La 2ème Tentative

Par JimmyWolk (traduit de l'anglais par Ereiam)

Chapitre 6 : porter

Il était encore relativement tôt, mais le soleil était déjà assez haut pour emplir la chambre à coucher de lumière matinale. Shinji était réveillé depuis plusieurs minutes, cependant il n'avait aucune intention de se lever. Il appréciait bien trop ce moment.

Rien qu'à la regarder se tenant là, endormie dans ses bras. Sa chevelure soyeuse qui brillait d'un éclat roux dans les premiers rayons du soleil. Le léger soulèvement de sa poitrine au rythme de sa respiration. Ses faibles ronflements, à peine audibles. Ses doigts posés délicatement sur son épaule, remuant inconsciemment. Son parfum doux et enivrant, surpassant tout ce qu'il pouvait imaginer. Ce filet de salive presque mignon, au coin de sa bouche entrebâillée, qu'il n'osait même pas essuyer de peur de la tirer de son sommeil paisible. Il aurait pu rester ainsi des heures sans se lasser.

Mais il avait beau chérir la sérénité du moment, il y avait trop de perturbations qu'il ne pouvait empêcher — comme le cocorico sonore qui retentit du poulailler comme tous les matins.

« Mmm… Bon sang, un de ces jours je vais tuer ce stupide coq… grommela Asuka en s'éveillant lentement.

— En fait, il est un peu en retard aujourd'hui, dit Shinji en riant, avant de se pencher sur elle. Bonjour, Mme Ikari. »

Les lèvres d'Asuka se joignirent aux siennes en un bref baiser. « Bonjour, M. Soryu », répondit-elle avec un léger sourire cette fois.

Shinji rit à voix basse. Quelques mois s'étaient écoulés depuis leur "mariage" et, officiel ou pas, ils ne doutaient pas une seconde de leur union, même si les routines quotidiennes avaient repris leurs droits depuis longtemps.

« Bon, je ferais mieux d'aller les voir », dit-il en se levant lentement avant de se diriger vers la penderie pour prendre des vêtements. Il savait que s'ils restaient plus longtemps au lit, ils n'arriveraient plus à en sortir pendant un bon moment. « Tu veux des œufs pour le petit déjeuner ? » demanda-t-il par dessus son épaule.

Sa réponse ne vint pas immédiatement et pendant un instant, il crut qu'elle s'était rendormie. Cependant, lorsqu'il se retourna, elle reprit soudain ses esprits.

« Oh, pas de petit déjeuner pour moi… marmonna-t-elle d'un ton somnolent.

— Encore ? »

Elle haussa les épaules en se redressant sur son séant. « C'est juste que je n'ai… pas très faim. »

— Bon, si tu le dis… » Shinji l'observa d'un regard curieux, tout en essayant de se rappeler la dernière fois où ils avaient mangé ensemble. Il n'était pas rare pour eux de sauter un repas lorsqu'ils avaient trop à faire ou que leurs réserves venaient à s'épuiser. Mais parce qu'elle n'avait pas faim ?

Un sourire entendu apparut sur son visage lorsqu'il lui vint soudain une pensée. Il se pencha sur elle pour lui bécoter la joue. « Tu sais, tu seras toujours belle à mes yeux. Et tu n'as vraiment pas besoin de perdre le moindre gramme », lui dit-il d'une voix douce.

Il avait apparemment touché un point sensible, car elle se redressa brusquement, les yeux écarquillés de surprise. « N-non, ça n'a rien à voir avec ça ! Je n'ai vraiment pas faim ! »

Shinji rit devant les dénégations presque affolées de sa femme. « D'accord, d'accord. Mais n'oublie pas : ce n'est pas parce que nous avons eu de la chance avec notre jardin jusqu'à présent que nous ne vivrons jamais de temps difficiles où il n'y aura pas grand-chose à manger. Alors inutile de faire un régime supplémentaire tant que nous avons assez de ressources.

— Eh bien vois ça comme une façon d'économiser des provisions pour ces temps difficiles, dans ce cas ! rétorqua Asuka d'un ton plus irrité, pour montrer qu'elle ne voulait plus en parler. En parlant de provisions, nous sommes à court de savon et pratiquement à court de papier toilette et de crème solaire. Et il ne reste plus beaucoup d'essence dans la voiture non plus.

— Encore ? grogna-t-il, tandis qu'il commençait à s'habiller en passant son tee-shirt par-dessus sa tête. Bon d'accord, j'irai après le petit déjeuner. Tant que j'y suis, j'en profiterai pour porter les poubelles à la décharge. On a déjà trois sacs de pleins et ils commencent à sentir. »

Asuka hocha lentement la tête. « Sois prudent. »

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Les bêtes sauvages avaient commencé à se réapproprier le territoire que les humains les avaient contraint à quitter en construisant leurs villes de pierre et d'acier dans la nature autrefois vierge. Les ruines dévastées de Tokyo-3 ne fournissaient cependant guère de nourriture, aussi le gros de l'activité se concentrait aux alentours du dépôt d'ordures. Jusqu'à présent, ils n'avaient pas rencontrés d'animaux vraiment agressifs, mais ce n'était peut-être qu'une question de temps.

Leur jardin n'avait pas encore constitué une cible privilégiée et pour s'assurer qu'il en reste ainsi, ils se débarrassaient de leurs alléchants déchets aussi vite que possible. Mais Shinji n'était pas sûr qu'ils arriveraient à les tenir à l'écart longtemps encore. Des rongeurs leur avaient déjà coûté trois pieds de laitue et plusieurs carottes avant qu'ils ne parviennent à les faire fuir. Et bien sûr, il y avait leur nouvel ami le coq qui s'était montré un beau matin et qu'ils avaient beau chasser, revenait toujours. À cause de lui, non seulement ils avaient maintenant droit à leur propre "service de réveil à domicile" à la fiabilité discutable, mais ils devaient aussi vérifier les œufs à chaque fois, à moins de vouloir y trouver "une petite surprise" en les mangeant.

La pestilence qui emplissait l'air ne lui laissa guère de doute sur le fait qu'il approchait de sa destination. Après avoir franchi le portail démoli, Shinji stoppa la voiture devant le gigantesque tas d'ordures. Comme à son habitude à chaque fois qu'il venait ici, il ne put s'empêcher de secouer la tête en réalisant que ça n'avait même pas été la décharge principale de la ville et que les déchets recyclables et combustibles n'y aboutissaient donc pas.

En regardant par les vitres, il s'assura qu'il n'y avait rien de gros qui bougeait à l'extérieur mais, à part de légers bruissements qui s'éloignaient de sa position, tout était calme. Généralement, le bruit du moteur du pick-up suffisait à faire fuir la plupart des animaux, et il semblait bien qu'il en était de même ce jour-là.

Avec précaution, il ouvrit la porte en jetant un coup d'œil supplémentaire aux alentours avant de finir par sortir du véhicule. Il ne lui faudrait pas longtemps pour se débarrasser des sacs poubelles, étant donné que peu importait où il les jetait sur le tas. Les deux premiers rejoignirent rapidement ceux de leurs visites précédentes.

Mais lorsqu'il voulut ramasser le troisième sac sur le plateau de chargement, celui-ci lui sembla anormalement lourd. Un sifflement furieux lui en donna rapidement la raison : un gros rat avait planté ses griffes dans le plastique, refusant de lâcher sa proie.

« Hé, va-t-en ! » cria Shinji, en secouant violemment le sac. La vermine maintint fermement sa prise, mais son poids fut de trop pour le plastique. Les griffes l'éventrèrent, répandant son contenu dans la voiture. L'animal effrayé s'enfuit à toute allure après être tombé inconfortablement sur le dos, laissant derrière lui Shinji jurer en silence.

Il n'avait guère d'autre choix que de débarrasser au moins la voiture des saletés. Serrant les dents pour réprimer son dégoût de les toucher à mains nues, il entreprit de jeter les ordures hors de la camionnette. Il avait presque fini lorsqu'il remarqua un petit paquet au milieu des restes décomposés de leur nourriture. Il semblait qu'il avait été fourré profondément dans le sac et emballé serré dans une liasse de vieux journaux ou de pages de magazines qui avait été déchirée soit par le rat, soit par la friction avec les autres déchets. En temps normal, il ne l'aurait jamais remarqué et c'est exactement ce qui éveilla son intérêt : celui ou plutôt celle qui l'avait mis à la poubelle avait tenté de le cacher.

Curieux, il déchira le reste du papier journal et ouvrit le paquet sale. Il lui fallut un moment pour reconnaître ce qu'il vit à l'intérieur. Mais quand il le fit, son souffle se coinça dans sa gorge. Lentement il s'affaissa, gardant le regard fixé sur le petit objet blanc entre ses mains.

Il fut incapable de dire combien de temps il resta ainsi là.

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« Je… je suis rentré. »

À cette annonce faiblement bredouillée, enfin, après plusieurs heures d'absence, Asuka se précipita dans l'entrée à la rencontre de sa source. Irritée et inquiète après cette attente anormalement longue, elle ne se préoccupa pas de politesse dans sa réponse.

« Où étais-tu passé durant tout ce temps ? J'étais sur le point de partir à ta recherche ! » Elle fit la grimace en reniflant dans sa direction et recula dégoûtée. « Et tu pues ! Tu es resté tout ce temps-là à la décharge ? »

Pour une raison ou une autre, il n'eut guère de réaction. Il garda tout simplement la tête baissée comme s'il ne pouvait se résoudre à la regarder dans les yeux. « Désolé, dit-il d'un ton d'une voix bizarrement éteinte. J'ai… eu besoin de réfléchir un moment…

— Réfléchir ? À quoi…? » Asuka se tut en voyant la mince forme blanche serrée fermement dans sa main. Elle sentit un mélange de peur et de colère lui peser sur l'estomac. En une fraction de seconde, tous ses espoirs furent anéantis. Tout le mal qu'elle s'était donné pour garder le secret et agir comme si de rien n'était, toutes ses inquiétudes — tout était fichu. « Je savais que je n'aurais pas dû faire le test ici… » marmonna-t-elle écœurée en détournant son regard de lui. Comment avait-elle pu être aussi imprudente ?

Shinji ne réagit pas à son aveu et se contenta de poursuivre. « Tout- tout d'abord, je n'étais pas sûr de comprendre pourquoi tu n'avais rien dit. Si tu voulais me faire la surprise ou… ou si tu ne savais tout simplement pas comment me l'annoncer… » Il fit une pause, mais Asuka était incapable de répondre.

"Pourquoi ne l'ai-je pas jeté quelque part dans les ruines ?" pensa-t-elle, tremblant de tout son corps en laissant ses mots l'atteindre. "Il ne l'aurait jamais trouvé là-bas. Maintenant — il ne comprendra jamais. Pas ça. Il ne peut pas…"

« Tu… tu n'as jamais voulu que je sache, n'est-ce pas ? conclut Shinji. C'est pour ça que tu mangeais à peine ces derniers temps… Tu voulais… tu voulais tu- tuer…

— ET ALORS ?! le coupa-t-elle brusquement, incapable de réprimer plus longtemps la tension en elle. Je ne veux pas de ce… de cette chose ! Ça gâche tout ce que nous avons accompli ! Tout ce que nous avons !

— Asuka… » Il la dévisagea, frappé de crainte et d'horreur. « Je… je n'arrive pas à croire que tu parles comme ça. Ce-ce que tu fais — si… si tu continues, tu risques non seulement la vie de l'enfant, mais aussi la tienne !

— Tu vois ? Il s'interpose déjà entre nous ! » cria Asuka, devenue ivre de rage. Elle n'essaya même plus de l'écouter. Peu importe comment il le disait. Tout était fini maintenant.

— Si c'est vraiment ce que tu penses, tu as peut-être bien raison, murmura-t-il tristement. Mais par contre, je ne crois pas que ce soit de la faute de l'enfant… »

Tout…

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Il ne se rappelait même pas la dernière fois qu'il avait dormi dans "sa" chambre. Elle semblait si petite et pourtant tellement vide.

Ils ne s'étaient pas parlés du reste de la journée. Leur dispute avait été la pire qu'ils aient eu depuis longtemps. En fait, ç'avait été leur première depuis longtemps. Et puis elle avait atteint une intensité qu'il ne se serait jamais attendu à revoir.

En tout cas, il semblait bien qu'il n'arriverait pas à trouver le sommeil de sitôt. Leur vie était devenue si tranquille que l'impact de la nouvelle du jour semblait encore plus fort dans son esprit — si cela était possible. Il ne lui était jamais venu à l'idée d'avoir un enfant et peut-être était-ce cela qui lui avait fait ignorer les signes : le temps parfois plus long que d'ordinaire qu'elle passait dans la salle de bains ; le fait qu'elle semblait souvent fatiguée, même s'ils n'avaient pas travaillé trop dur ; des sautes d'humeur qui auraient fait rougir l'ancienne Asuka ; le ventre légèrement gonflé — bien que ce soit encore si infime que cela se remarquait à peine si on n'y faisait pas attention.

Et même maintenant, après avoir reçu la confirmation, cela semblait encore si irréel.

Au moment où le sommeil sembla enfin finir par l'emporter, l'ouverture soudaine de la porte le chassa de nouveau. Il se demanda s'il devait relever la tête ou se contenter de faire semblant de dormir.

Après un moment de silence, elle finit par parler. « Shinji ? Reviens te coucher. »

Cependant, il ne donna pas signe de vie, même si elle savait bien qu'il était toujours éveillé.

« Bon sang, ne m'oblige pas à te supplier… » murmura-t-elle d'un ton à peine audible. Il voyait bien qu'elle était désespérée, mais il essaya de ne pas s'en préoccuper. « Je… j'ai besoin de savoir que tu seras toujours là à mon réveil… »

Il finit enfin par réagir en soulevant les draps et en lui faisant signe de venir à lui. « Après tout, j'ai besoin de savoir que tu seras toujours là à mon réveil », expliqua-t-il d'une voix fatiguée, toujours sans la regarder.

À contrecœur, Asuka accepta son invitation et se dirigea vers le lit, y entrant à ses côtés. L'atmosphère tendue ne se dissipa guère pour autant.

« À quand remonte la dernière fois où nous avons dormi comme ça ? demanda-t-elle en soupirant. Avec la tension d'une dispute encore si lourde dans l'air ?

— Je ne sais pas…

— Ce n'est pas encore trop tard, non ? Tu… tu es toujours… ?

— Je ne sais pas… » mentit-il. Son comportement l'avait blessé, bien qu'il ne soit pas sûr si c'était sa défiance ou ce qu'elle avait tenté de faire qui le faisait le plus souffrir. Mais il l'aimait toujours.

— C'est une malédiction… » murmura-t-elle soudain d'une voix sourde, plus pour elle-même que pour lui.

— Quoi ?

— C'est forcément ça. Peut-être y a-t-il un Dieu après tout et c'est la punition qu'Il m'inflige pour avoir tué Ses messagers. »

Shinji sentit une boule familière de culpabilité se former en lui. « Pourquoi… pourquoi penses-tu comme ça ?

— Et pourquoi pas ? riposta Asuka, d'une voix encore plus forte. Chaque fois que je crois avoir enfin trouvé mon bonheur, quelque chose arrive pour me le confisquer à nouveau. La mort de maman quand j'avais enfin quelque chose pour briller à ses yeux ! Les Evas de série détruisant l'EVA-02 lorsque j'ai appris qu'elle était dedans, à veiller sur moi ! Et maintenant ceci, pour me séparer de la première personne à m'avoir aimée depuis des années !

— Asuka…

— Oui, bien sûr, c'est ma faute, je sais ! poursuivit-elle, sa voix se brisant légèrement. Mais ne devrais-tu pas être de mon côté, plutôt que de celui d'une chose que tu ne connais même pas ?

— Ce- ce n'est pas comme ça. Mais ce que tu fais…

— Était-il besoin de te demander si tu étais prêt à tenter un avortement ? » l'interrogea-t-elle avec précaution, tentant de ne pas exciter sa colère davantage, alors qu'ils étaient en train d'essayer de se réconcilier. Elle n'y parvint guère.

Il se contenta d'expirer sèchement en guise de réponse. Même s'il savait comment faire — en serait-il seulement capable ?

« Tu vois, c'est pour ça que je ne t'ai rien dit : tu n'aurais pas voulu m'aider…

— Comment… comment cela a-t-il pu se produire d'ailleurs ? l'interrompit-il abruptement, voulant désespérément infléchir le cours pris par la discussion. Je croyais que tu prenais la pilule ?

— C'est le cas ! Tu crois vraiment que je serais aussi négligente ? grommela Asuka. Je n'ai aucune idée de comment c'est possible. Enfin, ça ne protège pas non plus à 100 %. Et qui sait si elles marchent encore comme il faut quand elles sont aussi vieilles… »

Shinji n'en croyait pas ses oreilles. « Tu as pris des médicaments périmés ?

— Eh bien, à moins que tu ne saches en fabriquer de nouveaux, je n'avais pas vraiment le choix ! lui rétorqua-t-elle.

— Mais tu es sûre que les tests…? »

Il ne la vit pas hocher la tête, mais il n'avait guère de raison de douter d'elle. « J'en ai fait deux différents en fait. Cachés séparément, alors tu as probablement jeté l'autre.

— Et… depuis combien de temps…?

— Ça fait à peu près une semaine que j'ai manqué mes règles pour la deuxième fois de suite, avoua-t-elle. Je n'avais rien remarqué d'abord. Les nausées matinales n'étaient pas assez terribles pour que j'y réfléchisse trop ; j'ai mis ça sur le compte de notre alimentation un peu déséquilibrée. Quand ça a commencé à devenir trop évident cependant, je… » Elle eut un soupir amer. « Je ne sais pas. Je crois que j'ai tout simplement tenté de l'ignorer. Je ne voulais pas l'accepter. Mais cette crainte n'a cessé de me torturer l'esprit, alors j'ai fini par récupérer les tests dans cette pharmacie de Gora quand je suis allée nous réapprovisionner il y a une semaine ou deux. Et même là, je ne suis pas vraiment arrivée à me convaincre de m'en servir. Je les ai cachés ici pendant quelques jours de plus, en me disant sans cesse : "Vas-y, fais-le donc ! Comme ça tu verras bien que tu t'inquiétais pour rien !" » Elle interrompit sa tirade d'un bref rire sarcastique. « Mais, bien sûr, j'avais raison en fin de compte… »

Il la sentit se tourner, probablement en train de le regarder. « Comment fais-tu pour rester si calme à ce sujet ? demanda-t-elle, prenant maintenant le rôle de l'interrogatrice. Je m'attendais à te voir paniquer en l'apprenant — ou ce qui s'approche le plus de "paniquer" en ce qui te concerne. »

Shinji y réfléchit brièvement. Mais la seule réponse qu'il put trouver fut la même que celle qui lui était venue au cours des dernières heures. « Je… je ne sais pas, dit-il en secouant la tête. Pas encore. Quand j'ai réalisé ce que signifiait le test, j'ai été assailli par une myriade de pensées et d'émotions et je crois que je n'ai pas encore fini de les mettre en ordre. Peut-être que je veux me montrer un meilleur père que le mien ne l'a été. Peut-être que je veux juste savoir comment c'est. Je… n'en sais rien… conclut-il calmement. La seule chose que je suis sûr de savoir, c'est que je ne peux pas l'ignorer… et encore moins t'aider dans ce que tu fais… »

Aucune réponse ou nouvelle question ne suivit après cela. Après de longs moments de silence, il se demanda si elle ne s'était pas endormie, jusqu'à ce qu'il entendre sa respiration légère. Il se tourna légèrement pour la regarder et vit qu'il avait raison. Mais ses yeux ne s'attardèrent guère sur les siens clos, lorsqu'il tendit la main vers elle.

« Non. » Sa main s'arrêta brusquement au son fragile de sa voix, à quelques centimètres à peine de son ventre. « Je t'en prie, ne fais pas ça… »

Silencieusement, il se retourna sur le côté.

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Journal de grossesse
Semaine approximative : probablement entre 10 et 13

J'ai pensé que ce serait une bonne idée de commencer ceci, étant donné que ce sera à moi de surveiller la grossesse d'Asuka, et ce journal devrait, je l'espère, m'être utile pour analyser tous les problèmes et complications potentiels, surtout lorsque le moment sera venu et que j'aurai l'esprit trop préoccupé par les événements pour me rappeler de tous les détails d'une importance probable. Non pas que mon esprit ne soit pas déjà préoccupé en ce moment. L'idée de devenir père si vite a déclenché tant d'émotions qu'il me faudra des jours, voire des semaines pour en faire le tri.
Je crois que c'est la même chose pour Asuka. Ou du moins je l'espère. Je ne sais pas quoi faire si elle continue dans cette voie destructrice. Je crains vraiment pour la santé de l'enfant ainsi que pour la sienne. Elle dit que ce n'est pas comme si elle ne mangeait pas du tout (effectivement, je l'ai vue manger une pomme un jour) et qu'elle voulait juste continuer son « régime » jusqu'à ce qu'elle soit bien sûre « qu'il soit parti ». Elle a l'air si froide à son propos. Je ne suis pas sûre qu'elle réalise qu'il s'agit d'un être vivant, encore moins que c'est son propre enfant.
Comment c'est arrivé, je n'en suis pas sûr. Peut-être que la pilule avait vraiment périmé et que nous avons eu de la chance que ce soit la "seule" chose qui se soit produite. D'un autre côté, nous avons aussi perdu la notion du temps plus d'une fois, alors peut-être qu'elle a tout simplement oublié et qu'elle ne veut pas l'admettre — elle reste Asuka après tout. Ou peut être sommes-nous tombés sur les un et quelques pour cent où ça ne marche pas. Après tout, nous avons déjà déjoué de pires pronostics. Bien sûr, c'était à une autre époque.

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Shinji fut réveillé en sursaut par le bruit sonore d'un choc métallique provenant du couloir. Sous le coup de la surprise et dans son état de semi-conscience entre le rêve et la réalité, il crut tout d'abord qu'un cambrioleur était entré par effraction. Lorsqu'il réalisa qu'il ne restait plus personne sur la planète qui aurait pu faire ça, sa pensée suivante fut qu'un animal sauvage était parvenu à rentrer à l'intérieur.

Mais quand il voulu aviser Asuka, il ne la trouva pas endormie paisiblement à ses côtés. En remarquant que le lit était vide, sa peur se calma un peu pour être aussitôt remplacée par une autre. Que fabriquait-elle à une heure pareille ? À ce qu'il entendait, elle n'avait pas l'air d'être allée aux toilettes.

L'espace d'un instant, il se demanda si cela valait la peine de risquer une autre dispute, mais en fin de compte, sa curiosité l'emporta. Sans bruit, il se leva. Lorsqu'il ouvrit la porte, il entendit encore mieux les bruits et, à tâtons, il les suivit en direction de la cuisine. Une faible lueur filtrait par la porte ouverte, se voilant légèrement comme quelque chose passait devant sa source. Il se pencha juste contre l'encadrement afin d'observer l'intérieur.

Asuka se trouvait là, devant le frigo ouvert qui était également la seule source de lumière dans la pièce obscure. Des pommes et une boîte ouverte de viande en conserve qu'elle avait dû prendre dans la réserve, ainsi que deux tomates, un concombre et quelques tranches de pain se trouvaient par terre autour d'elle et elle avait un sandwich fraîchement préparé à la main. Elle le tenait devant son visage et, à ce qu'il semblait voir, se contentait de le regarder.

Soudain, quelque chose qui ressemblait à un sanglot furieux la secoua et elle en prit une grosse bouchée. Elle engloutit le tout en moins d'une minute, comme un nomade dans le désert aurait ingurgité l'eau qui lui avait tant manqué.

Il parvenait à entendre sa respiration saccadée depuis la porte, mais il n'arrivait toujours pas à dire si elle avait plutôt l'air furieuse ou malheureuse.

« Saleté… l'entendit-il jurer, à peine audible. Saleté… »

Tandis qu'elle prenait une pomme, Shinji retourna dans leur chambre en silence.

Son sourire satisfait ne quitta pas son visage.

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Journal de grossesse
Semaine approximative : entre 11 et 14

Asuka refuse toujours de s'alimenter correctement et cela commence vraiment à m'énerver et à me faire peur à la fois.
J'ai récemment appris au cours de mes études que les besoins du fœtus sont actuellement si marginaux que ses tentatives sont quasiment vaines de toute façon, à moins qu'elle ne tienne vraiment à l'entraîner avec elle dans la mort. Mais bien sûr, elle ne m'a pas écouté. Elle est devenue tellement têtue, c'est presque pire encore que ce que c'était quand nous nous sommes rencontrés.
Quand nous nous sommes encore disputés à ce sujet ce matin, j'avais très envie de lui dire que je savais ce qu'elle faisait la nuit. Mais vu comme elle est actuellement, elle aurait été bien capable de réagir en se forçant davantage encore à réprimer complètement son envie de manger.
Néanmoins, même si j'étais d'abord content qu'elle mange au moins quelque chose, ses collations nocturnes ne sont qu'une goutte d'eau dans l'océan, et ne nous donnent qu'un petit peu plus de temps. J'espère seulement pouvoir m'en servir avant qu'il ne soit trop tard. Même si ce n'est pas pour elle, les besoins de l'enfant vont finir par s'accroître et si cela continue encore longtemps comme ça, je n'ai guère d'espoir pour l'un comme pour l'autre.

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« Allez, Asuka, ça devient franchement puéril.

— Et alors ? lui rétorqua-t-elle en repoussant une fois de plus l'assiette pleine. Ce n'est pas ma faute si tu n'arrives pas à comprendre que je ne veux pas manger ça !

— S'il te plaît…

— Non ! »

Shinji laissa retomber sa tête, épuisé mais ne s'avouant pas encore vaincu. Il en avait assez. Même s'il savait qu'il n'était pas volontairement capable de lui faire physiquement du mal, il allait la contraindre à cesser de s'entêter. Il le devait. Sinon il aurait laissé tomber sa nouvelle famille, comme leurs pères à tous les deux avant lui.

« Pourquoi as-tu menti ? dit-il à voix basse.

— Quoi ?

— Quand il est devenu clair que nous serions les seuls qui restaient, j'étais content que toi au moins tu sois ici avec moi. Pas parce que j'étais avec quelqu'un, mais parce que j'étais avec toi. Et je t'ai crue quand tu m'as dit que c'était la même chose pour toi. Mais ce n'étais qu'un mensonge, pas vrai ? Ça n'a jamais eu aucune importance pour toi que ce soit moi. Tu voulais juste ne pas être seule, n'importe qui aurait… »

Une violente gifle, assez forte pour le faire tituber en arrière, interrompit ses accusations. Il resta debout cependant, bien qu'il ne puisse se résoudre à regarder sa silhouette tremblante.

« Comment… comment oses-tu ? » dit-elle d'une voix qui se brisait, en abaissant sa main tendue.

Ça faisait mal. Sa joue brûlante, il la sentait à peine, mais ses mots l'avaient fait souffrir tout autant qu'il avait su qu'ils la feraient souffrir elle. Quelques semaines plus tôt à peine, il n'aurait jamais cru pouvoir en arriver là, mais après que toutes ses tentatives désespérées de la convaincre avec de l'amour et de l'affection aient échoué, la blesser semblait être la seule manière de l'atteindre. Il ne pouvait pas reculer maintenant.

« Si tu m'aimes vraiment, pourquoi essaies-tu de m'enlever ce que j'aime plus que tout ? »

Elle détourna son regard de lui, le braquant au sol. Sa voix était emplie d'une souffrance causée par le sentiment de trahison. « Alors tu l'aimes déjà davan…

— C'est de toi que je parle ! cria-t-il presque. Tu ne vois pas que ça va te tuer si tu continues comme ça ? »

Elle ne répondit pas, garda ses yeux détournés de lui, mais sa bouche s'ouvrait et se refermait en tremblant, tentant désespérément de trouver des mots pour répliquer. Mais de tels mots n'existaient pas.

« N'avais-tu pas dit que tu ne voulais plus jamais renoncer à la vie ? » poursuivit-il.

Et voilà, le coup de grâce. Il soupira intérieurement, sa culpabilité à peine supportable, en la voyant porter une main tremblante à son poignet gauche. « J-je ne… ne voulais pas… je…

— Alors, est-ce que tu veux vraiment me laisser tout seul… » continua-t-il enfin en poussant l'assiette vers elle une fois de plus, « …ou est-ce que tu vas manger quelque chose ? »

Elle fixa son repas avec une expression qui lui était indéchiffrable. Au moment où il crut qu'elle allait rassembler la fierté qui lui restait et s'en aller, elle se laissa retomber sur sa chaise et prit sa fourchette d'une main tremblante. « Ce n'est pas juste…

— Non, concéda-t-il en secouant la tête. Non, ce n'est pas juste… »

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« Salut », lança-t-il à personne en particulier, mais à tous ceux qui pouvait l'entendre, ce qui était peut-être personne ou bien l'humanité toute entière. Difficile à dire quand la seule chose qu'il pouvait voir, à part la tête blanche géante qui gardait toujours son perpétuel sourire, était l'océan rouge. Shinji espérait juste que, d'une manière ou d'une autre, ceux à qui il voulait s'adresser étaient capables de l'entendre. « Ça… ça fait un bout de temps depuis la dernière fois où nous sommes venus ici », poursuivit-il en jetant un coup d'œil à Asuka, assise à quelques mètres de lui, passive.

« J'ai de… grandes nouvelles, je crois. Nous — Asuka, elle… elle est enceinte. » Il soupira en baissant les yeux sur le sable où il était accroupi. « Ça devrait être un heureux moment, non ? "Un enfant : la plus grande preuve d'amour entre deux personnes." Mais Asuka ne semble pas penser ainsi. Je ne suis pas sûr de comment elle le voit. Elle en a peur, pour une raison ou une autre. Assez pour avoir tenté de l'affamer.

« Elle m'a demandé une fois pourquoi je n'ai pas "paniqué" en l'apprenant. Et je me suis demandé plusieurs fois la même chose. Je ne peux pas dire que je n'ai pas peur, bien au contraire. Mais chaque fois que j'y pense, il m'est impossible d'avoir peur de l'enfant, j'ai toujours peur pour lui. Je n'ai aucune idée de comment je suis censé être un bon père. J'ai encore moins d'expérience qu'en avaient la plupart des futurs parents, personne pour m'assurer que je fais tout bien comme il faut. » Il secoua la tête. « Nous, amenant une nouvelle vie dans ce monde dévasté, cela semble si prodigieusement irresponsable. Mais maintenant que c'est arrivé — je ne sais pas trop pourquoi, mais je ne peux pas en avoir peur.

« Asuka pensait… Je suis finalement parvenu à la faire manger, mais c'est un nouveau combat à chaque fois. Je m'estime seulement heureux que ce soit la seule méthode qu'elle ait trouvée pour… » Il mit fin à sa phrase, des mots comme "tuer" ou "s'en débarrasser" se coinçant dans sa gorge. « Qui sait ce qui aurait pu arriver si elle avait tenté de prendre des médicaments ? Ou si elle avait tenté de blesser l'enfant — et, avec lui, à coup sûr elle-même — physiquement ?

« Mais ce n'est qu'un compromis précaire. Ça ne fait que quelques semaines, mais je me sens déjà tellement épuisé. Comment suis-je censé lutter pendant des mois encore ? Ou même des années, si elle ne l'accepte jamais ? Je… je ne sais tout simplement pas si je peux y arriver. » Avec une sensation d'espoir factice, il porta son regard sur l'océan. « Je crois que j'aurais besoin de votre aide maintenant plus que jamais. Quelqu'un pour la convaincre. Ou me donner des conseils. Au moins quelques mots rassurants… »

Mais la seule réponse que la mer lui donna fut le déferlement des vagues.

À ce moment-là, Shinji se sentit terriblement fatigué. Chaque vague qui se brisait ajoutait un poids sur ses épaules. « Aidez-moi, implora-t-il à voix basse, tandis que ses jambes se dérobaient et qu'il tombait à genoux dans le sable. Je vous en prie… »

Ses doigts tremblants s'enfoncèrent vainement dans le sable, les grains s'écoulant entre eux lorsqu'il referma ses mains. Il se tint tête baissée, pantelant, attendant que n'importe qui ou quoi lui dise que faire, jusqu'à ce que deux pieds s'immobilisent à ses côtés.

Sa femme le toisa, la pitié et le dégoût se disputant dans son regard. « Allez, viens, dit-elle froidement. Rentrons. »

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Les gens considéraient souvent la nuit comme le moment des horreurs, effrayés qu'ils étaient par l'inconnu qui se tapissait peut-être dans les ténèbres. Mais tout n'avait pas meilleure allure à la lumière du matin.

Des plumes étaient éparpillées de partout, du sang séché les éclaboussait ainsi que le sol. Ici et là se trouvaient de petits morceaux de chair arrachés durant la lutte par les longs crocs.

Bien qu'elle se soit déjà trouvée aux premières loges de pires massacres, ou peut-être justement à cause de cet affreux souvenir, Asuka frissonna devant cette vision d'horreur.

La nuit précédente, ils avaient été réveillés par un fracas sonore et des bruits de panique provenant du poulailler. Armés des meilleures "armes" à leur disposition, qui se trouvèrent être un râteau et une pelle, ils s'étaient précipités pour empêcher le pire, mais il était déjà trop tard. Quand ils arrivèrent, une des poules était déjà morte et le coq se débattait vainement pour quelques secondes encore dans la gueule de la bête. Dans l'obscurité, elle avait presque l'air d'un loup, mais Asuka estima que ce n'était en réalité probablement qu'un chien sauvage, rendu fou par la faim. Sinon ils auraient été incapables de le mettre en fuite si aisément, en abandonnant une de ses proies.

« Vo… voyons ça du côté positif, tiens, bredouilla Shinji, la tirant de ses pensées. Nous ne serons plus réveillés trop tôt désormais. Euh… Pendant un moment… » Il jeta un œil à son ventre légèrement renflé. « Ou… eh bien… nous n'aurons plus à faire ces vérifications… » poursuivit-il à la hâte, pour ne pas lui laisser le temps d'entamer une dispute, tout en mettant de côté l'œuf qu'il avait tenu à la lumière.

Mais elle n'avait pas vraiment envie de se disputer pour le moment de toute façon. Malgré ses tentatives pour considérer l'incident de manière détachée, Asuka savait qu'il l'encaissait assez mal.

Même si les seules blessures dont ils avaient souffert cette fois-ci n'étaient pour lui que quelques égratignures sur son bras, cela démontrait plus que jamais qu'il leur fallait des défenses plus solides qu'une clôture fragile qui s'était même effondrée en plusieurs endroits.

« Et… nous aurons quelque chose de différent à manger pour une fois… »

Cela la prit par surprise. « Tu veux manger…?

— Eh bien, un peu de variété ne te — je veux dire, ne nous ferait pas de mal. Et ce-ce serait du gâchis je trouve, si nous ne… »

Sa voix morne s'accordait assez bien avec son propre sentiment. Bien sûr, avoir du poulet pour le dîner changeait agréablement de la nourriture en conserve, du poisson et de ce qu'ils étaient parvenus à cultiver, mais l'idée de manger quelque chose avec laquelle vous aviez vécu pendant plus d'un an lui coupait l'appétit, peu importe à quel point cela paraissait idiot d'être attaché affectivement à une stupide volaille…

Elle secoua furieusement la tête. Ce n'était qu'une stupide volaille et c'était idiot de laisser passer cette occasion. Ses hormones devaient encore lui jouer des tours.

« Mais quand même, est-ce qu'on ne risque pas d'avoir une pénurie d'œufs ? finit-elle par demander pour écarter son esprit de ce sujet. Non pas que ça me dérange…

— Je ne crois pas. On a encore une bonne réserve qui devrait suffire pendant une semaine ou deux, expliqua Shinji en faisant tourner un œuf devant la lumière. Et il semblerait qu'elles nous ont laissé quelques petits cadeaux… » conclut-il en le déposant soigneusement auprès d'un deuxième tas.

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« Qu'est-ce qui t'a pris tant de temps ? l'accueillit Asuka lorsqu'il revint dans la salle d'hôpital.

— Désolé, j'ai mis le générateur en route aussi vite que j'ai pu, expliqua Shinji, avant d'indiquer le divan d'examen. Tu n'es pas encore allongée ? »

La rousse grommela quelque chose d'incompréhensible, mais s'exécuta quand même. Pendant ce temps, il vérifiait les instruments, tentant de se rappeler de ce qu'il avait appris à propos de leur fonctionnement. Après quoi il pressa quelques boutons et l'appareil s'alluma avec un ronronnement. Il prit une ceinture et alla l'enrouler autour de l'abdomen d'Asuka.

« Tu peux relever…? Merci.

— À quoi ça sert ? » demanda-t-elle tandis qu'il l'attachait autour d'elle, mais il ne répondit pas. Elle siffla soudain lorsqu'il se mit à déverser le gel de transmission sur son estomac. « Merde !

— Désolé, j'avais oublié. C'est trop froid ?

— Je ne suis pas une fillette, je peux le supporter. Mais tu aurais pu me prévenir !

— Désolé », répéta-t-il en grognant à moitié, avant de prendre ce qu'il reconnut être le capteur de l'échographe. Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver…

— Qu'est-ce que c'est que ce bruit ? »

Shinji sourit joyeusement en écoutant la pulsation rapide qui emplissait la pièce. « C'est le battement du cœur…

— Le…? commença-t-elle avec une pointe d'émerveillement dans la voix. Ce n'est pas un peu rapide pour un battement de cœur ?

— Non, dit-il en secouant la tête, avec un coup d'œil à l'affichage. 155 battements par minute, ça doit être à peu près normal.

— Hum, peu importe, renifla Asuka en détournant son regard de lui. Dépêche-toi donc avec ça. »

En hochant la tête, il maintint l'appareil en place avec la ceinture avant de reprendre la sonde pour faire la véritable échographie. Asuka réprima un autre sifflement lorsqu'il versa un peu plus de gel sur elle. « Très bien, voyons voir ça.

— M'en fiche. Allez, dépêche ! »

Shinji soupira, puis prit une profonde inspiration. Tandis que les battements du cœur de l'enfant résonnaient dans la pièce, il sentit les siens s'accélérer quand il se mit à déplacer le capteur. Dans quelques instants à peine, il le verrait pour la toute première fois. Et malgré ses paroles, il remarqua du coin de l'œil qu'Asuka dirigeait elle aussi son regard curieux vers l'écran.

L'échographe était un modèle classique en deux dimensions, et de prime abord, il ne sembla y avoir rien d'autre que des parasites, en un mélange tumultueux de noir, de blanc et de bleu. Au bout d'un moment, il commença à se demander s'il était vraiment capable de trouver quelque chose d'aussi petit avec ses yeux non exercés, mais finalement, il arriva à discerner les premières formes. La tête proéminente apparut la première. Puis le corps disproportionnément petit en comparaison suivit. Et avec ça, les quatre membres minuscules, pas encore complètement développés, mais faisant déjà de petits mouvements dans le liquide qui l'entourait. C'était son enfant. Leur enfant…

« Shinji…? »

Il n'avait pas réalisé jusqu'ici qu'il était resté à regarder le moniteur pendant au moins une minute, sans même remarquer les larmes de joie qui lui montaient aux yeux, pas plus que le large sourire sur son visage. En se tournant vers Asuka, il n'arriva même pas à trouver les mots pour décrire ce qu'il ressentait.

Pour une raison quelconque, elle fit de son mieux pour ne pas croiser son regard et détourna rapidement la tête de côté, mais pas assez vite pour l'empêcher de remarquer le miroitement dans ses yeux.

« On peut rentrer maintenant ? demanda-t-elle d'une voix douce. J'ai… j'ai un peu faim… »

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Journal de grossesse
Semaine approximative : 14-15 (maintenant à peu près sûr)

J'ai souvent lu et entendu dire que voir pour la première fois son enfant en échographie était un événement décisif. Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi. Chaque fœtus se ressemble plus ou moins — on en voit un, on les a tous vus, c'était à ça que je m'attendais.
Mais c'est une chose que de le découvrir et franchement, voir cette petite vie — c'était bouleversant. Je savais à quoi m'attendre, je savais de quoi il aurait probablement l'air. Et pourtant, c'est tout juste si j'ai pu me concentrer pour vérifier si tout était bien comme il faut, au lieu de me contenter de le fixer du regard, émerveillé par chaque mouvement.
Je me demande ce que papa a pensé, lorsqu'il m'a vu pour la première fois. A-t-il ressenti le même bonheur immense que moi aujourd'hui ? A-t-il seulement vu une échographie de moi ? Ça peut paraître étrange, mais je crois bien que oui. Peut-être n'était-ce pas aussi intense, mais il m'est difficile de croire, cela me semble même quasi absurde maintenant, qu'il ait jamais pu y avoir un futur parent qui n'ait absolument rien ressenti à ce moment, pas même lui.
Par bonheur, il semble fort qu'Asuka ait ressenti la même chose que moi. Autrement, je ne m'explique pas le réveil soudain de ses instincts maternels. En tout cas, au moins elle mange enfin correctement sans
trop discuter. Bien sûr elle prétend que c'est juste parce qu'elle en a marre que je la harcèle. Mais nous savons tous deux qu'elle ne veut simplement pas admettre ses torts aussi facilement. Quoi qu'il en soit, ça m'est à peu près égal, tant qu'elle fait de son mieux pour prendre soin d'eux deux désormais.
Et (pour être au moins un peu professionnel dans cette entrée), par chance le changement n'arrive pas trop tard. D'après ce que je peux dire, le développement de l'enfant n'a pas été radicalement affecté par le "régime" d'Asuka, mais qui sait combien de temps il aurait pu encore en être ainsi…

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« Pourquoi fallait-il que je vienne ? geignit Asuka. C'est bien trop tôt pour ce genre de choses de toute façon ! »

Shinji soupira en silence. « Je pensais juste que tu voudrais m'aider à choisir les affaires pour le bébé. On n'a toujours rien : pas de jouets, pas de vêtements, pas de meubles…

— Oui, je sais ! Mais il reste encore des mois d'ici là ! On ne sait même pas encore quel est son sexe, lui dit-elle en traînant les pieds derrière lui. Et qu'est-ce que ça peut me faire de toute façon ? » s'empressa-t-elle d'ajouter.

Un peu trop vite au goût de Shinji. Un autre soupir lui échappa, tandis qu'il frottait ses yeux fatigués. Elle avait beau dire, il voyait bien qu'elle était assez impatiente d'explorer tous les recoins du magasin pour bébé. Il souhaitait juste qu'elle cesse de faire semblant de s'en moquer éperdument. Ces querelles inutiles l'épuisaient au plus haut point.

« Je sais qu'il reste encore longtemps, dit-il. Mais il faudra probablement qu'on y retourne plus d'une fois de toute manière, alors pourquoi ne pas commencer maintenant ? Nous n'avons plus de travail à finir aujourd'hui, alors…

— Ça va, ça va, l'interrompit-elle. Tant qu'on est là, autant que j'en profite pour chercher des vêtements de maternité. Même mes pantalons les plus larges et les plus amples deviennent trop serrés. »

Il rit doucement sous cape. Si cela n'avait pas déjà été le cas, sa grossesse commençait à se voir nettement. Mais il était assez avisé pour ne pas engager la conversation sur ce sujet de lui-même.

Tandis que Shinji observait les environs, il ne pouvait s'empêcher de se sentir impressionné et également un peu dépassé par la taille du magasin. Il savait qu'il était spécialisé dans les fournitures pour grossesse et maternité, mais il ne s'attendait pas à y trouver autant de tout ce qu'il aurait pu imaginer. Il y avait un coin avec des meubles : berceaux, tables à langer, chaises hautes, parcs de jeu. Plusieurs sortes de landaus et de poussettes. Des tas de vêtements pour mères et enfants. Des tonnes de jouets de toutes tailles et de toutes formes. Une incroyable variété de biberons et de lait maternisé (désormais périmé). Et des couches à perte de vue.

Il secoua la tête pour en chasser cette exagération superflue. Choisir dans cette gamme de produits serait sans nul doute plus dur qu'il ne croyait, mais il savait aussi qu'il devait s'estimer heureux d'avoir tant de choix à disposition.

« Bon, par où devrions-nous…? » Il s'interrompit en remarquant qu'il n'était plus suivi. « Asuka ? »

Il la vit alors qui se tenait immobile dans l'allée, fixant sans ciller le présentoir devant elle. Shinji ouvrit la bouche pour poser une question, mais en suivant son regard fixe, celle-ci s'avéra inutile.

Le rayon était empli de poupées diverses et variées, qui souriaient gaiement en lui renvoyant son regard de leurs yeux sans vie.

« Viens, lui dit-il calmement, en la tirant doucement pour l'éloigner. Et si on allait voir si on peut te trouver de jolis vêtements ? »

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Journal de grossesse
Semaine approximative : 15-16

La grossesse se poursuit sans problème notable depuis le changement (toujours pas officiel) d'Asuka, mais Asuka elle-même… On dirait bien que je n'aurais vraiment pas dû l'emmener avec moi et peut-être elle-même avait-elle raison en disant que c'était trop tôt. J'aurais dû savoir que cela risquait d'arriver. Après sa "rencontre", c'est tout juste si elle a prononcé un mot du reste de la journée et son enthousiasme tout frais a semblé s'être dissipé pour un bon moment.
Bien sûr ce n'est pas les poupées qui lui font de la peine, mais les souvenirs qui s'y rattachent. Cela ne me surprendrait pas que cette peur ait été un facteur déterminant dans l'ancien comportement d'Asuka, qu'elle l'ait réalisé ou non. Nous sommes parvenus à régler la plupart de nos problèmes d'avant le Troisième Impact, mais ça ne veut pas dire que nous nous en sommes complètement débarrassés. Être remplacée par une sorte de réplique a toujours été une peur primale pour elle depuis que sa mère a perdu la raison.
Mais un bébé n'est pas une poupée, c'est un être humain, un individu qui ne peut pas en remplacer tout simplement un autre.
Je crois qu'Asuka a fini par s'en rendre compte maintenant. J'espère juste qu'elle ne l'oubliera plus.

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Chaque fois qu'Asuka voyait la couveuse improvisée, elle se sentait l'étrange besoin d'observer les œufs, ne voulant pas, pour une raison quelconque, manquer le moment crucial. Si Shinji n'était pas en vue, elle cédait systématiquement à cette envie, fixant parfois les coquilles immobiles de longues minutes durant.

Mais lorsqu'elle passa devant cet après-midi-là, Asuka remarqua qu'elles n'étaient plus si immobiles. Les yeux écarquillés, elle lâcha le seau et la pelle avec lequels elle travaillait dans le jardin et s'accroupit devant pour avoir une meilleure vue. Elle savait que c'était ridicule, mais son cœur s'emballa dans l'attente de ce qui était sur le point d'arriver.

En jetant un coup d'œil aux alentours, elle se mordit la lèvre pour ne pas crier à Shinji de venir voir, sous peine de révéler son petit secret embarrassant. Bien que ce secret ne soit pas aussi terrible que l'autre.

Sa main se promena sur son abdomen dilaté, où son enfant grandissait.

"Fichu Shinji ! Pourquoi fallait-il qu'il fasse cette échographie ? Pourquoi fallait-il qu'il me la montre ?"

Bien sûr elle savait pourquoi. Il savait exactement que cela deviendrait trop dur pour elle de continuer à le détester maintenant qu'il avait un "visage". Jusque là, elle avait été capable de prétendre que c'était une sorte de parasite, une tumeur, quelque chose d'indésirable qui croissait en elle. Mais maintenant, elle se trouvait incapable de le qualifier de "chose" plus longtemps.

« Qu'est-ce que tu fais ? »

Elle se tendit sous le coup de la surprise, sursautant au son subit de la voix de Shinji. Elle leva les yeux vers lui d'un air penaud, tandis qu'il s'approchait d'elle.

« Euh, ils… ils sont en train d'éclore… marmonna-t-elle en pointant du doigt, tentant immédiatement de dissimuler son rougissement d'avoir été prise sur le fait.

— Ah oui ? » demanda-t-il excité en se penchant par-dessus son épaule pour regarder.

Le premier poussin avait déjà brisé sa coquille, la perçant de son bec tandis qu'il tentait de dégager le reste. Les deux autres s'efforçaient de s'en extirper par les brèches qu'ils avaient créé.

Asuka se sentait assez mal à l'aise, maintenant qu'il était en train de regarder la naissance par-dessus son épaule, mais elle ne pouvait se résoudre à se lever et s'en aller et aucune bonne excuse ne lui venait non plus. Le pire en fait était qu'il ne posait même pas de question.

Ils restèrent ainsi, sans dire un mot, jusqu'à ce que le silence soit rompu par le pépiement des trois nouveaux-nés.

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Asuka s'ennuyait. Le travail du jour était fini depuis longtemps, la grossesse ne lui causait aucun problème à l'instant (ce qui lui aurait au moins fourni une distraction), et Shinji…

Elle roula la tête sur le côté où il était assis dans son fauteuil, plongé dans la lecture d'un livre. Elle y réfléchit un instant, puis décida que c'était mieux que rien, se souleva du canapé et se dirigea vers lui.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-t-elle, mais elle lui avait déjà arraché le livre des mains avant qu'il n'ait pu répondre. "Prénoms de bébés communs et étrangers" ?

— Ben, ouais, nous n'avons pas encore réfléchi à un prénom… » répondit-il timidement, une fois la surprise initiale passée.

Le regard d'Asuka alterna entre lui et le livre. « Un prénom ?

— Oui. Enfin, ce n'est plus dans si longtemps que ça, quand même…?

— Quelques mois encore.

— D'accord, d'accord, reconnut-il. Je voulais juste y réfléchir. À moins que tu n'aies déjà des idées ?

— Pas vraiment… marmonna-t-elle. Et pourquoi devrais-je en avoir ? »

L'espace d'un instant, elle aurait juré l'avoir vu lever les yeux au ciel, mais elle ne releva pas.

Elle soupira en se grattant pensivement la nuque. « Ma foi, on pourrait simplement le nommer d'après quelqu'un qui était proche de nous. Tu sais, si c'est une fille, "Kyoko" ou "Yui". Ou peut-être "Misato", "Hikari" ou… ou "Rei" si tu y tiens, énuméra Asuka. "Ryoji" si c'est un garçon. Sûrement pas "Toji" ou "Kensuke" ! conclut-elle en ponctuant sa dernière phrase d'un regard menaçant.

— Non, dit-il calmement en secouant la tête. Je ne veux jamais le ou la considérer comme un substitut pour l'un d'entre eux. Ce ne serait pas juste pour un enfant de porter un tel fardeau. »

Asuka poussa un profond soupir et haussa les épaules. Il avait raison, il avait parfaitement raison. Tôt ou tard, ils laisseraient échapper quelque chose comme "Notre petite Misato boit son jus comme la grande avec sa bière !" et avec le temps, ils risqueraient de donner à l'enfant la sensation qu'il ou elle devait ressembler en tout point à son homonyme.

Mais là maintenant, elle était à court d'idées et ça commençait à lui taper sur les nerfs. Trouver des noms n'était pas vraiment ce qu'elle avait en tête pour tromper son ennui. « Alors fais donc une meilleure proposition si tu veux déjà un prénom. Si tu t'attends vraiment à ce que je perde mon temps à ça, sache que je ne veux pas m'embêter à me décider pour un prénom avant qu'on sache le sexe avec certitude, de toute façon. Faire deux listes ne ferait que doubler la quantité de chamailleries là-dessus.

— Depuis quand ça te dérange de te chamailler pour quelque chose ? marmonna-t-il dans sa barbe, mais elle l'entendit quand même.

— Tu disais ? demanda-t-elle d'un ton lourd de menace.

— Euh… c'est juste que… Et pourquoi pas un prénom mixte ?

— Mixte ? Je ne crois pas que je puisse t'aider là-dessus. En Allemagne, un prénom est forcément soit masculin soit féminin. » Elle secoua la tête avec un grognement. « On ne peut pas laisser tomber pour le moment ? Il nous reste encore un bon bout de temps pour y réfléchir, de toute manière.

— Eh bien, en fait il y en a un que j'aime bien, proposa tranquillement Shinji. Que… que dirais tu d'"Aki" ?

— "Aki" ? "Aki Ikari" ? Pas terrible », fit remarquer tout net Asuka. Puis un petit sourire apparut furtivement sur ses lèvres. « "Aki Soryu" sonne bien mieux… »

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« Qu'est-ce qu'il y a ? »

Asuka ne lui répondit pas immédiatement, tandis qu'elle se relevait lentement de la plate-bande sur laquelle elle travaillait. La sensation l'avait prise par surprise au point qu'il lui fallut un moment pour réaliser ce que c'était.

« Je l'ai senti. »

Et sur ce, elle fut submergée par une vague de bonheur. Un large sourire s'étala sur son visage tandis qu'elle touchait doucement son abdomen d'où était venu la palpitation.

Occupée qu'elle était dans son petit monde à elle, elle ne remarqua que du coin de l'œil qu'il s'était relevé en lâchant son sécateur et qu'il s'approchait d'elle. « Tu l'a sent…?

— Ici ! » Sans hésiter, elle lui prit des deux mains la sienne et la posa sur son estomac en l'y maintenant. « Tu le sens toi aussi ? » demanda-t-elle d'un ton excité.

Shinji sembla perplexe l'espace d'un instant, mais alors il se mit à sourire aussi largement qu'elle, même si elle n'était pas sûre qu'il ait remarqué la légère pression.

« Il bouge ! s'exclama-t-elle gaiement, en gardant sa main en place. Là ! Il était là encore ! Tu l'as…? »

Elle s'interrompit en regardant son visage qui reflétait le bonheur affiché par le sien. Mais bizarrement, il gardait son regard fixé sur ses yeux au lieu de diriger son attention sur son estomac où l'enfant à naître s'était manifesté, l'air de contempler la chose la plus exaltante au monde.

« Que- qu'est-ce qu'il y a ? » finit-elle par demander, déroutée, son sourire vacillant légèrement.

Le sien, en revanche, ne fit que s'élargir davantage tandis qu'il se penchait en avant jusqu'à ce que son visage ne soit qu'à quelques centimètres du sien. « J't'ai eue ! »

Tout d'abord, Asuka ne comprit pas. Mais ensuite le rouge envahit ses joues tandis qu'elle le dévisageait sous le choc. « C'est… Je… Ça ne veut pas dire que j'ai changé d'avis au sujet de cette chose ! » lança-t-elle pour tenter de démentir l'enthousiasme qu'elle avait affiché si visiblement quelques secondes plus tôt à peine, mais sans grand succès.

Son sourire prit un air narquois et entendu, tandis qu'il l'enlaçait. « Allons, Asuka. Ça fait plusieurs semaines que tu joues cette comédie. Tu croyais vraiment que je n'avais rien remarqué ?

— Tu sais, c'est quelque chose que je déteste vraiment dans le fait d'avoir quelqu'un qui me connait si bien, murmura-t-elle en tombant dans ses bras. Alors, tu l'as senti ? »

Shinji secoua la tête. « C'est sans doute un peu tôt pour cela, de toute façon. Mais ne t'en fait pas, lui dit-il en souriant. Si Aki te ressemble un tant soit peu, je ne vais pas tarder à sentir les coups.

— Hé ! » Mais il s'était déjà écarté, esquivant la bourrade bien méritée.

Bien sûr, il n'avait en réalité rien à craindre. Car à ce moment-là, ils riaient aux éclats tous les deux ensemble pour la première fois depuis plusieurs semaines.

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Journal de grossesse
Semaine approximative : 22-23

Bon, nous approchons de la fin du second trimestre. J'ai lui que c'est censé être le "plus facile", mais vu que le gros du régime d'Asuka, nos disputes constantes, puis son changement d'avis lent mais définitif se sont tous produits durant celui-ci, j'ai du mal à imaginer que le troisième trimestre puisse être bien pire. Mais bien sûr les livres parlaient plutôt de la condition de la mère.
En parlant de condition, nous avons fait un autre examen aujourd'hui. Jusqu'ici, il ne semble toujours pas y avoir de complications ; la mère et l'enfant se portent bien. Je commence à me dire qu'Aki tient vraiment à nous faire une surprise en ce qui concerne son sexe. D'une manière ou d'une autre, il y a toujours une jambe pour bloquer la vue de la "zone cruciale" chaque fois que nous faisons une échographie, ou alors l'image est trop floue pour que je puisse deviner. Asuka est sûre et certaine que ce sera une fille — « l'intuition féminine », comme elle dit. Je suis un peu tenté de la contredire avec « l'intuition masculine », mais mis à part qu'elle se contenterait de se moquer de moi, je n'en ai en fait aucune idée. Peu m'importe vraiment si ce sera une fille ou un garçon. Je n'ai aucune expérience en matière d'élever un enfant, alors ça ne me dérange pas d'apprendre à jouer à se déguiser ou à faire du sport. Si c'est une fille et qu'elle suit les traces d'Asuka, je me retrouverai sans doute à faire les deux de toute façon.

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« Oh mon Dieu, Shinji ! gémit de plaisir Asuka. Tu es vraiment le meilleur que j'aie jamais eu !

— Ne suis-je pas également le seul que tu aies jamais eu ?

— Oui, mais — ooohh — maintenant je me souviens pourquoi je suis tombée amoureuse de toi ! »

Shinji fut pris de court. « Je croyais que tu m'aimais bien avant cette première fois…

— Oh, tu sais bien ce que je voulais dire. Ouhh, ne- ne t'arrête surtout pas !

— Peut être devrions-nous changer un peu de position ? demanda-t-il inquiet, en ralentissant un peu. Je ne crois pas que ça nuise au bébé comme ça, mais — ce n'est pas un peu inconfortable ? »

Elle secoua la tête aussi vivement qu'elle le pouvait dans la position où elle se trouvait. « C'est bien trop bon pour être inconfortable !

— Mais…

— Je te jure que si tu ne continues pas, je… je… Ah, occupe-toi aussi de l'autre pied maintenant. »

Elle put entendre Shinji soupirer, mais il obtempéra néanmoins. C'était lui qui avait proposé de lui masser les pieds quand elle s'était plainte de combien ils la lançaient à nouveau, mais il ne s'attendait visiblement pas à ce qu'elle accepte immédiatement son offre. Maintenant elle était couchée à plat ventre sur la table de la cuisine, à genoux sur sa chaise. Shinji s'était assis par terre, ses mains s'activant pour soulager ses pieds. Ce n'était peut-être pas la position la plus confortable pour cela, mais elle ne s'en sentait pas moins flotter lentement vers le septième ciel.

Cependant, après ce qui aurait pu être plusieurs minutes ou des heures, il lui adressa de nouveau la parole.

« Hé, Asuka…? »

Elle entrouvrit les yeux. « Hmm ?

— Je… je réfléchissais à l'avenir… dit-il, d'un ton quelque peu distant.

— À l'avenir ? » À la façon dont il l'avait dit, il semblait soudain étrangement sérieux.

— Je veux dire… il est très probable que nous ne vivrons pas aussi longtemps que notre enfant. Et alors… nous- nous le laisserions seul au monde… »

Asuka soupira, devinant où il voulait en venir. « Si tu suggères que nous repeuplions le monde, laisse-moi d'abord en finir avec cette grossesse, O.K ? »

Shinji avait presque cessé son massage maintenant et ne faisait que caresser distraitement son pied avec son pouce. « Je voulais juste dire que… eh bien, si… si nous avons d'autres enfants… nous aurons un problème pour les laisser "repeupler le monde"… »

Le visage d'Asuka se fit grave. « L'inceste… »

Bien sûr, elle avait songé également à cette possibilité, mais l'avait repoussée dans un coin de son esprit en se disant qu'elle s'en préoccuperait quand il le faudrait. Ils ne pouvaient même pas être certains que l'enfant serait en bonne santé, ou s'ils en auraient d'autres que celui-là. Et même s'ils finissaient par avoir une fille et un garçon, il faudrait encore des années avant qu'ils ne soient assez grands pour que leurs hormones causent des tracas à leurs parents.

La question morale n'était même pas le plus gros problème. Après tout, les mœurs avaient succombé au Troisième Impact et c'était à Shinji et elle de décider lesquelles ils voulaient conserver. Bien sûr, il serait extrêmement gênant pour eux de voir leurs enfants devenir amants, mais le plus grave problème posé par l'inceste était les tares héréditaires. Les gènes dégénèreraient, créant un haut risque de donner des enfants handicapés mentalement, physiquement, ou les deux. De tels enfants seraient incapable de survivre par leurs propres moyens dans un monde aussi hostile.

« Eh bien, oui… murmura-t-il. J-je pensais que je pourrais focaliser mes études sur l'insémination artificielle et ce genre de choses. Peut-être que si nous trouvons de bons échantillons de sperme, nous pourrions rebâtir une société fonctionnelle après tout.

— Hormis les gros "pourrions" et "peut-être" là-dedans, tu crois vraiment en être capable ?

— Il me reste encore quelques bonnes années d'ici là. Je suis assez optimiste pour espérer apprendre tout ce qu'il me faudra savoir pour y arriver.

— Je ne sais pas… C'est déjà assez dur comme cela. Nous travaillons si dur seulement pour survivre, et ça le sera encore plus une fois qu'il faudra nous occuper du bébé — et si j'ai appris quelque chose dans les livres, c'est qu'on n'est jamais assez prêt pour tout ce qui vient avec. Je ne nous vois pas vraiment "rebâtir une société" si nous arrivons à peine à maintenir trois personnes en vie. » Elle soupira en fermant les yeux. « Repensons-y quand le temps viendra, d'accord ? »

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Journal de grossesse
Semaine approximative : 29-30

Nous avons eu une fausse alerte aujourd'hui. Et je ne peux dire à quel point je suis soulagé que ce n'ait été que ça. Un bébé a peut-être une chance de survie à ce stade — mais à condition qu'il reçoive un traitement médical complet, et j'ai beau le vouloir, je doute que je sois capable de fournir cela.
Je crois que les cours d'entraînement à l'accouchement que nous avons entamé il y a deux semaines ont rendu Asuka un brin hypocondriaque et qu'elle s'est méprise sur les symptômes à cause de ça. Paradoxalement, elle n'est comme ça que lorsqu'il y a un risque pour l'enfant. Quand il s'agit des autres gênes causées par la grossesse, soit s'en plaint tout bonnement haut et fort, soit elle les garde pour elle jusqu'à ce que je lui demande si tout va bien, mais elle ne s'en angoisse jamais. Mais là encore, c'est Asuka…

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« Shinji ? » lui lança Asuka. Elle se tenait à demi vêtue devant le miroir de la penderie, tenant à la main les vêtements qu'elle avait l'intention de porter ce jour-là. « Est-ce que tu me trouves trop grosse ? »

Tout d'abord, il se contenta de cligner des yeux à sa question. Il avait été en train de lutter pour ne pas se rendormir, mais maintenant il était complètement réveillé. « Je croyais que ce n'était qu'un cliché… marmonna-t-il dans sa barbe, en se forçant à se relever.

— Quoi ?

— Euh… R-rien », s'empressa-t-il d'ajouter. Se levant du lit, il se dirigea vers elle et l'enlaça par derrière. « Bien sûr que non, je ne te trouve pas grosse. Pourquoi le devrais-je ?

— Vraiment ? Je ne sais pas, dit Asuka d'un ton un peu chagrin. C'est juste que… » Elle ne finit pas sa phrase.

— Je t'aime », lui assura-t-il, devinant ce qu'elle craignait — pour une raison ou une autre. « Et ton physique n'a jamais été la raison la plus importante pour cela. Bien qu'il soit un joli bonus, bien sûr…

— Hentai… » Elle le fusilla du regard avec un sourire moqueur.

Il eut un bref éclat de rire et l'embrassa sur la joue tout en glissant sa main sur son ventre. « Dans à peine un mois, tu vas donner naissance à notre enfant. Tu croyais vraiment que je t'aimerais moins rien que pour ce petit effet secondaire ? Au contraire, je crois que je t'aime encore plus maintenant que je ne t'ai jamais aimé.

— Oh, alors là tu deviens vraiment niais, remarqua Asuka d'un ton menaçant.

— Désolé », marmonna-t-il en soupirant. Comme si ce n'était pas assez dur de satisfaire l'Asuka "ordinaire", dire à celle qui avait des sautes d'humeurs constantes ce qu'elle voulait entendre ressemblait à une mission impossible. Comment avait-il pu croire qu'il n'y aurait guère de différence ? « Mais niais ou pas, je trouve quand même que ta beauté n'a pas diminué du tout. »

C'était la vérité, pas même exagérée. Elle semblait resplendir un peu davantage chaque jour, au fur et à mesure que son terme approchait.

Cependant, Asuka se contenta de hausser les épaules à ce compliment. « Bon, c'est bien joli, mais je n'en pense pas moins que ce pantalon ne me va plus. Zut, et dire que c'était un de mes préférés. » Elle se retourna en haussant un sourcil. « Alors veux-tu bien arrêter avec ces mièvreries débiles et me passer ma salopette rouge, maintenant ? »

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Journal de grossesse
Semaine approximative : 38-39

Encore un examen, "le dernier sans doute", aujourd'hui, et à part l'impression que j'ai qu'Aki est un peu plus petit(e) que la moyenne, il ne semble toujours pas y avoir de problème majeur. Mais même si cela pourrait bien faciliter un peu l'accouchement, cela ne me calme pas vraiment. Plus le jour prévu approche, plus je tremble face aux possibilités. Il y a tant de choses qui pourraient mal tourner. Je ne sais même pas comment je suis censé gérer l'accouchement. Normalement il y aurait toute une équipe — médecin, infirmière, sage-femme — pour s'occuper de l'enfant, tandis que d'autres, dont le père, seraient là pour la mère. Mais il faudra que je m'assure par moi-même que tous deux vont bien, avant, pendant, et davantage encore après la naissance.
Cependant, ce n'est pas ce qui me fait le plus peur. Tout ce temps, je l'ai passé à étudier les accouchements ordinaires, mais je n'ai pas réfléchi à la situation spéciale et problématique dans laquelle nous nous trouvons. Que ce soit la jeunesse d'Asuka, le fait que ce sera son premier, le manque de personnel instruit, ou surtout mon incapacité à réagir comme il faut dans une situation critique. Il n'est pas rare qu'une césarienne soit nécessaire et je ne vois pas comment je pourrais faire ça. Par exemple, avec une mère aussi jeune qu'Asuka, elle pourrait bien ne pas atteindre une dilatation suffisante, ou bien le cordon ombilical pourrait s'enrouler autour du cou d'Aki, ou bien si jamais il ou elle se présente mal, ou bien… Plus j'apprends, plus je crains de ne pas en avoir appris assez long. Et regardez-moi ce machin. C'était censé être un journal des données dont j'aurais eu besoin, mais comment suis-je censé en dégager des informations essentielles parmi toutes mes réflexions et radotages ? Je ne sais pas comment je suis censé y arriver…

Hé baka ! Tu croyais que je n'étais pas au courant pour ton petit journal ? Eh bien maintenant je le suis. Tu t'es endormi juste à côté, après avoir étudié — encore — jusqu'à 2 heures du matin.
Quoi qu'il en soit, cesse donc de t'en faire autant. Je vais bien. Et je suis sûre — non, je sais qu'Aki va bien aussi. Tu devrais vraiment arrêter de te montrer aussi pessimiste. Nous avons fait tant de chemin, en surmontant tellement d'obstacles dans nos vies. Nous survivrons à ceci également. Tous les trois.

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Asuka eut une brève grimace de surprise lorsque le tonnerre gronda bruyamment à nouveau, avant de reprendre son observation par la fenêtre, où son mari trempé était occupé à protéger le jardin de l'orage. Il avait insisté pour le faire seul, mais ça ne voulait pas dire qu'elle aimait ça — et s'il n'y avait pas eu son état actuel, elle n'aurait rien voulu entendre.

Elle tressaillit en caressant son large ventre. « J'espère que tu n'envisages pas quelque chose du genre "née par une nuit d'orage" ».

En soupirant, elle s'écarta de la fenêtre et retourna au lit. Il lui fallut un moment, mais elle finit par arriver à s'asseoir dessus en s'appuyant contre la tête du cadre. Elle ne se soucia même pas d'essayer de se rendormir maintenant. De nouveau, sa main descendit à l'endroit où leur enfant grandissait.

Shinji avait dit que ça pourrait avoir lieu à tout moment maintenant. Et à chaque jour qui passait, ils devenaient de plus en plus nerveux et bouillants d'impatience. Peut-être dans quelques heures à peine, arriverait cette nouvelle petite vie dont ils auraient à prendre soin.

Ils étaient aussi bien préparés qu'ils l'avaient pu. La chambre de l'enfant attendait son nouvel habitant, avec des barboteuses et d'autres vêtements de tailles diverses dans la commode, des dizaines de couches prêtes à l'emploi et plein de jouets attendant que l'on joue avec. La seule chose qui manquait était le bébé.

« Aki… murmura la future mère, son regard comme ses pensées fixés sur l'être en elle. Je sais que nous n'avons pas vraiment pris un bon départ. » Elle s'arrêta en poussant un grognement plein d'amertume.

« D'accord, c'est bien en dessous de la vérité, ajouta-t-elle à voix basse. Je… j'avais peur, je crois. Peur de cette chose en moi. Qu'elle me prenne Shinji. Qu'elle… me fasse du mal. Mais c'était avant que je sache que c'était toi.

« Ça paraît ridicule, pas vrai ? médita-t-elle. Ma foi, ça l'est sans doute.

« Je suis désolée, finit-elle par poursuivre après une brève pause. Je sais que c'est loin d'être suffisant pour m'excuser de la façon dont j'ai agi alors, mais… mais j'ai bien peur que ce soit tout ce que je puisse faire pour le moment. Mais je ferai de mon mieux pour me racheter auprès de toi une fois que tu seras là. Une fois que je pourrai te prendre dans mes bras. Une fois que je pourrai te montrer à quel point tu comptes vraiment pour moi. » Elle sourit un peu en sentant un léger coup de pied de sa fille, sans savoir si elle voulait l'interpréter comme un "Ça c'est bien vrai !" ou un "Tais-toi donc avec ces bêtises et laisse-moi dormir !"

Mais son sourire disparut aussi vite qu'il était devenu et son visage redevint grave. « Je crois que je ne serai jamais la meilleure des mères, comme tu le mériterais. Mais je te promets de faire de mon mieux pour me rattraper. » Un léger sourire flotta sur ses lèvres une fois de plus. « Ménage-moi juste un peu, d'accord ? »

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« Asuka, qu'est-ce que tu fais ?

— Je répare la clôture, tu le vois bien… »

Shinji leva les yeux au ciel. Bien sûr qu'il voyait bien qu'elle était en train de planter des clous pour fixer la pièce de rechange d'une planche cassée — et bien sûr son ventre de neuf mois ne la gênait absolument pas. « P-pourquoi tu ne me laisses pas le faire ? lui demanda-t-il avec douceur, en plaçant ses mains sur ses épaules. Tu devrais rentrer et…

— Me reposer ? Pas question ! Je me suis plus qu'assez reposée ces dernières semaines. Et tu as déjà fort à faire pour tout réparer. » Elle fit un signe de tête en direction du fouillis qu'était leur jardin maintenant, là ou il avait été occupé à s'efforcer de nettoyer jusqu'à ce qu'il l'ait entendue travailler. « Cet orage est le pire que nous ayons eu depuis longtemps. Alors que dirais-tu de te montrer un peu reconnaissant de l'aide que t'apporte ta généreuse épouse ?

— Asuka, tu as besoin de repos, tenta-t-il une fois de plus. Crois-moi, tu seras bien assez occupée une fois qu'Aki sera là.

— Tout comme toi. Et j'en ai ma claque de rester là, à me tourner les pouces et à me contenter d'attendre. Alors soit tu me laisses m'occuper de ça, soit je monte vérifier si les panneaux solaires et le toit sont intacts. »

Ses épaules s'affaissèrent de défaite. À l'évidence, elle ne se laisserait pas persuader sans une grosse dispute qu'il ne voulait pas risquer. « Et il n'y a même pas deux heures que tu te plaignais de ton dos, marmonna-t-il dans sa barbe en tournant les talons pour s'éloigner.

— Tu disais ?

— Rien, soupira-t-il. Seulement n'en fais pas trop, d'accord ? »

Mais ses derniers mots étaient déjà couverts par les coups sonores du marteau. En soupirant une fois de plus, il alla se remettre au travail, jusqu'à ce que…

« Aïe ! »

Son cri et le bruit du marteau tombant par terre le firent pivoter sur place. « Qu'est-ce qu'il y a ? Tu t'es cognée ? »

Il aurait pu se donner des gifles pour cette question idiote à l'instant où il la vit penchée en avant contre la clôture en se tenant l'estomac.

« Non, idiot ! siffla-t-elle en grimaçant. C-ce n'est pas parce que tu… » Au lieu de finir sa phrase, elle inspira brusquement, tentant visiblement de calmer la douleur. Haletante, elle le regarda dans les yeux. « C'est l'heure », se mit-elle à chuchoter.

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C'est l'heure.

Jamais auparavant ces mots n'avaient eu tant d'impact sur Shinji Ikari. Foudroyé sur place, il resta un moment à la regarder bouche bée, avant que ses fonctions cérébrales supérieures ne se rétablissent enfin.

Après une réponse brève et catégorique à sa question de si elle était sûre après une seule contraction, il se précipita à l'intérieur, récupéra les clés de la voiture, retourna en vitesse la conduire au pick-up et l'aida à monter — en moins de trente secondes.

Ce n'est que lorsqu'il tenta de mettre le contact qu'il s'aperçut à quel point ses mains tremblaient.

"D'accord, Shinji, du calme !" se rappela-t-il en respirant un bon coup. "Nous avons plus qu'assez de temps. Et ce n'est probablement qu'une autre fausse alerte de toute façon."

Quand ses mains se furent un peu arrêtées de trembloter, il introduisit la clé, mit le contact et démarra. Sa nervosité n'avait pas complètement disparu pour autant, ce qui devint manifeste à sa façon de conduire à travers les rues vides.

« Attention ! cria Asuka lorsqu'il faillit perdre le contrôle du véhicule et manqua de percuter une des épaves de voitures sur le trottoir.

— Désolé…

— Ne me dis pas que tu es désolé, fais gaffe à ne pas nous tuer ! Pourquoi nous faut-il aller là-bas d'ailleurs ? Les gens mettaient leurs enfants au monde chez eux même quand il y avait encore du personnel qualifié dans les hôpitaux !

— J-je pensais qu'il valait mieux au cas où j'aurais eu besoin des instruments.

— Tu n'aurais pas pu les ramener à la maison ?!

— Pas tout. Il faut que je fasse un autre examen échographique pour vérifier que tout va bien. Si Aki est dans la bonne position et tout.

— Tu ne peux pas juste le sentir ?

— En théorie oui, mais il aurait fallu que j'apprenne à le pratiquer, et…

— Alors pourquoi tu ne l'as pas fait ?!

— …Et je ne pense pas que j'aurais pu le dire avec autant de précision de toute façon. D'ailleurs, je ne vois pas en quoi c'est si terrible. On devrait avoir plus qu'assez de temps pour y arriver. Il faudra probablement plusieurs heures encore avant l'accouchement.

— Des heures ?! Je vais avoir ces — AH ! — c… ces stupides contractions pendant encore des HEURES ?!

— Ben… commença-t-il, mais un regard à ses yeux furibonds le fit s'interrompre pour tenter de trouver quelque chose qui lui évite de donner la réponse qui était sans doute la plus honnête. B-ben, pas si ce n'est qu'une autre fausse…

— CE N'EST PAS UNE FAUSSE ALERTE ! » lui hurla Asuka avant qu'il n'ait pu finir sa phrase. À l'évidence, ce n'avait pas été un bon moyen de changer de sujet en fin de compte.

Shinji poussa un léger soupir. « Mais… mais comment peux-tu en être sûre après une seule contraction — ou deux maintenant ?

— Qui t'a dit que c'était la première ?

— Elles avaient déjà commencé et tu ne me l'as pas dit ? » Maintenant c'était au tour de Shinji de hausser la voix. « Tu voulais même continuer à travailler ?!

— GARDE LES YEUX SUR LA ROUTE ! lui rappela-t-elle d'un ton féroce tandis qu'ils parvenaient de justesse à éviter un gros morceau d'un immeuble en ruine qui bloquait une bonne partie de la rue. Tu pensais toi-même à l'instant que ce n'était qu'une autre fausse alerte, et c'est ce que croyais moi aussi. Mais maintenant… » Son agressivité se dissipa. « Ce-c'est différent. Je le sens. »

Les mains de Shinji se crispèrent sur le volant tandis qu'il expirait d'un coup sec. « B-bon d'accord, alors… est-ce que tu as vérifié combien de temps il y avait entre chacune ? » Il put l'apercevoir secouant la tête et jeta un coup d'œil à la montre qu'il s'était mis à porter ces derniers temps, principalement dans ce but-là. « Euh, voyons voir, la dernière remonte à une minute environ. Dis moi quand la suivante arrivera, d'accord ?

— Oh, tu peux être certain que je vais te le faire savoir d'une façon ou d'une autre ! »

Il ne voulait pas échauffer l'atmosphère entre eux davantage qu'elle ne l'était déjà dans cette situation avec une réponse inappropriée, aussi fut-il fort soulagé de voir apparaître l'hôpital à ce moment-là. Comme il n'avait pas à s'en soucier, il gara la voiture juste devant l'entrée. Comme toujours ces derniers temps, cela prit un moment de faire sortir Asuka et encore plus longtemps pour la conduire jusqu'à la salle où ils avaient fait les échographies. Mais en fin de compte, elle s'allongea sur le divan d'examen, sa respiration maintenant plus lourde déjà.

« Très bien, ça fait environ quatre minutes maintenant, dit Shinji, dans une vaine tentative de ne montrer aucun signe de nervosité, tout en retirant sa montre de son bras pour la déposer dans sa paume ouverte et se servir de ses deux mains pour refermer la sienne autour d'elle. Je ne crois pas qu'il me faudra tant de temps que je manque la prochaine, mais juste au cas où…

— Quoi ? lança-t-elle aussitôt qu'il lui eut embrassé le front et se leva. O-où vas-tu maintenant !?

— Je reviens tout de suite, lui assura-t-il, déjà presque à la porte. Il faut juste que je lance le générateur.

— Alors tu me laisses seule MAINTENANT !? »

Le regard furieux, mais surtout effrayé, qui se lisait dans ses yeux lui rappelèrent pourquoi il avait tant redouté ce moment. D'autres étaient censés s'occuper de ces choses maintenant, pas lui. Il aurait dû avoir seulement à s'occuper d'elle.

« Je reviens tout de suite », lui promit-il une fois de plus avant de courir aussi vite que ses pieds pouvaient le porter hors de la salle et au sous-sol.

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Même si ça n'avait sans doute duré qu'une minute ou deux maximum, cela lui parut une éternité avant qu'il ne revienne enfin, en se frottant le bras.

« Qu'est-ce qui s'est passé ?

— J'ai pris un tournant trop vite et je me suis payé le mur », grommela Shinji avec une grimace.

Elle tenta de rire de lui, mais à ce moment-là elle fut frappée d'une autre contraction. La douleur changea son sourire en une grimace pendant les secondes interminables qu'elle dura. Alors à la place, elle mit autant de sarcasme qu'elle en était capable dans sa voix. « Oh, pauvre Shinji qui souffre tellement, tellement horriblement. Comment suis-je censée pouvoir comprendre cela ?

— Désolé, dit-il, sa respiration se calmant peu à peu. J'ai essayé de faire au plus vite.

— Eh bien, pas assez vite ! cria-t-elle en faisant un signe de tête en direction de son entrejambe, d'où un liquide dégoulinait en une petite flaque sur le sol.

— Merde.

— Non, ce n'est pas ça, idiot ! Ne me dis pas qu'il faut que je fasse confiance à quelqu'un qui ne sait pas faire la différence entre la merde et le liquide amniotique pour mettre au monde mon enfant ? »

Shinji sembla ignorer son quolibet, mais cela ne l'empêcha pas d'avoir l'air incertain sur la marche à suivre. « Euh, c'est… là maintenant — combien de temps ?

— Je ne sais pas, cinq minutes je crois, peut-être six. Ça a encore de l'importance maintenant ? Elle arrive de toute façon.

— Cinq ou six…? Déjà ? marmonna-t-il comme s'il ne l'écoutait déjà plus. Depuis combien de temps exactement as-tu ces contractions ?

— Quelle importance ?! » le houspilla-t-elle, lui montrant clairement qu'elle ne voulait pas en parler davantage. Ses reproches étaient la dernière chose dont elle avait besoin en ce moment.

À l'évidence, il saisit l'allusion et ne répondit pas, mais le regard qu'il lui lança eut davantage d'impact sur Asuka que tout ce qu'il aurait pu lui dire.

L'examen était devenu depuis longtemps une procédure de routine. Au début, cela avait été fort gênant pour eux deux de laisser Shinji lui inspecter ses parties les plus intimes — quelque chose qu'elle n'avait jamais beaucoup apprécié non plus avec les gynécologues professionnels — bien qu'ils aient été amants depuis bien longtemps. Maintenant ce n'était plus vraiment un problème pour elle, encore moins en ce moment où elle avait tant d'autres choses en tête. Aussi ne prêta-t-elle guère d'attention tandis qu'il effectuait rapidement tous les tests, ne saisissant que le fait qu'il était soulagé qu'Aki soit apparemment dans la bonne position, tête en avant.

Mais le hoquet sonore qui lui échappa lorsqu'il voulut vérifier la dilatation la fit sursauter. « Ç-ça fait plus de sept — presque huit centimètres déjà !

— Ma foi, on dirait qu'elle est assez pressée de rencontrer ses parents… » commenta Asuka avec un faible sourire.

Même si comme elle, Shinji ne sembla guère amusé par sa boutade. Elle voyait bien que ce développement le rendait terriblement nerveux, mais croyait-il qu'il en allait autrement pour elle ? La perspective de donner naissance, sans doute d'un moment à l'autre maintenant, était plus excitante et terrifiante à la fois que rien d'autre auparavant.

« AAAHH ! »

…Et les contractions avaient plutôt tendance à renforcer cette dernière impression. « B-bon sang ! Tu ne peux pas me donner un antidouleur ? Cette — quel que soit le nom que ça portait !

— Une péridurale ? Je- Je ne sais pas, Asuka, tu crois vraiment que c'est nécessaire ? Ça poserait un tas de risques supplémentaires, même si j'y arrive correctement, ce dont je doute déjà fort.

— Subis cette douleur et reparle-moi donc des risques ! le réprimanda-t-elle. Au diable ta peur des anesthésiants !

— Et si je t'en donne une dose trop forte ? Tu serais incapable de pousser correctement si le bas de ton corps devient complètement engourdi ! Ou bien si je t'endommage accidentellement la colonne vertébrale ?

— Alors donne-moi autre chose ! »

Ses yeux, qu'elle avait fermés en proie à la douleur, se rouvrirent en grand lorsqu'elle sentit sa main tiède lui prendre la sienne.

« J'ai bien peur que ce soit tout ce que je puisse te donner maintenant », lui dit Shinji, une ébauche de sourire rassurant sur les lèvres qu'elle tenta de lui rendre, tandis que son pouce frémissait sur la bague qu'il lui avait donné ce jour-là sur la plage.

Mais il fut rapidement étouffé de nouveau par la douleur en elle.

Elle put l'entendre gémir lorsqu'elle lui serra la main par réflexe. « A-Asuka, il faut que tu te rappelles des techniques de respiration que nous avons pratiquées. C'est censé calmer un peu la douleur.

— Stupide respiration ! Tout ce que nous avions comme références, c'étaient des films débiles ! » jura-t-elle, mais elle obtempéra néanmoins et, effectivement, la douleur se dissipa lentement, bien qu'elle mette plutôt cela sur le compte de la fin de la contraction.

Le regard de Shinji était empli d'inquiétude et de culpabilité. « Je pourrais aller voir si je trouve une balle d'accouchement ou quelque chose comme ça. Je n'ai pas fait beaucoup de recherches sur l'accouchement dans l'eau, mais il y avait un bassin ici. On- on pourrait essayer quand même ! Bon sang, je savais que j'aurais dû-

— Non ! » Presque inconsciemment, elle avait serré sa main plus fort. Elle avait beau vouloir le nier, elle était terrorisée au plus haut point. Elle ne voulait pas qu'il s'en aille et elle n'osait pas bouger d'un poil.

« Ça… je peux le supporter ! Ce n'est pas si terrible que ça, en fait », lui dit-elle d'un ton rassurant, mais ses yeux larmoyants trahissaient la vérité bien avant que la contraction suivante n'arrive et que l'inévitable fléau de la douleur ne s'abatte sur elle. « Merde ! Et moi qui croyais qu'être massacrée par les Evas avait été horrible !

— Asuka », dit-il calmement. Sa main libre qui lui caressait les cheveux avait sur elle un effet apaisant tout à fait bienvenu. « J-je sais que ce n'est pas facile pour toi, mais même si tu as déjà bien avancé, ça va probablement prendre encore un bon moment. Ne devrions-nous pas te mettre au moins un peu plus à l'aise ? »

Asuka se mordit la lèvre, son esprit s'emballant pour décider si elle devait écouter sa raison ou ses craintes. Mais lorsqu'elle le regarda dans ses yeux inquiets, elle secoua la tête en souriant faiblement. « J'ai tout ce qu'il faut ici pour être à l'aise. »

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Avec le recul, ni l'un ni l'autre ne furent capables de se souvenir si le temps avait semblé s'accélérer ou se ralentir au cours des heures qui suivirent. Quand il ne vérifiait pas sa condition, Shinji faisait de son mieux pour encourager Asuka en lui disant à quel point elle se débrouillait bien et lui rappelant les techniques de respiration ainsi que pour la distraire avec des ébauches de conversation quasi ineptes, comme l'idée d'annexer une partie des terrains voisins au leur pour agrandir le jardin, ou combien de temps s'était écoulé depuis qu'ils étaient allés à la plage. Il lui parlait même du temps qu'il faisait. Asuka avait beau honorer ses tentatives, elle l'écoutait à peine. Les contractions arrivaient un peu plus vite et demeuraient un peu plus longtemps à chaque fois — cela semblait chose incroyable que la main de Shinji n'ait pas été broyée sous la pression qu'elle lui infligeait.

Il y eut néanmoins un sujet qu'ils n'abordèrent pas vraiment durant tout ce temps, bien qu'il s'imposât de plus en plus à leur esprit à chaque minute qui passait : d'un moment à l'autre, ils seraient parents. Bien sûr, ils savaient depuis des mois que cela arriverait, ils l'avaient vu, ils l'avaient senti — mais maintenant, ça allait arriver pour de bon, maintenant ça allait devenir une réalité. Et malgré tous les préparatifs, les livres et même les vidéos de ces derniers mois, ils n'avaient toujours aucune idée de ce qu'ils étaient censés faire, de comment s'occuper vraiment d'un enfant.

Asuka était cependant bien trop occupée pour s'inquiéter. Plus le temps passait, plus elle regrettait de ne pas avoir accepté les suggestions que Shinji lui avait faites auparavant. À chaque seconde qui s'écoulait, elle doutait davantage de pouvoir supporter plus longtemps de rester allongée ainsi, se tordant et transpirant sur ce divan, à peine capable de sentir autre chose que la douleur. Elle avait même envisagé de lui demander de tenter une césarienne, mais elle savait d'avance qu'il ne ferait que lui présenter son excuse bidon habituelle comme quoi il se sentait incapable de pratiquer une intervention chirurgicale quelle qu'elle soit. Mais elle ne s'en souciait plus, tout ce qu'elle voulait était que ce soit fini.

Elle accueillit donc avec d'autant plus de soulagement la sensation qui finit par la parcourir, et peu lui importait si c'était juste le fruit de son imagination embrumée. C'était forcément le moment.

« Shinji ? Je… je vais commencer à pousser maintenant !

— Hum, d-d'accord… bégaya-t-il, surpris par son annonce avant de se lever avec réticence. Attends ! Laisse-moi juste vérifier jusqu'où…

— Je m'en fiche ! l'invectiva-t-elle. Je pousse maintenant ! » Et avec la contraction suivante, elle appliqua autant de pression vers le bas qu'elle en était capable. « AAAAAHHH-merde ! D'accord, d'accord, c'est encore trop tôt en fin de compte…

— Non ! Non… dénia Shinji qui avait maintenant pris position à l'extrémité du divan. Ça-ça va ! C-continue !

— Mais… mais ça fait mal, dit-elle entre ses dents serrées. P-plus encore…

— Je… euh… » Le voir chercher ses mots, en train de se demander s'il devait être sincère ou pas, était rarement bon signe. « Tout-tout va bien, vraiment.

— Ouais, c'est ça… »

Il expira bruyamment. « Que tu me croies ou non, ça n'a aucune importance. Il n'y a pas de retour en arrière maintenant. » Lorsqu'il leva les yeux pour les plonger dans les siens, ceux-ci contenaient une détermination qu'il affichait rarement. « Tu peux le faire, Asuka, je sais que tu le peux ! »

Mais ses paroles d'encouragement furent vite oubliées. Elle fit de son mieux, s'efforçant plus que jamais de pousser avec les contractions insoutenables, mais ses forces s'épuisaient de plus en plus. Les longues heures épuisantes passées en travail avaient réclamé d'elle plus qu'elle ne s'y attendait.

Shinji était trop absorbé par les événements pour être d'un grand secours là aussi et cela la faisait le plus souffrir, même si elle avait su que ce serait comme ça. Il aurait dû être là pour elle en ce moment, à lui tenir la main et à la réconforter ou lui adresser des mots d'encouragement. Même s'il était juste à côté d'elle, elle ne se souvenait pas de la dernière fois où elle s'était sentie aussi seule que maintenant.

Mue par la seule force de sa volonté, elle poursuivit sa lutte, donnant tout ce qu'elle avait pour donner naissance à son enfant, son esprit uniquement concentré sur cette pensée. Son enfant. Sa famille. Et une fois que ce serait fini, elle vivrait heureuse jusqu'à la fin de ses jours.

Mais au fond d'elle-même, elle savait que ce n'était qu'une illusion absurde. La douleur accablante lui rendait de plus en plus évident que quelque chose manquerait dans ce tableau d'un monde parfait.

« Shinji…? l'appela-t-elle, murmurant à peine. Promets moi… que… tu prendras bien soin d'elle…

— Qu'est-ce que tu racontes ? » lui demanda-t-il. À l'évidence, il ne l'écoutait que d'une oreille, ne relevant la tête que l'espace d'une seconde pour lui jeter un coup d'œil, avant de se concentrer de nouveau sur sa tâche.

— J'ai mal, Shinji… J'ai tellement mal, dit-elle d'une voix si faible que cette fois-ci son attention fut retenue. Je ne crois pas que ce soit normal… J-je crois que je vais…

— Ne parle pas comme ça ! Je t'en prie… tout ira bien, crois-moi ! tenta-t-il de la rassurer, mais il était bien trop affolé lui-même pour y parvenir. La… la tête est presque sortie ! Rien qu'un peu plus ! »

Des larmes coulèrent de ses yeux alors qu'elle rassemblait les moindres bribes d'énergie qui lui restaient pour pousser une dernière fois, lorsqu'un autre élan de douleur lui transperça le corps. Mais alors, elle sourit faiblement…

…tandis qu'un cri perçant emplissait la pièce.

« Asuka ! C'est une fille ! l'entendit-elle s'exclamer d'une joie quasi hystérique. C'est vraiment une fille ! »

En regardant sa petite famille à travers ses yeux mi-clos, elle ne voyait rien d'autre que la silhouette floue de son mari et de sa fille toute pâle dans ses bras. Et pourtant, elle ressentit en elle un bonheur incroyable.

"Bien sûr. Ce doit être à ça que ça ressemble vraiment de mourir…"

« Asuka ? » Sa voix contenait maintenant une nuance d'inquiétude, mais elle pouvait à peine le voir se tourner vers elle désormais.
« Que…?

— Prends… soin…

— Asuka ? ASUKA ? »

Les cris effrayés de Shinji appelant son nom et les cris énergiques du petit être qu'elle venait juste de mettre au monde furent les dernières choses qu'elle entendit en fermant les yeux.

Son sourire ne quitta pas son visage.

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Shinji ne savait pas combien de temps il était resté près du lit contenant la forme silencieuse, simplement à la regarder. Au début, son esprit avait été trop occupé pour bien comprendre ce qui s'était passé, mais maintenant ses larmes ne cessaient plus de couler.

Avec précaution, il tendit le bras et lui prit la main. Celle-ci semblait si délicate, si vulnérable dans la sienne. Elle avait l'air si paisible dans son sommeil. Tout comme sa mère l'avait toujours été.

Sa mère…

Le sourire de Shinji s'évanouit quand il se détourna du berceau en direction du lit juste à côté, où il avait placé Asuka après que ce soit arrivé. Les mêmes doigts qui venaient de caresser la main tiède de sa fille nouveau-née se refermèrent maintenant sur celle de sa femme.

Il aurait voulu être en colère contre elle. Ce n'était pas juste. Ne savait-elle pas que c'était déjà assez dur pour lui ? Comment avait-elle pu le laisser s'occuper de tout ?

Mais il ne pouvait pas être en colère. Pas maintenant et comme il se sentait à présent, plus jamais.

Après avoir essuyé ses larmes, il se pencha pour l'embrasser une dernière fois…

« Nnn… »

…avant que ses yeux ne s'ouvrent en clignant.

« Sh-Shinji ?

— Oui, rit-il à voix basse. Qui d'autre oserait te réveiller ainsi ?

— Me réveiller ? demanda-t-elle d'un ton las. Mais… j-je ne suis pas…? »

Shinji secoua la tête. « Non. Mais tu peux te vanter de m'avoir fait peur quand tu t'es évanouie. Je crois que la douleur a été un peu trop forte pour toi en fin de compte. Et combinée à la perte de sang…

— Je me suis juste évanouie…? murmura-t-elle, songeuse, trop fatiguée pour montrer dans sa voix le moindre signe d'embarras. Mais soudain elle se redressa. « Où est…?

— Chut, la calma Shinji en la ramenant en position allongée. Elle dort. » Il indiqua le berceau à côté de lui.

— Est-ce qu'elle…? »

Il hocha la tête, devinant sa question. « Comme je l'ai deviné, elle est un peu petite pour son âge, mais sinon, elle est, à ce que j'ai pu voir, en parfaite santé. C'est toi qui m'a inquiété. Tu sais, tu m'as donné bien du mal en m'obligeant à vérifier que vous alliez bien toutes les deux sans négliger l'autre. »

Asuka ne sembla pas vraiment se soucier de se sentir coupable pour l'instant, son regard toujours fixé sur le petit lit. « Je peux… la prendre…?

— Je ne sais pas, bredouilla Shinji d'un ton hésitant, se sentant tiraillé entre la mère et l'enfant. Il m'a fallu un bout de temps pour la faire s'endormir…

— Shinji, s'il te plait… »

Il soupira, mais hocha néanmoins la tête. Il n'avait aucune chance de lui refuser quoi que ce soit quand elle le lui demandait sur ce ton, et encore moins à ce moment-là.

Il eut beau faire attention en retirant sa fille du lit, il ne réussit pas à la laisser dormir. Chose étonnante, elle ne se remit pas à pleurer, peut-être trop épuisée pour émettre davantage qu'un faible geignement.

Asuka s'était assise dans son lit, le dos appuyé sur l'oreiller posé contre la tête du cadre. Elle reçut de lui l'enfant entre ses mains tremblantes et la blottit dans ses bras. Pour une raison ou une autre, la nouveau-née ne semblait pas du tout perturbée par l'interruption de son sommeil. Deux paires d'yeux bleus fatigués mais scintillants se regardèrent. Un sourire radieux fut reflété par un autre tremblotant. Asuka ne parvint pas à retenir ses larmes de joie plus longtemps, tout en caressant délicatement la joue de sa fille de son doigt.

« Bonjour, ma petite Aki, dit-elle, sa voix se brisant sous le coup de l'émotion irrésistible. Bienvenue dans notre monde… »

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N.D.A. c-à-d la diatribe en forme de "making of" que la plupart d'entre vous ne vont pas lire de toute manière :
D'accord, ce vilain petit tour à la fin était un brin futile, vu que vous saviez tous très bien qu'elle n'allait pas mourir. Mais je n'ai pas pu m'en empêcher. XD
Et ouais, je sais que les nouveaux-nés ne sourient pas et n'ont pas non plus les yeux bleus tout de suite à la naissance, mais bof, malgré les recherches que j'ai fait, j'ai quand même gardé pas mal de "licence artistique". Et puis zut, c'est un anime, c'est presque un blasphème de n'avoir pas fait d'Aki une chibi-Asuka.
En parlant de recherches, même si j'en ai fait, je ne vous garantis pas l'exactitude. Vu que je n'ai jamais observé une grossesse en personne, mes sources n'étaient en gros que la télé et le net, et bien que celles-ci aident à obtenir une vue d'ensemble, il est plus dur d'avoir des détails. Par exemple : je croyais qu'on utilisait une sorte de micro pour entendre les battements de cœur d'un fœtus et ce n'est que bien après que j'ai fini cette scène que j'ai appris qu'une échographie Doppler marche en fait de la même manière que de "véritables" ultrasons. Bien sûr cela a eu pour effet que j'ai "dû" modifier une scène qui était très bien — sans assurance qu'elle soit maintenant plus juste qu'elle ne l'était. Parfois je déteste avoir tort et/ou faire vraiment des recherches, en espérant contre toute attente avoir raison…
Bon, je ne suis pas une femme, je ne vis pas dans un monde post-apocalyptique et je ne peux pas vraiment m'imaginer ne pas accepter mon enfant si j'apprends qu'il est en route, aussi je ne sais pas du tout à quel point une tentative de l'affamer paraîtrait "sensée". Mais je crois que ça tient au moins un peu la route (ne serait-ce que pour introduire du conflit dans un chapitre qui serait sinon vraiment barbant).
Vous vous demanderez peut-être : « N'aurait-elle pas tenté de le cacher mieux que ça ? Allons, le test de grossesse à la poubelle alors qu'elle a le monde entier pour s'en débarrasser ? » Ben… hum… hécestquoiçaderrièrevous ?
D'accord, d'accord, choisissez votre réponse favorite : 1) une faille dans l'intrigue (comme tant d'autres) ; 2) subconsciemment, elle voulait qu'il le découvre et qu'il l'arrête, tout comme elle ne pouvait pas vraiment s'empêcher de manger ; 3) toute cette guimauve a tellement réduit le niveau d'intelligence d'Asuka que non seulement elle était incapable de réaliser qu'elle se faisait du mal (avec le désespoir comme piètre justification), mais aussi de couvrir correctement ses traces. À titre personnel, je préfère la numéro 2…
Les entrées du journal de grossesse étaient à l'origine censées être une manière plus élégante de résumer des périodes de temps intermédiaires plus longues (au lieu d'aligner des répliques peu convaincantes), mais au fur et à mesure que le chapitre se développait et que j'en apprenais plus long sur le développement du fœtus tout en ayant à m'assurer que la période de régime d'Asuka ne soit pas trop longue (afin de rester au moins un peu crédible là-dessus) tout en la laissant assez longue pour garder un équilibre, ils sont davantage devenus un résumé des pensées de Shinji. Cela a rendu la scène de la plage quelque peu superflue, mais je voulais qu'elle reste un événement (plus ou moins) annuel, et Asuka avait déjà eu droit à la sienne la dernière fois.

O.K, je crois que c'est plus que suffisant pour le moment…

Merci à dennisud et à Leathal GD Weapon pour avoir fait la pré-lecture et à tout ceux qui m'ont signalé les « incohérences ». ;)

N.D.T. : Si personne ne lit ceci, ce ne sera pas une grosse perte, vu que je n'ai pas grand-chose à dire cette fois-ci, de toute façon.
Pas de soucis majeurs de traduction ; j'ai pris un peu plus mon temps pour traduire ce chapitre, mais en me montrant un peu moins tatillon cette fois-ci, avec une seule relecture à la fin au lieu de chipoter sur les mots déjà écrits une douzaine de fois de suite en cours de rédaction comme la dernière fois (non pas que ce ne soit jamais arrivé ici, bien sûr).
Malheureusement, je n'ai toujours pas réussi à faire remplacer ma batterie de portable (la peste soit de la Poste et de son incompétence crasse) ce qui m'oblige à me contenter d'un accès plus limité à l'outil informatique via l'ordinateur familial,
ergo moins de temps pour la traduction. De plus, avec la rentrée universitaire qui se profile, il me faudra probablement compter un peu plus de temps pour vous livrer le chapitre 7.
Mais ne vous en faites pas, je m'efforcerai de faire pour le mieux. À plus !