paniquait, avant qu'un dernier ne lui transperce l'épaule. Il hurla en laissant tomber son arme, puis tomba lui-même en se tordant de douleur tout en étreignant sa blessure.

Confuse, Rei regarda les alentours, ayant enfin remarqué le bruit d'un ADAV en approche. En se tournant dans sa direction, elle vit qu'il essayait apparemment d'atterrir sur la route à bonne distance. À la vue des hommes en uniforme, elle craignit tout d'abord qu'ils ne viennent au secours de ces membres de la SAD abattus, les derniers tirs dirigés contre elle mais s'étant fatalement perdus. À cet instant précis, il ne lui restait plus aucune chance de s'échapper.

Mais c'est alors qu'elle remarqua un visage familier à la tête des hommes qui s'approchaient.

« Je vous suis reconnaissante de votre aide, M. Kaji », le salua-t-elle lorsqu'il fut assez proche. Le fait qu'il soit censé être mort ne la troublait guère, vu qu'il ne l'était — visiblement — pas.

— Il n'y a pas de quoi, fit l'homme à la queue de cheval, indifférent à ses remerciements. Même si ça m'a fait une sacrée surprise de te voir ici.

— J'ai tenté de fuir avant qu'ils n'attaquent, reconnut calmement Rei. J'étais sûre que le quartier général ne serait pas sûr. »

Kaji la regarda longuement, mais elle n'avait aucune envie de lui en dire davantage. « Je ne parlais pas vraiment de raisons de te mettre en sécurité…

— Je… » Son insistance la prit de court, même si elle n'était pas complètement inattendue. La honte de sa trahison lui revint brièvement tandis qu'elle se demandait combien elle devrait lui en dire pour qu'il s'en contente. « J'avais mes raisons de ne pas… assister le commandant. »

Il ne semblait pas entièrement satisfait, mais hocha la tête. « Très bien dans ce cas, ça devrait nous simplifier les choses. Sakamoto ! cria-t-il à l'un des hommes qui l'avait accompagné. Est-ce qu'on a de la place pour une passagère ?

— J'ai bien peur qu'on soit déjà un peu serrés avec ces trois-là ! » répondit Sakamoto en montrant du doigt les trois soldats abattus qu'ils amenaient à l'ADAV.

Kaji se gratta le menton, son regard s'arrêtant sur la jeep de la patrouille.

« Vous croyez que vous pourrez mettre fin à ça tous seuls ? » lança-t-il une fois de plus.

Il fit légèrement la grimace lorsque Sakamoto leva le pouce, apparemment pas très heureux de cette réponse.

« Bon, d'accord. » Kaji se retourna vers Rei. « On va prendre cette jeep et je t'emmènerai où tu veux jusqu'à ce que ce soit fini. »

Rei hocha la tête mais ne fit pas mine de le suivre lorsqu'il partit en direction du véhicule. Son regard s'attarda sur le béton tâché de sang. « Pourriez-vous amener la voiture de l'autre côté du bois ? Je ne veux pas repasser par ces lieux.

— Heu, bien sûr, l'entendit-il dire dans son dos, tandis qu'elle se dirigeait vers la forêt où était partie Aki, mais pourquoi ne pas tout simplement t'emmener avec moi tout de suite ? »

Elle s'arrêta brièvement. « Je dois aller chercher quelqu'un. », se contenta-t-elle de déclarer, avant de pénétrer dans les bois.

Toute crainte que la peur de la fillette l'ait fait fuir trop loin fut de courte durée, Rei l'ayant vite repérée "cachée" derrière un arbre plus mince qu'elle. Si quelque chose avait mal tourné, il était peu probable qu'elle aurait survécu. Mais au moins, il y avait de fortes chances qu'elle n'en ait pas trop vu, car elle était tournée dans l'autre sens, accroupie, les paupières fermement closes et les oreilles couvertes, comme on le lui avait dit.

Ça marchait assez bien pour que Rei soit obligée de la toucher après deux tentatives infructueuses d'attirer verbalement l'attention d'Aki, l'enfant poussant un hoquet de surprise lorsque sa main entra en contact avec sa tête. « Le danger est écarté, lui dit Rei maintenant qu'elle avait son attention. Nous pouvons partir. »

Aki ne demanda pas de détails. Elle prit la main que ramenait Rei pour enjoindre l'adolescente à l'aider à se remettre sur pied et ne la lâcha pas lorsqu'elles partirent dans les bois. Elle resserra même sa prise en tressaillant lorsqu'elle vit M. Kaji dans la jeep qui les attendait sur la route.

« Ne t'inquiète pas, tenta de l'apaiser Rei. Il est là pour nous aider. »

Aki fit alterner une fois de plus son regard entre lui et Rei, et inversement, avant de laisser échapper un « Salut… » craintif.

L'homme semblait tout aussi déconcerté par la vue de la petite fille timide cachée derrière la jupe de l'autre. Une cigarette fraîchement allumée fut rapidement jetée hors de la voiture sans que Kaji ne quitte Aki des yeux.

« Euh… salut ? l'accueillit-il en retour, adressant à Rei un regard qu'elle reconnut comme étant celui de quelqu'un qui cherchait des réponses.

— Elle s'appelle Aki. Je l'ai rencontrée hier, expliqua-t-elle rapidement. Je l'aide à retrouver ses parents. Est-ce qu'on peut y aller maintenant ?

— Ouais, bien sûr. Grimpez, marmonna-t-il, le regard toujours fixe, mais adressant maintenant à l'enfant un sourire amical. Je ne voulais pas te faire peur, petite. Mais… se pourrait-il que je connaisse tes parents ?

— Je te connais pas », répondit sincèrement Aki tandis que Rei l'aidait à s'installer sur la banquette arrière.

Kaji rit. « Non, je ne crois pas que nous nous soyons déjà rencontrés. Je n'aurais pas oublié une si charmante jeune demoiselle, la flatta-t-il. Mais tu as quelque chose dans le regard qui me semble familier…

— Je suis sûre que nous allons bientôt rencontrer ses parents, l'interrompit Rei, ressentant le besoin de lui rappeler la gravité de la situation présente, malgré la lueur d'espoir dans les yeux d'Aki. À condition du moins que nous nous mettions enfin en route.

— D'accord. » Kaji se retourna vers le volant. « Alors, où veux-tu qu'on aille ?

— J'avais l'intention de fuir la ville aussi loin que possible et je tentais de nous diriger vers Gotemba ou Hadano. Mais si vous parvenez effectivement à interrompre l'attaque, ce ne sera plus nécessaire.

— Alors tu es d'accord pour aller à la NERV, dans ce cas ?

— Non, secoua-t-elle la tête. Conduisez-nous à mon appartement. Si l'assaut sur le quartier général a été aussi violent que je le crains, je ne veux pas l'emmener là-bas maintenant, même s'il sera terminé d'ici que nous arrivions.

— Très bien dans ce cas », annonça-t-il en débrayant, adressant un dernier regard envieux à l'ADAV qui prenait de l'altitude et survola leurs têtes en rugissant, en direction du Géofront.

Kaji se rapprocha plus prudemment de la ville, faisant des détours manifestement pour éviter d'autres rencontres dangereuses ou de se faire prendre entre les deux fronts avant qu'on leur signale que les échanges de tirs avaient définitivement cessé. Sans parler du combat entre les Evas qui pouvaient les atteindre en quelques secondes si un seul des géants venait à bondir dans leur direction.

Rei jetait de temps à autre un regard à Aki. Le combat était loin d'être inoffensif, aucun des participants n'était sans arborer au moins quelques coupures sanglantes causées par les armes acérées qu'ils employaient, quelques membres même manquaient. Et à l'instant, les Evas ennemies s'étaient regroupées autour du Jet Alone, qui s'était immobilisé pour une raison ou une autre, pour le mettre en pièces.

Difficile de dire quelles marques un tel combat pouvait infliger à cette âme innocente. Surtout avec son… lien personnel.

Mais par chance, le manque de sommeil se faisait enfin sentir pour la fillette, maintenant qu'elle se sentait en sécurité, et ses yeux étaient plus occupés à lutter pour rester ouverts qu'à se soucier de regarder les monstres au loin.

Une déflagration assourdissante atteignit soudain la jeep, secouant le véhicule de part et d'autre. Les excellents réflexes de Kaji les empêchèrent d'être renversés, la voiture dérapant en tête-à-queue avant de s'arrêter dans un crissement de pneus après que l'onde de choc les ait dépassés.

Il ne fallut à Rei qu'un regard dans la direction de sa source pour confirmer ses craintes. Il était difficile de dire si c'était un des ennemis qui était tombé et avait emporté plusieurs de ses semblables avec lui, mais ça n'avait pas d'importance. L'EVA-02 n'était plus sur le champ de bataille.

L'appréhension la saisit lorsqu'elle regarda la fillette inconsciente de ce qui s'était passé, encore en train de se couvrir les oreilles et de garder les yeux fermés, ignorant apparemment si l'expérience terrifiante était déjà finie ou pas. Kaji, bien sûr, comprit aussitôt, tout comme Rei. Elle lut le chagrin dans le regard de l'homme lorsqu'il croisa le sien. Mais il avait vu assez souvent la mort en face pour ne pas être paralysé par le choc et la souffrance.

« Il vaut mieux qu'on reparte », murmura-t-il gravement.

Rei était sur le point d'approuver d'un signe de tête… mais cela la frappa soudain. Alors que Kaji remettait la jeep dans la bonne direction, une énorme sensation de souffrance, de désespoir et de rage jaillit en elle, avec une intensité surpassant de loin ce dont elle s'estimait capable, si celle-ci était venue d'elle.

« Oh non… »

Les autres ne semblèrent pas le remarquer avant que, quelques secondes plus tard, un violent orage venu de nulle part n'obscurcisse le ciel. Mais le bruit n'était pas celui du tonnerre. C'était le rugissement sonore de l'EVA-01 qui déployait ses ailes.

« Merde alors… entendit-elle jurer Kaji, subjugué, mais elle le reconnut à peine à travers les émotions étourdissantes portées par le cri assourdissant.

— Ikari… implora-t-elle à voix basse en étreignant sa tête douloureuse. Ikari, ne fais pas ça…

— Qu'est… qu'est-ce qui se passe ? demanda craintivement Aki.

— Il l'appelle, murmura Rei, ne sachant pas elle-même si elle répondait ou décrivait les sensations qui déferlaient en elle. Il l'appelle pour mettre fin… pour mettre fin à tout…

— Qui fait quoi ? demanda Kaji, inquiet, du siège du chauffeur.

— Ikari ! répéta-t-elle, criant presque de douleur. Vite ! Il faut le contacter ! Avant qu'il ne soit trop tard !

— Je doute que nous y parvenions. Nous aurons de la chance si nous parvenons à trouver une fréquence de la NERV qui soit ouverte, rétorqua Kaji, mais malgré tout, il se mit aussitôt à manipuler la radio d'une main.

— Ce… c'est trop tard. Elle arrive…

— …INJI, ARRÊTE ÇA TOUT DE SUITE ! » retentit soudain une voix familière à travers le bruit de fond du canal.

La douleur, le chagrin infini d'une perte insupportable, furent aussitôt balayés par un soulagement extrême dont Rei ne fut pas sûre qu'il ne s'agisse que de celui qu'il ressentait, ou également du sien propre. Regardant à nouveau le champ de bataille, elle vit la Lance de Longin pointée droit sur le koa de l'EVA-01 — mais elle était tenue fermement dans ses mains.

La petite passagère à ses côtés était bien trop excitée par autre chose pour le remarquer. « C'est… dit-elle précipitamment en montrant la radio. C'était…

— Oui, approuva Rei en hochant faiblement la tête, c'était elle. »

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Ils ne purent pas voir la fin du combat, leur route leur faisant faire le tour d'une montagne qui leur cacha la vue des Evas. Mais avec Shinji maniant la Lance de Longin, il y avait peu de doute qu'il achève aisément les ennemis qui avaient survécu à l'autodestruction de l'EVA-02.

Quand il fut enfin annoncé via le canal que toutes les opérations de combat devaient cesser et que toutes les unités avaient reçu l'ordre de se replier et d'attendre d'autres instructions, le soulagement déferla sur les deux passagers de la jeep capables de comprendre l'information.

C'était fini. Même s'il était impossible pour le moment de dire s'ils pourraient qualifier cela de victoire, ils étaient en sécurité pour le moment.

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Rei hurla.

Ils venaient d'arrêter le véhicule devant l'immeuble d'appartement dans lequel elle vivait, mais dès l'instant où elle sortit de la jeep, son corps entier se mit à hurler de douleur. Elle s'effondra, sourde aux appels affolés de ses deux compagnons. Cette douleur était différente de celle qu'elle avait ressenti venant d'Ikari. Celle-ci semblait beaucoup plus physique. Elle se sentit comme si elle était en feu, sa peau, puis la chair en dessous, en train de brûler. Et les flammes ne s'éteignirent que lorsqu'elles furent écrasées en même temps que son corps. Puis…

D'un seul coup, plus rien.

« Rei ! » entendit-elle la voix inquiète d'Aki en se relevant du trottoir, acceptant l'aide de Kaji au passage. La petite fille essuya son nez qui reniflait d'un revers de manche. « Ç-ça va ? »

Elle dut baisser les yeux pour se regarder avant de répondre, se surprenant elle-même : « Oui.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? s'enquit Kaji. Encore quelque chose avec Shinji ?

— Non… je crois, Lilith… » Elle s'interrompit, le sens de cette pensée s'imposant à son esprit. « Le corps de Lilith a été détruit.

— Le corps de…? HÉ, attention ! » Il la soutint tandis qu'elle faisait un pas flageolant en avant, menaçant de tomber à nouveau. « Est-ce qu'il faut que je monte avec toi ?

— Ce ne sera pas nécessaire, lui assura Rei, ses vertiges se dissipant lentement. Et je présume que vous souhaitez vous rendre à la NERV dès que possible.

— D'accord, céda Kaji après quelques secondes de réflexion. Mais sois prudente. Qui sait s'ils n'ont pas laissé des surprises. »

Elles n'attendirent pas de le voir repartir. Prenant la main d'Aki dans la sienne, elle fit monter à la fillette les escaliers jusqu'à son appartement. Les dégâts étaient d'ores et déjà

visibles avant même qu'elles n'entrent, la porte ayant subi un coup dur, à en juger par le métal nettement enfoncé. Ceux-ci ne firent qu'empirer lorsqu'elles entrèrent. Les soldats n'avaient pas eu grand-chose à ravager, mais ils avaient apparemment détruit tout ce qu'ils pouvaient.

Laissant une Aki décontenancée derrière elle, elle se dirigea vers le lit qui avait été rejeté de côté et s'échina à tirer sur le cadre pesant jusqu'à ce que la gravité prenne le dessus, le laissant retomber lourdement sur ses pieds. L'attention de la petite fille fut à nouveau attirée vers elle par le bruit sonore, mais l'aide qu'elle fournit à Rei lorsqu'elle tira le matelas pour le remettre en place fut quelque peu superflue, étant donné qu'elle ne pouvait guère fournir l'effort nécessaire. Quand le lit fut installé, non pas dans sa position d'origine mais en diagonale au milieu de la chambre, elle fit signe à Aki de se placer dessus.

« Tu peux te reposer là maintenant. Je vais partir à la recherche de tes parents.

— Je… je peux pas venir avec toi ? demanda timidement la fillette, manifestement effrayée à l'idée d'être laissée seule, même si ce n'était que pour une brève période de temps dont elle passerait probablement la majeure partie à dormir.

— Tu es fatiguée, n'est-ce pas ? » Aki hocha la tête à contrecœur. « Le trajet nécessaire risque de prendre une heure ou plus. Tu aurais plutôt intérêt à te reposer.

— Mais… » bredouilla Aki sans achever. Apparemment elle attendait quelque chose pour continuer d'expliquer son problème.

— Mais ? répéta-t-elle pour l'inciter à poursuivre.

— Mais et s-si les méchants reviennent ? » acheva-t-elle en tremblant à cette idée.

Rei considéra un moment l'enfant effrayée. Tenter d'affirmer que les soldats de la SAD étaient en train de se replier et ne représentaient plus une menace pour leurs vies n'aurait sans doute aucun sens pour elle. Ses yeux se dirigèrent vers la pièce voisine, dissimulée par le rideau en partie déchiré.

« Si tu entends quelqu'un venir, tu peux te réfugier là derrière », lui suggéra-t-elle, sachant fort bien qu'il ne lui offrirait pas la moindre sécurité si quelqu'un tentait effectivement de lui faire du mal. Mais Aki accepta d'un hochement de tête, avant de s'allonger sur le matelas, blottissant sa tête contre l'oreiller fraîchement ramassé.

Voyant ses yeux se fermer, Rei se retourna pour partir. Cependant, elle n'alla pas très loin. « Rei ? Tu peux… rester là jusqu'à ce que je m'endorme ? »

Elle ne répondit pas. Elle se contenta de revenir et de s'asseoir sur le matelas, où elle resta pendant dix minutes supplémentaires.

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Tout en marchant à travers la ville déserte, les pensées de Rei cherchaient toujours une explication à la conclusion à laquelle elle était parvenue. Elle ne savait toujours pas comment c'était possible, mais elle savait que ce ne pouvait qu'être cela. L'héritage de la mère. Les connaissances et les paroles bien connues du père. Et par-dessus tout, la familiarité qu'elle avait ressentie vis-à-vis de la fillette.

Ses derniers doutes avaient commencé à se dissiper quand Aki avait reconnu les Evas de série de l'ennemi, puis avaient été complètement balayés lorsqu'elle avait identifié la voix de sa mère.

Même si elle ne parvenait pas à trouver une explication rationnelle, même si elle ne savait pas comment, elle connaissait l'identité des parents d'Aki.

Lorsqu'elle parvint à un accès aux profondeurs du Géofront, elle vit un garde solitaire se tenant, visiblement ébranlé, devant l'entrée démolie, avec un air hagard sur le visage. Le fusil entre ses mains était tenu tout sauf fermement. La SAD s'était apparemment servie d'une petite ogive ou de plusieurs charges d'explosif pour pénétrer à l'intérieur, vu qu'il ne restait des lourdes portes que des débris et des murs noircis. Cela, ainsi que le fait d'être le seul homme à un poste censé être sécurisé par trois, après une telle attaque, suffisait à rendre le garde au teint pâle excessivement nerveux au seul bruit de ses pas.

« Halte ! Qui va…? » Il baissa son arme en reconnaissant ses traits distinctifs. « Pilote Ayanami ? »

Elle ne perdit pas de temps en salutations inutiles. « Où puis-je trouver les pilotes Ikari et Soryu ? »

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Shinji avait eu une chance étonnante et avait pu quitter l'infirmerie assez vite. Il avait failli rattraper les filles lorsqu'elles avaient atteint la barre d'immeuble, mais elles étaient entrées au moment précis où il avait voulu leur crier de l'attendre. Se précipitant à leurs trousses, il monta les escaliers quatre à quatre avant de s'arrêter hors d'haleine devant la porte défoncée du 402. Il espérait que Rei avait attendu pour faire son annonce importante.

Cependant, aussitôt qu'il eut ouvert la porte et pénétré à l'intérieur, il sut qu'il avait tout raté.

Il se trouva incapable de bouger tandis que son esprit était occupé à déterminer si la scène devant lui était vraiment réelle ou s'il était toujours dans son lit à l'infirmerie, en train de faire un rêve impossible. De légers sanglots résonnaient dans la pièce, provenant de l'endroit où se trouvait Asuka, agenouillée au sol, étreignant de son bras valide une petite fille aux cheveux bruns qui lui rendait son câlin.

Sa petite fille aux cheveux bruns.

« T'es blessée, dit la voix qu'il avait tellement voulu entendre à nouveau pendant tant de mois lorsqu'Aki remarqua les bandages autour de l'épaule de sa mère, mais Asuka secoua rapidement la tête.

— Ça ne fait pas mal. Plus maintenant », chuchota-t-elle, mentant sans doute en partie. Elle avait dû le sentir quand même, mais il n'avait aucun mal à deviner que la douleur était largement éclipsée par la sensation de tenir à nouveau sa fille dans ses bras.

— T'étais où ? Et comment ça se fait que t'as l'air si bizarre ? Tes cheveux… y sont tout longs.

— C'est une longue histoire, répondit Asuka, moitié sanglotante, moitié riante. J-je me couperai les cheveux dès qu'on rentrera, d'accord ? »

Mais Aki secoua la tête. « Y sont beaux, dit-elle en se reculant pour contempler sa mère. T'es triste ?

— No, rit Asuka. Non, pas du tout.

— Mais tu pleures…? »

Asuka posa une main sur la joue de sa fille, la caressant par deux fois comme pour s'assurer à nouveau par elle-même de la présence d'Aki. « Souris quand tu es heureuse. Pleure quand tu es triste, répéta-t-elle leur vieille promesse. Et fais les deux quand tu es plus heureuse que tu ne l'as jamais été. »

La fille ne sembla pas tout à fait comprendre, mais hocha néanmoins la tête. Sa fille…

« Aki… parvint-il enfin à souffler, attirant sur lui son attention.

— Papa ? » dit-elle d'une voix étonnée, le dévisageant pendant encore un instant avant de se séparer de sa mère et d'accourir vers lui en riant, écartant les bras pour qu'il la prenne.

Il l'aurait fait de toute façon.

Elle poussa un cri de joie lorsqu'il la souleva de terre en la serrant fort. Ce petit corps tout chaud contre le sien, ce doux parfum qui emplissait ses narines ; il n'avait pas oublié cela, mais jamais ils ne lui avaient parus aussi intenses. Jamais plus il ne voulait la lâcher à nouveau.

Aki, en revanche, avait apparemment autre chose en tête car elle s'écarta légèrement. « T'as un drôle d'air, toi aussi !

— Et toi tu… tu as tout à fait l'air du petit ange dont je me souviens », soupira Shinji, la niaiserie de ses paroles arrachant un gloussement embarrassé à la fillette dans ses bras. Son regard croisa brièvement celui de sa femme qui les regardait d'un air heureux en se relevant à regret. « Mais comment es-tu arrivée là ? »

Il avait davantage posé cette question pour lui-même, mais évidemment, elle décida de répondre quand même, à la manière enthousiaste typique d'une enfant de trois ans. « Chaipas, j'me suis réveillée et tous mes jouets avaient disparus, même Kiko, et mes dessins aussi, et toi et maman vous étez pas là, mais y'avait cette dame qui fait peur, sauf qu'elle faisait pas si peur que ça en fait passqu'elle m'a donné des cookies, mais à ce moment-là je croyais qu'elle faisait peur, alors j'me suis enfuie et tout était bizarre et bruyant dehors, et y'avait plein de gens ! J'avais très peur, mais c'est là que j'ai rencontré Rei, et on est allées voir une autoridée qui portait une drôle de tenue et on est allées chercher des crayons neufs, mais y z'ont pas voulu me laisser les prendre comme ça passqu'y voulaient du papier en échange, mais y l'avaient pas dit ! » Elle montra le mur du doigt. « On a fait ces dessins avec les crayons ! Y te plaisent ?

— Oui », rit Shinji en serrant à nouveau contre lui son enfant pleine d'énergie. Il n'avait compris au mieux que la moitié de son histoire, mais ça n'avait pas d'importance. C'était si bon de l'avoir à nouveau dans ses bras après tout ce temps où il avait craint de ne plus jamais pouvoir la tenir contre lui. Il était prêt à écouter tout ce qu'elle voudrait bien lui dire, chaque dessin qu'elle avait fait était pour lui un chef-d'œuvre digne d'être exposé, aussi simple et grossier eût-il paru aux yeux des autres. « Ils sont magnifiques.

— Pas vrai ? Pis on est retournées à la maison et la dame était toujours là, mais j'avais pas peur avec Rei, et c'est là que la dame m'a donné les cookies. Y z'étaient bons. » Elle baissa un peu la voix. « Mais… mais vous étez toujours pas là. Alors… alors on est allées ici. Ah, mais d'abord on a mangé des ramen ! Tu savais qu'y z'ont de la viande ?

— Vraiment ? feignit-il l'ébahissement

— Ouais ! Et ensuite on est arrivées ici, on a fait des dessins et on les a accrochées au mur pour qu'il ait plus l'air si triste ! Pis on est allées se coucher, mais Rei s'est réveillée et moi aussi, et là elle a dit qu'y fallait qu'on s'enfuie loin des méchants et on est montées dans une énooorme voiture ! L'était si grande que j'arrivais même pas à voir qui c'est qui conduisait ! Pis on a marché trèèès très longtemps dans la forêt jusqu'à ce que mes pieds me faisaient mal et Rei a dit qu'y me fallait des chaussures, mais j'aime pas ça ! Et on a vu aussi les armures gigantesses, comme dans tes histoires, et elles faisaient beaucoup de bruit. Pis les méchants nous ont trouvées et j'ai eu très peur, mais Rei et m'sieur Kaji les ont chassés ! Après on est revenues ici en voiture et j'ai entendu maman dans la voiture, et Rei avait mal, et elle a encore eu mal après, mais ensuite elle allait bien et je devais dormir ici pendant qu'elle était partie, mais j'avais toujours peur que les méchants reviennent alors j'me suis vite réveillée et j'ai entendu du bruit, alors j'me suis cachée, mais c'est là que j'ai vu que c'était maman, sauf que d'abord j'étais pas sûre que c'était elle, passqu'elle a l'air tout drôle maint'nant !

— Dis donc… » fit-il, le souffle coupé, en tentant de ne pas trop s'inquiéter de certains éléments déconcertants de son récit. Après tout, elle s'en était tirée indemne. « On dirait que tu as eu une… journée très excitante. »

Aki hocha la tête, mais cette excitation fut apparemment de courte durée et le manque de sommeil réclamait toujours son dû, à ce qu'il vit en la voyant se frotter les yeux. « J'me suis bien amusée avec Rei !

— Rei ? » demanda-t-il, et tous les regards se tournèrent alors vers l'adolescente à la chevelure bleue. Jusqu'à présent, elle s'était tenue dans le fond de la pièce, regardant en silence les retrouvailles familiales sans intervenir. Maintenant, elle semblait se dérober devant l'attention dont elle faisait soudain l'objet.

— Rei, répéta Asuka avec reconnaissance en faisant quelques pas pour la rejoindre, avant de surprendre la fille aux cheveux bleus en la serrant fermement contre elle. « Merci… »

Stupéfaite par le comportement apparemment atypique de la rousse, il fallut un moment à Rei pour réagir, avant qu'elle ne lui rende — avec hésitation — son accolade. « Je… t'en prie… »

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C'était comme si le temps avait fait à nouveau un saut en arrière — ou en avant. Une famille, enfin réunie, marchant à travers la ville déserte. Bien sûr, les dégâts dont elle avait souffert étaient loin d'être aussi sévères qu'alors. Et les deux parents, dont les sourires refusaient de disparaître, n'avaient toujours que quatorze ans physiquement.

« Elle est plus lourde que dans mon souvenir », dit Shinji sur le chemin. Aki était juchée sur ses épaules, ses bras instinctivement noués autour de sa tête contre laquelle reposait son corps dans le sommeil qui avait fini par la submerger. Même la perspective de retrouver Kiko qui l'attendait n'arrivait plus à la tenir éveillée.

— Baka, le réprimanda moqueusement Asuka, ma petite fille n'est pas devenue plus lourde. C'est toi qui est plus faible.

— Ouais, j'imagine, rit-il en prenant garde à ce qu'Aki ne glisse pas. Je n'ai plus vraiment le corps bien entraîné d'un fermier travailleur.

— Tu aurais pu faire un peu d'exercice, quand même », déclara Asuka d'un ton sévère. Mais son numéro s'acheva vite lorsqu'elle se remit à contempler sa fille endormie. Des larmes de joie menaçaient de se former à nouveau dans ses yeux tandis qu'elle caressait doucement le dos de son enfant de son bras valide, requérant toujours ce contact pour confirmer que ce n'était pas un rêve. « Elle est revenue, Shinji. Elle est vraiment revenue parmi nous.

— Et pour elle, ça n'a duré qu'un seul jour, médita Shinji en secouant la tête, tandis qu'ils pénétraient dans leur immeuble. Pourquoi n'est-elle pas venue avec nous tout de suite ? Kaworu avait dit quelque chose à propos d'une "joie inattendue" et qu'elle serait plus grande qu'une à laquelle on s'attendrait. Il avait sans doute raison », sourit Shinji en savourant la sensation du corps de sa fille reposant contre lui ; sa chaleur, son poids, les petits doigts repliés dans ses cheveux, même le filet de bave qui coulait le long de sa nuque. « Mais je n'arrive pas à croire que c'était seulement pour nous faire la surprise. Était-ce parce que nous avions déjà un corps ici tandis que le sien devait être ramené aussi ? Ou était-ce parce qu'elle ne pouvait pas être là tant que nous n'avions pas fait en sorte de réussir ? Mais dans ce cas, pourquoi est-elle revenue tout de suite après la mort de Kaworu et pas après aujourd'hui ?

— Tu sais quoi, Shinji, fit-elle, un large sourire s'étalant sur son visage tandis qu'ils montaient les escaliers. Ça m'est complètement égal. Elle est de retour et c'est tout ce qui compte pour moi. »

Il ne pouvait faire autrement que d'être d'accord avec ça, mais garda le silence le reste du chemin. Cependant, au moment où ils franchirent le seuil de leur appartement, un léger murmure se fit entendre, venant de l'enfant endormie.

« Chus r'trée… »

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Rei regarda autour d'elle, une sensation étrange menaçant de l'accabler. Les dégâts ne la gênaient pas trop ; de toute façon, elle n'avait jamais pris grand soin de cet endroit. Elle avait vécu seule pendant de nombreuses années et la solitude n'avait rien d'étranger pour elle. Mais d'une certaine façon, l'appartement semblait plus vide qu'il ne l'avait jamais été.

Si… silencieux.

Ç'avait été une sensation tellement agréable, peut-être même supérieure à tout ce qu'elle avait pu ressentir auparavant, de contempler la joie sur les visages de la famille réunie. Cela lui avait fait du bien d'être remerciée si profusément, même si elle n'était pas sûre de mériter tant de gratitude pour quelque chose qui semblait n'avoir été qu'une simple coïncidence à l'origine.

Mais maintenant qu'ils étaient partis, après avoir éprouvé tant de chaleur, elle avait à nouveau froid, malgré les rayons du soleil qui brillaient par les fenêtres. Leur départ l'avait dépossédée de quelque chose, laissant en elle un vide qu'elle aspirait à combler. Elle avait cru que la solitude n'avait rien d'étranger pour elle…

Mais c'était bien pire, maintenant qu'elle savait ce qu'elle regrettait vraiment.

En faisant un pas de côté, son pied frôla quelque chose. Baissant les yeux, elle vit une feuille de papier. Curieuse, elle se baissa pour la ramasser. Et quand elle la regarda, soudain ses soucis ne lui parurent plus si terribles.

Elle la remit soigneusement en place à l'emplacement vide sur le mur, s'assurant que le sparadrap colle à nouveau. Cependant, elle avait beau passer la main dessus, celui dans le coin supérieur gauche ne tenait plus, aussi elle en déchira un nouveau morceau et le remplaça. Son travail achevé, elle fit un pas en arrière, ses yeux passant d'une image à l'autre.

La plupart d'entre elles montraient des membres de la même famille, une femme aux cheveux roux, un homme aux cheveux brun foncé et un enfant, une petite fille. Certaines les montraient tous ensemble, dans d'autres seuls un ou deux d'entre eux étaient présents. Certains dessins montraient juste des choses que la fillette aimait. Dans certains d'entre eux se trouvait également une personne avec une touffe de cheveux bleus et deux points rouges en guise d'yeux. Et il y avait celui que Rei avait fait d'Aki.

En fin de compte, le regard de Rei s'arrêta à nouveau sur l'image du milieu, celle qu'elle venait de raccrocher. La petite silhouette de la fillette s'y tenait, juste à côté de celle avec des cheveux bleus, les lignes de leurs bras entrelacées. Toutes souriaient à Rei.

Et Rei leur rendit leur sourire.

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Au moment d'entrer dans son appartement, Misato se sentait complètement épuisée. L'adrénaline qui l'avait maintenue à bloc durant la journée s'était dissipée depuis longtemps, remplacée par une pure satisfaction, mais même la joie d'avoir revu Kaji semblait actuellement faire pâle figure comparée à la joie de revoir bientôt une douche.

Elle prit une profonde inspiration lorsque la porte s'ouvrit. C'était enfin fini. Bien sûr, il y aurait encore beaucoup de paperasse à venir, beaucoup de décisions à prendre, beaucoup de questions auxquelles répondre.

Mais les combats ét aient terminés. Avec un peu de chance, une bonne fois pour toutes.

Débarassant ses pieds douloureux de ses chaussures sans se soucier de les ranger proprement sur le côté, elle pénétra à l'intérieur, sans remarquer Shinji qui se tenait devant sa chambre avant qu'elle ne manque d'entrer en collision avec lui.

« Shinji ! » La fatigue parut s'évanouir aussitôt lorsque, presque par réflexe, ses bras se nouèrent autour du garçon tout aussi surpris.

— Mi-Misato… chuchota-t-il. Content de te revoir, mais…

— Misato ! siffla Asuka d'une voix aussi basse que lui en tournant l'angle, ayant apparemment entendu son exclamation sonore. Chut ! Tais… »

Leur tutrice, cependant, n'écoutait pas vraiment et surprit à la place la rousse en l'attirant elle aussi dans son étreinte vigoureuse.

« Oh, mon Dieu, c'est tellement bon de vous revoir ! cria de joie Misato. Où étiez-vous, tous les deux ? Quand je suis allée à l'infirmerie, vous étiez déjà partis.

— Hé ben dis donc, je me demande bien ce qui t'a pris tant de temps pour arriver là, marmonna Asuka en tentant de se dégager de la prise d'ours de Misato, faisant rougir Misato avec le souvenir de ses retrouvailles "émouvantes" avec Kaji. Mais baisse donc d'un ton !

— Baisser d'un ton ? Pourquoi… » Misato desserra son étreinte, regardant d'un air perplexe Asuka d'abord, puis Shinji, à la recherche d'une réponse. Mais au lieu de ça, sa surprise s'accrut lorsqu'elle remarqua le stylo dans la main de Shinji et se souvint vaguement l'avoir vu s'en servir devant sa porte avant qu'elle ne lui rentre presque dedans. Et lorsque son regard se dirigea vers le bois, à la recherche de la marque qu'il avait faite, elle put tout juste distinguer que son nom, sur l'écriteau en forme de cœur qu'elle avait accroché là un jour, avait été barré et remplacé par autre chose. Mais quoi que ce soit, elle fut incapable de le lire car la porte glissa soudain latéralement.

— Maman…? » appela une petite voix fatiguée et les bras de Misato lâchèrent enfin ses protégés, tombant mollement à ses côtés tandis que sa bouche béait de surprise à la vue de la petite fille aux cheveux bruns qui se tenait là dans l'encadrement de la porte, frottant ses yeux ensommeillés d'une main, une poupée aux cheveux rouges dans l'autre.

Asuka n'hésita pas à s'accroupir, caressant tendrement le dos de la fillette. « Hé, Schätzchen. On t'a réveillé ? » demanda-t-elle avec une sollicitude que Misato n'avait jamais entendue d'elle auparavant. Après avoir reçu un hochement de tête en réponse, elle serra davantage l'enfant contre elle en la berçant légèrement. « Oh, je suis désolée. Tu as bien dormi, au moins ?

— Un-hun… » lui parvint une réponse encore timide.

L'esprit confus de Misato parvenait à peine à trouver ses mots lorsqu'elle regarda Shinji, à la recherche d'une explication. « Ce… c'est…?

— Ouais, répondit-il tout simplement, même si son sourire, sans doute le plus large qu'elle lui ait jamais vu, lui aurait amplement suffi comme réponse.

— Misato Katsuragi ? demanda Asuka d'une manière exagérément solennelle en se relevant lentement, sa main toujours dans le dos de sa fille tandis qu'elle faisait un pas de côté et libérait l'espace entre les deux étrangers, les regards de la plus jeune et de la plus âgée se croisant. Puis-je vous présenter… Aki Ikari ? »

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Un plafond inconnu.

Ce n'est que lentement qu'il prit conscience de son environnement. Il se trouva incapable de bouger ou même de parler ; et il ne sentait rien du tout dans son bras droit. Mais il était toujours vivant…

Alors il ne lui était même pas permis de la revoir ainsi. Peut-être ne le méritait-il vraiment pas…

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait lui fit dresser l'oreille, mais il ne pouvait même pas tourner la tête pour voir qui était là, entrant dans sa chambre.

« Tu veux vraiment faire ça ? »

Cette voix était familière. Oui, c'était… cette fille…

« J'ai attendu assez longtemps pour le faire. Je ne peux pas le remettre indéfiniment. » Ça, c'était le garçon, son fils. « Et ce n'est pas comme si Misato avait besoin de quelqu'un d'autre pour lui tenir la main.

— C'est qui ? » Là, c'était une voix qu'il ne connaissait pas. Fluette, comme celle d'un petit enfant.

— C'est mon père, dit Shinji. Ton grand-père. »

Grand-père ? Se pouvait-il que cela fasse si longtemps déjà ?

« Y dort ? » De nouveau la voix juvénile. « C'est pas l'heure d'aller au lit. Pourquoi tu le réveilles pas ?

— Il… il ne se réveillera pas… dit Shinji, presque comme s'il le regrettait.

— Est-ce qu'il est couché à cause de ça ? Il est malade ?

— Non, il… il a été blessé assez gravement. »

Le visage d'une fillette aux cheveux bruns lui emplit soudain la vue en le regardant d'un air curieux.

« Comment y fait pour dormir avec les yeux ouverts ? »

Shinji entra alors lui aussi dans son champ de vision. Il ne pouvait l'affirmer avec certitude sans ses lunettes, mais le garçon, qu'il vit poser la main sur l'épaule de la petite fille, ne semblait en fait guère plus âgé. « Aki… ce n'est pas comme quand on dort quelques heures. Il va dormir pendant très longtemps. »

Aki ? Ce nom…? C'était Aki ? En fin de compte…?

« Mais il a pas l'air heureux comme ça, dit-elle en faisant la moue, levant les yeux vers son père. Faut qu'on le réveille ! »

Shinji lui adressa un sourire. « Je te l'ai dit, il ne va pas se réveiller. Les docteurs disent qu'ils ne savent pas si jamais il se réveillera un jour.

— Jamais ? » demanda-t-elle à nouveau et le garçon secoua la tête. Une inquiétude sincère se lisait dans les yeux bleus de la fillette lorsqu'elle les tourna de nouveau vers les siens. « Mais ça serait triste. » Un autre coup d'œil à son père. « Y sont sûrs ?

— J'ai bien peur que oui. »

Elle sembla y réfléchir pendant un instant avant de… sourire gaiement. « Je sais ! C'est comme dans le conte ! Si je lui donne un baiser, y va sûrement se réveiller ! »

Son père fit apparemment un mouvement pour l'en empêcher, et il l'aurait fait lui-même s'il en avait été capable, mais Aki fut plus rapide. Sa petite bouche se planta carrément sur la sienne en un bref bécot. « T'es réveillé maint'nant ? »

Il y eut un éclat de rire hésitant de la part de Shinji, ainsi que de cette fille, Asuka, hors de sa vue. « Aki, appela-t-elle l'enfant légèrement déçue pour attirer son attention, viens. Et si on laissait papa parler avec pépé et qu'on allait voir comment va tata Misato ? »

Aki le regarda une fois de plus. « R'voir, pépé ! » dit-elle avant de quitter sa vue. Peu après, la porte se rouvrit et se referma à nouveau.

Comment était-ce possible ? Ça n'avait duré qu'une fraction de seconde, mais il sentait encore ce contact. Elle était partie, mais il voyait encore ce sourire.

Comment était-ce possible ? Quelque chose comme ça ne s'était pas produit depuis… elle

Un raclement métallique contre le sol interrompit ses pensées.

« Ce doit être étrange pour toi », dit Shinji qui s'était apparemment assis sur une chaise quelque part à côté de son lit. Elle ne te connaît même pas et elle t'aime quand même, rien que parce que tu es le père de son père. C'est quelque chose que tu n'as jamais compris : que quelqu'un puisse t'aimer sans meilleure raison que d'être de ton sang. Qui sait si ce serait toujours le cas, si elle te connaissait vraiment… » marmonna-t-il dans sa barbe.

« Cela dit, j'ai du mal à l'imaginer ne pas aimer quelqu'un. C'est quand même drôle que quelqu'un qui a vécu à peu près seule pendant la majeure partie de sa vie, sans connaître personne d'autre que ses parents, puisse s'adapter et s'ouvrir si vite aux autres. Et en plus en étant la fille de deux personnes qui ont toujours eu tant de problèmes avec ça justement. Au cours de sa première semaine au jardin d'enfants, elle s'est fait plus d'amis que moi durant toute ma vie. » Il rit à voix basse, la fierté transpirant dans sa voix.

« Tu te demandes peut-être comment ça se fait que tu sois toujours en vie. En fait, tout le monde se le demande. Les médecins ont tenté de me l'expliquer, mais j'ai beau avoir étudié la médecine pendant plusieurs années, c'est tout juste si j'y ai compris quelque chose. Il faut dire aussi que la neurologie ne faisait pas partie de mes études. Mais apparemment, ta visée a été détournée au dernier moment, peut-être à cause d'une secousse ou peut-être même parce que tu as changé d'avis alors que ton doigt pressait déjà la détente.

« Encore que tu serais quand même mort si Ritsuko ne t'avais pas trouvé et secouru. Au début, elle disait toujours qu'elle ne savait même pas pourquoi elle l'avait fait. Après elle a changé de disque en disant que "vivre dans cet état est une punition plus sévère pour lui que la mort". Malgré tout, elle vient quand même te rendre visite assez souvent. Je ne sais pas vraiment quoi en penser — aucun de nous ne le sait, en fait. Probablement pas même elle-même. »

Akagi… Ritsuko… l'avait…?

« En parlant de visites… Tu te demandes sûrement pourquoi je suis venu avec tout le monde si c'est pour rester tout seul avec toi maintenant. Eh bien, pour être franc, ce n'est pas toi la raison principale de cette visite à l'hôpital. Misato est… ma foi, on dirait qu'Aki va bientôt avoir un petit compagnon de jeu. » Shinji rit à nouveau. « Chose étonnante, Kaji lui a fait sa demande presque tout de suite, mais elle a refusé. Je crois qu'elle veut juste le laisser mariner un peu pour lui rendre la monnaie de sa pièce, mais je doute fort qu'elle parvienne à tenir plus de quelques mois.

Par contre, Asuka et moi allons nous remarier bientôt, dans trois semaines pour être exact. J'aurais cru qu'il nous faudrait plus longtemps que ça pour obtenir un permis, étant donné notre âge physique, mais j'ai l'impression que Misato a tiré quelques ficelles, en l'occurrence. J'imagine que je devrais dire quelque chose du genre : "J'aurais voulu que tu puisses venir, toi aussi", mais je ne crois pas que ce serait totalement sincère », soupira-t-il.

« J'imagine que tu te poses aussi des questions au sujet de Rei. Elle ne t'a pas encore rendu visite, si ? Tu devrais vraiment la voir, c'est presque comme si elle était quelqu'un d'autre. Bon, d'accord, c'est un peu exagéré, mais quand même… Tu savais qu'elle a du talent comme artiste ? Je suppose que non ; elle a commencé après avoir rencontré Aki. Mais franchement, ses dessins sont sacrément impressionnants. D'ailleurs, j'ai aperçu une lettre envoyée par une galerie d'art dans son appartement, la dernière fois qu'on lui a rendu visite, mais elle n'a pas voulu m'en parler.

« Aki et elle sont pratiquement inséparables quand elles sont ensemble. C'est assez fascinant de les observer en train d'interagir — j'oserais presque dire "adorable". La semaine dernière encore, nous étions à la fête foraine avec elles pour la première fois et elles affichaient toutes les deux la même expression émerveillée sur leurs visages en contemplant la grande roue. »

Son rire se calma alors. « Nous avons eu pas mal de discussions sur la question de déménager ou non, en changeant d'identité pour nous garantir de pouvoir vivre en paix. Évidemment, ce serait plus sûr ; je veux dire, nous sommes tous au courant des fanatiques religieux qui sévissent et des éventuels partisans de la SEELE qui ne nous accueilleraient pas non plus à bras ouverts si nous les croisions dans la rue. Ça nous donnerait aussi l'occasion de trafiquer un peu notre âge et d'obtenir un acte de naissance "officiel" pour Aki, ce qui nous éviterait un tas de questions et de formalités gênantes au sujet de notre situation familiale inhabituelle. Après tout, même certaines personnes qui nous connaissaient n'ont pas voulu croire qu'elle était vraiment notre fille avant d'avoir les résultats du test ADN.

« Mais Asuka ne veut pas en entendre parler, et je dois bien l'admette, moi non plus. Ce n'est pas seulement à cause de la perte et du reniement de nos noms et passés. Aki s'est habituée à vivre ici, ça ne lui ferait aucun bien de l'arracher de nouveau à un monde tout neuf et de l'éloigner de ses nouveaux amis. Et de toute façon, la SEELE ne devrait pas vraiment représenter une menace pour un bon bout de temps.

« Le président Keel Lorenz a été retrouvé mort. Il a apparemment subi une crise cardiaque à peu près au moment de l'attaque. On a supposé que le stress avait été trop important pour que ses implants puissent le compenser. Quand aux autres… Ma foi, Kaji a apparemment "oublié" de désamorcer son virus informatique et a provoqué un sacré remue-ménage en politique de par le monde. L'un des membres de la SEELE dont le nom a été révélé s'est suicidé après que la nouvelle se soit répandue. Un autre a également tenté de le faire, mais a été découvert avant de pouvoir y parvenir. Les autres sont en train soit de nier leur rôle dans l'organisation, soit d'essayer d'accuser les autres membres dans l'espoir de s'en tirer à bon compte. Autrement dit, ils devraient être suffisamment occupés à s'entre-déchirer avant de songer à s'occuper de nous.

« L'autre raison pour laquelle nous préférerions rester, c'est que les Yamadera nous ont proposé de leur racheter leur ancienne maison, vu qu'ils se sont déjà arrangés pour vivre avec leur fils à Tokyo-2 et qu'ils seraient heureux de nous laisser la reprendre. On les a rencontrés plusieurs fois depuis la petite aventure d'Aki, tu sais ? Bizarrement, ils font partie de ceux qui nous ont cru tout de suite quand nous nous sommes présentés comme étant ses parents. Il faut encore que nous voyions comment nous allons faire pour gérer les finances, mais l'idée de retourner chez nous est plus qu'attrayante, surtout avec nos conditions de vie actuelles. Après tout, nous ne voudrions pas qu'Aki vive encore très longtemps dans ma petite chambre sans fenêtre, et Kaji et Misato vont bientôt avoir besoin de la place, eux aussi. »

Shinji reprit son souffle un grand coup après avoir tant parlé et il y eut une longue pause avant qu'il ne poursuive. « Tu… tu sais, il y a quelque chose d'autre que je voulais t'avouer, bredouilla-t-il à voix basse. Peut-être… Peut-être que j'arrive un peu mieux à te comprendre, maintenant. Quand j'ai cru avoir tout perdu, j'étais quasiment prêt à emprunter la même voie que toi. Ça n'a duré qu'un bref moment, mais il se serait avéré fatal. Parce qu'alors j'aurais vraiment tout perdu. Peut-être était-ce la seule chose que tu n'as jamais vraiment compris. »

La porte se rouvrit, mettant fin au monologue de Shinji. La rousse entra dans son champ de vision, portant son enfant qui s'accrochait à son tee-shirt. « Ça y est, tu as fini ? demanda calmement Asuka. L'examen de Misato est déjà terminé. »

Shinji lui adressa un dernier regard avant de se lever lentement de son siège. « Ouais, je crois que c'est bon », répondit-il en allant à la rencontre des deux autres. Aki fit un large sourire à son père, attrapant aussitôt à ses vêtements d'une main pour tenter de monter sur lui, ce qu'il l'aida à faire en la prenant des bras d'Asuka. « Coucou, mon petit ange. Tu t'es bien amusée ? »

Le sourire de l'enfant se changea en une moue boudeuse. « Y m'ont pas laissé jouer avec les poupées.

— Elle parle des modèles de fœtus à différents stades », expliqua Asuka, mi-bougonne, mi-amusée, en ébouriffant les cheveux de sa fille, ce qui suffit pour ramener l'expression de son visage à son sourire précédent. En se penchant vers lui, elle déposa un bref baiser sur la joue de Shinji. « Alors, comment va-t-il ?

— Oh, il… »

Mais Gendo ne parvint plus à suivre la discussion plus longtemps. Le bavardage assourdi s'évanouit progressivement et le voile devant ses yeux parut s'épaissir à nouveau, laissant l'image de cette famille subsister dans son esprit comme la dernière avant que le sommeil ne le dévore lentement à nouveau.

Une famille…

Sans qu'il s'en aperçoive, il sourit à cette pensée. C'était ce qu'il avait toujours voulu. Il l'avait presque oublié le long du chemin qu'il avait emprunté au cours de ces dix dernières années, mais… ils avaient été comme ça autrefois, eux aussi. Seulement, une fois Yui disparue, il leur avait manqué un élément critique qu'il ne voyait personne d'autre qui puisse le remplacer, à part elle. Sans elle, ils n'auraient jamais pu être heureux.

Maintenant Shinji avait tout ce qu'il avait toujours voulu lui-même. Une vie avec des gens qui l'aimaient sans conteste. Des gens avec qui il pouvait être heureux.

Gendo enviait son fils pour cela. Mais par-dessus tout, il était — pour une fois — aussi fier de lui que pouvait l'être un père.

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N.D.A. : Vos dents vont toujours bien ? Taux d'insuline sous contrôle ? Je sais, je sais, c'était une fin heureuse un peu cliché où j'en ai fait des tonnes : tout le monde est réuni, tous (les gentils) sont heureux, les méchants sont punis… mais attaquez-moi si vous voulez, mois j'aime ça les fins heureuses. Et ce n'est pas comme si je ne vous avais pas prévenus. ;P

Ce chapitre était-il tellement indispensable ? Ma foi, là vous vous adressez à la mauvaise personne, vu qu'en tant qu'auteur, je dirais évidemment que oui. Même si certains d'entre vous risquent de ne le considérer "que" comme un épilogue trop long (bien que le véritable épilogue se trouve à la fin). Mais ce ne serait pas très drôle si on ne voyait qu'à peine Aki faire face à toutes les bizarreries présentes dans la vie "normale", pas vrai ? Et je voulais aussi que Rei joue à nouveau un plus grand rôle après "Le 16ème".

Notes diverses :
- Je songeais à faire chanter par Aki "Hänschen Klein" au lieu de "Männlein im Walde", vu que son thème est le voyage. Mais une chanson sur un "bonhomme avec un manteau violet" était trop tentante…

- Faire raconter à nouveau le chapitre entier par Aki avec ses propres mots n'était peut-être pas tout à fait nécessaire, mais j'adorais vraiment l'idée de lui faire décrire le train comme « une énooorme voiture ». :D

- La scène finale de Rei est l'une de mes préférées dans toute l'histoire. Y arriver, en revanche, a été vraiment casse-bonbons. Rei n'avait certainement pas d'ustensiles de dessin chez elle, et j'avais déjà poussé un peu le bouchon en ramener Aki avec ses vêtements sur le dos (cette histoire comme quoi « elle s'est endormie comme ça »). Bien sûr, comme je l'ai dit, je voulais montrer des conflits entre elle et le monde "normal" et sa tentative de sortir d'un magasin sans savoir qu'il faut payer est un parfait exemple. Mais somme toute, ces crayons ont fait bien des dégâts… XD

- Deux de mes pré-lecteurs ont signalé qu'il n'était pas si évident que ça de deviner la durée qui s'est écoulée entre Misato rencontrant Aki et sa visite à l'hôpital. Personnellement, je croyais qu'il était évident que ce n'était pas que quelques jours, mais pas si longtemps que ça non plus (les années d'étude de la médecine dont parle Shinji sont bien sûr celles dans le monde post-TI). Mais je voulais le laisser ambigu exprès, vu qu'une durée fixée n'aurait fait que me créer des problèmes pour… ah, voyez ci-dessous…

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N.D.A. globale :
Bon, ça y est. Après plus de quatre ans (en fait cinq, jour pour jour lorsque ce sera publié) « La 2ème Tentative », sans doute pour longtemps ma fanfic la plus longue, est enfin achevée. Évidemment, ce n'étaient pas quatre(/cinq) années très constantes. Néanmoins, il y a eu un long chemin entre l'idée de cette toute première scène et les spéculations sur ce qui aurait bien pu mener à Asuka et Shinji échangeant leur affection en secret.

Même si c'est de loin mon histoire la plus ambitieuse, elle n'était nullement parfaite. Plus souvent qu'à son tour, on y voit une certaine, hum… "naïveté" qui transparaît, que ce soit au début, avec par exemple Shinji et Asuka se faisant une raison affreusement vite après les événements traumatisants du TI ou leur nouvelle demeure en quasi parfait état, ou dans les derniers chapitres, comme le truc du Jet Alone ou Kaji dénonçant la SEELE. J'ai tenté de corriger ou d'expliquer plus tard certains trucs, d'autres non. Je le referai sans doute volontiers pour certains, vu que — comme je l'ai dit dans la N.D.A. du "16ème" — ce n'est qu'une fanfiction. C'est censé être fait pour le plaisir, pas pour entrer dans la liste des best-sellers mondiaux de littérature.

Encore que… plaisir ou pas, il y a une chose qui m'a embêté un peu, c'est que je me suis fréquemment servi de Gendo et Misato juste pour maintenir l'histoire en bon ordre et j'ai bien peur, surtout en ce qui concerne Gendo, que la caractérisation n'en ait plus d'une fois pris un coup.

Toutes les idées que j'ai eu pour ça n'ont pas été retenues, d'ailleurs. Dans une trame d'intrigue que j'ai omise, Asuka était censée avoir été à nouveau enceinte peu avant qu'ils ne soient revenus, mais n'avait rien dit à Shinji pour lui faire la surprise. Le 15ème aurait utilisé ça comme coup de grâce, lui demandant commant elle osait puiser ses forces en Shinji alors que « tu n'as jamais osé lui parler de moi ? » (comme l'aurait demandé une "autre" voix). Peu après (ou légèrement avant ?), Asuka serait tombée enceinte à nouveau, ce qui à la fin — bien sûr — se serait avéré être ce deuxième enfant qu'elle avait censément perdu lors du saut temporel. Mais même si sa grossesse aurait constitué une raison élégante de faire venir Kaworu comme pilote remplaçant, les grossesses auraient été trop nombreuses et le deuxième enfant aurait diminué l'importance d'Aki. La discussion avec « ce ne sera jamais de nouveau elle » provient cependant de l'époque de cette deuxième (troisième) grossesse.

Le thème des « amis » aurait aussi être pu géré un peu différemment aussi. J'avais pensé donner à Aki un ami invisible ou la faire traiter Kiko comme telle, et montrer ses parents s'inquiétant de ça. Mais en fin de compte, j'aimais mieux qu'elle reste ignorante à la place (et aussi parce qu'elle découvre ici sa première amie avec Rei).

Une autre idée, jamais sérieusement creusée, était de faire se séparer Shinji et Asuka pour une raison ou une autre après la naissance d'Aki, et que seule sa disparition après leur saut temporel les remette ensemble. Comme je l'ai dit, je n'ai jamais voulu sérieusement me lancer là-dedans ; c'était juste quelque chose qui m'est venu à l'esprit en écrivant ces scènes où Shinji revient d'un tour dehors avec elle. ^_^;

Une chose à laquelle je dois avouer n'avoir jamais pensé, mais que plusieurs lecteurs m'ont signalé : faire d'Aki elle-même la raison du saut temporel. Je ne l'ai jamais envisagé parce que a) elle était censée être une fille normale (donc pas de pouvoirs angéliques post-Impact de malade, quels qu'ils soient) et b) son monologue adressé à la mer rouge dans "élever", qui en a apparemment fait adhérer plus d'un à l'hypothèse que ç'aurait pu être son souhait pour le bien de ses parents au lieu de l'inverse, a été écrit bien après que j'aie terminé le flash-back dans "Le 17ème" alors je suppose que je n'ai pas vraiment vu cette option. XD

Une autre chose sur laquelle j'ai vu quelques lecteurs s'interroger était les animaux sauvages dans le monde de l'après-TI ; la scène avec les singes dans "élever" surtout a fait s'étonner plusieurs personnes, il semblerait. Tout d'abord, ils ne venaient pas d'un zoo, il y a vraiment des macaques qui vivent au Japon (combien auraient survécu à (aux) Impact(s), ça c'est autre chose, mais j'ai relativement ignoré ce problème de toute façon, alors…). La question est plutôt pourquoi tenteraient-ils de kidnapper Aki… peut-être pour compenser quelque chose…? *suivez mon regard*
Somme toute, ça n'a jamais été censé être un grand arc narratif sur le combat contre les forces redoutables de la nature sauvage. Bien sûr, une fois les humains disparus, les animaux allaient rentrer plus souvent dans les villes, y compris les plus dangereux. Mais c'était là entièrement pour ça : je voulais juste montrer qu'il y avait une espèce de danger planant sur le monde post-TI, quelque chose dont Aki aurait besoin d'être protégée. Ni plus, ni moins.

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Maintenant, je voudrais rendre hommage aux histoires qui m'ont inspirées pour écrire ça. Pas nécessairement pour que vous ne vous ennuyiez pas maintenant grâce à quelque chose de "nouveau" à lire (certaines sont peut-être même indisponibles désormais, vu que les filtres de FFN commencent à affecter les vieilles histoires), mais j'estime que ce n'est que justice. Alors félicitez-vous si vous avez repéré les influences, riez de moi, secouez la tête d'incrédulité ou grognez de contrariété en voyant ça recevoir à nouveau des remerciements :
Tout d'abord, il y a la fameuse "Higher Learning" de Strike Fiss [traduction (inachevée) en français par Vicious Spiegel ; N.D.T.]. Je n'ai d'ailleurs réalisé les similitudes (criantes) que bien plus tard, mais elle mérite néanmoins cette place pour avoir été la fic qui m'a mis en contact avec le fandom d'Eva.
Ensuite, il y a "Destiny and Time" de Locke1. Beaucoup d'autres ont suivi depuis que je l'ai lue, des pires comme des meilleures, mais celle-là (ou plutôt sa suite inachevée) a été la première "véritable" fic du genre voyage temporel/seconde chance que j'aie lu, alors je la mentionne ici.
Une bonne partie de l'idée de base vient de "The Sandman Effect" de darksaber, dans lequel leur vie idyllique après l'Impact n'était rien d'autre qu'un rêve causé par un Ange. Même si l'histoire en elle-même n'est pas une de mes préférées, se focalisant davantage sur les triangles amoureux et les malentendus, j'ai (à l'évidence) beaucoup aimé ce postulat de départ. Le nom d'Aki vient d'ailleurs de celle-là (tout comme l'idée au début de "répéter", avec Asuka demandant à Shinji de lui dire que ce n'était pas juste un rêve).
Et je crois qu'il ne faut pas oublier non plus un clin d'œil à la célèbre série doujin RE-TAKE de Kimigabuchi [traduite en français par Darf ; N.D.T.]. Même si elle n'a pas vraiment eu d'effet sur l'histoire en général (le premier volume ayant été publié des années après que j'aie mûri cette idée), elle a sans nul doute eu une certaine influence sur une scène ou deux.

Et je voudrais remercier tous mes pré-lecteurs, même s'ils m'ont probablement donné plus de fil à retordre que quoi que ce soit d'autre. :P
Tout d'abord, pour ce chapitre, Eric Blair, Tarage, LD et William T. Martin. En plus de ces quatre-là : Divine Chaos, Bal'ferrin, Fool's Gold, Nova, Leathal GD Weapon, dan01, Zeroasalimit et dennisud (qui mérite une mention spéciale pour m'avoir convaincu au départ de me faire faire un contrôle qualité, pour ce que ça m'a valu). Merci beaucoup les gars, même si nombre d'entre vous ne sont plus en activité et ne liront probablement jamais ça.

J'adresse également ma reconnaissance aux types qui ont tant aimé mon histoire qu'ils la (l'ont) traduisent(/te) pour que leurs compatriotes puissent en profiter : le véloce L-Voss (polonais), beamknight87 (espagnol) et Seppuku/Chad/EvilClone(The Breeze)/quiconque d'autre travaille sur la traduction allemande dont je suis trop feignant pour m'occuper moi-même. :P

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Les plus grands remerciements, bien sûr, vont à vous tous lecteurs qui êtes restés fidèles à cette histoire au cours des cinq dernières années — et qui avez supporté les délais interminables.

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Bon, et voilà qui conclut tout ça. Plus ou moins. Je veux encore relire encore une fois au moins les chapitres 6 et 7. Je veux toujours avoir au moins une image par chapitre pour les pages où c'est possible (c-à-d sur Evamade et ma propre page perso). Et je songeais à faire une version commentée sur ma PP… mais je doute quelque peu que ça génère suffisamment d'intérêt pour me lancer là-dedans (j'imagine que la plupart ont déjà sauté ces notes interminables-là. :P)

Et il y a encore une chose qui va me maintenir lié à l'univers de L2T. Alors avant que je ne reçoive des commentaires du genre « suite STP ! », « donne-moi plus de détails sur les trucs dont parle Shinji à la fin ! » ou « comment (…) a réagi face à Aki ? »… ma foi, vous aurez peut-être envie de faire un tour sur ma page perso (si vous n'êtes pas déjà en train de lire ça là, vous devriez pouvoir trouver un lien sur mon profil). ;)

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N.D.T. : Et voilà.
Comme je vous l'avais promis un an plus tôt, jour pour jour (bon d'accord, à quelques heures près), cette traduction de ce qui est sans doute, à mon humble avis, l'une des meilleures fanfics d'Evangelion jamais écrites, est enfin achevée. Dorénavant j'aurai la satisfaction de savoir que, grâce à moi, d'autres fans francophones d'Eva pourront profiter de sa lecture. ^_^

Ça a représenté pour moi un investissement considérable en temps et en efforts (surtout à cause de mon perfectionnisme que vous devez bien connaître depuis le temps), mais je n'en regrette absolument rien car j'ai également eu beaucoup de plaisir à le faire — sans parler des commentaires encourageants reçus à l'occasion qui, rien que pour ça, en valaient largement la peine.
Bon, j'ai beau faire un pas en arrière et admirer fièrement cette pile de 250 000 mots que j'ai pondu, je ne peux malgré tout m'empêcher d'y trouver encore quelque coquilles. Un de ces jours, je me ferai une relecture complète et je traquerai les erreurs et les défauts jusqu'à ce que je sois entièrement satisfait (hé oui, je suis un malade comme ça).

Pour ce qui est de mes futurs projets, je suis malheureusement forcé de vous prévenir : n'attendez rien de moi au cours des deux ou trois prochains mois. J'ai un diplôme de comptabilité et de gestion à passer et j'ai bien l'intention de le décrocher cette année (ce qui veut dire : révisions prioritaires, plus le temps de me consacrer à autre chose).

À part ça, je dois vous dire que, jusqu'à présent, je n'avais aucune idée de ce que je comptais traduire ensuite — ou si je comptais encore traduire, d'ailleurs. Puis j'ai remarqué que L2T et ses personnages (Aki en particulier ;) ) risquaient de manquer cruellement à certains — surtout au vu de la dernière note d'auteur de Jimmy. Bref, j'ignore si vous avez visité sa page perso (le lien est dans mon profil), mais vous aurez peut-être remarqué la fameuse « chose » qu'il évoque à la toute fin de sa note d'auteur, à savoir un webcomic intitulé "Aki-chan's Life", qui se déroule après l'épilogue.
Ma question est donc la suivante : cela vous intéresserait-il si je le traduisait aussi ? Êtes-vous prêts à voir une Aki
encore plus adorable en version française ?
Parce que je dois tout de même vous signaler qu'il me reste plusieurs questions d'ordre technique à régler avant de me lancer (c'est aussi quelque chose de nouveau pour moi, après tout), donc je ne le ferai que si vous êtes vraiment intéressés, OK ?

Pour conclure, je me permets enfin d'adresser mes remerciements à JimmyWolk pour avoir écrit ce chef-d'œuvre, ainsi que pour m'avoir laissé me l'approprier — dans un sens — en en assurant la traduction.
Et bien sûr, merci à ceux d'entre vous qui ont lu et apprécié cette fic ; votre soutien, qu'il soit exprimé dans les reviews ou humblement silencieux, me fait toujours chaud au cœur.

Bon, je crois que j'ai tout dit. Il est temps de poster ce chapitre et de marquer enfin cette histoire comme "Complète".
À plus, j'espère. :)