La 2ème Tentative

Par JimmyWolk (traduit de l'anglais par Ereiam)

Chapitre 8 : élever

Il faisait encore sombre en cette heure matinale. Le brouillard recouvrait les terres dans les vallées de la région d'Hakone, enveloppant les ruines de l'autrefois fière cité de Tokyo-3. Aucun son ne se faisait entendre, aucun oiseau ne chantait encore, même les cigales omniprésentes n'étaient pas encore réveillées. Tous les êtres à l'intérieur et à proximité de la seule maison habitée étaient toujours endormis.

Du moins jusqu'à ce qu'un cri — à présent familier — ne trouble la quiétude matinale.

« Mmm… Shinji… murmura une voix fatiguée. Shinji !

— Qu-quoi qui gn'a…? répondit une autre voix non moins fatiguée. 'Core cinq minutes, d'ac'…? »

Puisque son léger appel du pied préalable n'avait pas donné le résultat escompté, Asuka décida de lui en donner un coup un peu plus fort. « C'est ton tour… »

Shinji soupira en se redressant lentement sur son séant, les yeux toujours clos. « Comment ça ce fait que ce soit toujours mon tour…?

— Parce que tu es le meilleur père et mari qui existe en ce monde et que tu ferais n'importe quoi pour ta famille. »

Il eut un sourire las. Ses paroles auraient été probablement plus encourageantes s'il n'avait pas été le seul père et mari en ce monde — et si elle n'avait pas utilisé ce compliment si souvent déjà que ce n'était désormais plus qu'un marmottement assoupi. « Elle a probablement faim de toute façon, alors tu ne vas pas non plus pouvoir te rendormir. »

En pouffant de rire devant le grondement sourd qui lui répondit, il se leva lentement. Il n'avait pas envie de se disputer pour quelque chose qui ne le dérangeait pas vraiment — pas tant que ça, en tout cas. Bien sûr, lui aussi aurait bien voulu rester un peu plus longtemps dans le lit chaud et confortable et il priait pour que vienne la nuit où il pourrait enfin dormir à nouveau tout son soûl. Mais Asuka avait raison sur un point : il aurait fait n'importe quoi pour sa famille.

Avant qu'il s'en soit rendu compte, il était déjà devant la porte arborant l'écriteau familier en forme de cœur. Le jour où ils étaient revenus de l'hôpital, il avait barré son nom et l'avait remplacé par celui de la nouvelle habitante de la chambre. Il s'était écoulé un peu plus de deux mois depuis lors.

Il se souvenait encore du temps qu'avait pris le trajet du retour. Asuka avait refusé de lâcher son enfant de toute la journée, peu importe combien de fois il lui avait dit que ce serait bien plus sûr d'utiliser le siège auto pour bébé. Si Asuka avait lutté à sa manière habituelle ce jour-là, peut-être aurait-il réussi à la convaincre. Mais il n'avait eu aucune chance face au sourire encore épuisé mais serein qu'elle avait arboré tout le long, aussi avait-il fini par céder lorsqu'elle lui avait demandé gentiment de seulement conduire très prudemment.

Et afin de satisfaire une autre demande qu'il aurait été incapable de refuser, il ouvrit la porte et pénétra dans la "chambre d'Aki chérie".

Il se dirigea rapidement vers le berceau où sa petite fille pleurait pour réclamer son attention. Il prit délicatement la fillette en pleurs en la berçant légèrement. Elle avait grandi de manière visible au cours de cette brève période, mais elle semblait encore si fragile. Ce n'était cependant pas aussi terrible qu'au début, quand il craignait de lui faire mal à chaque contact malhabile.

Il glissa ses doigts de manière apaisante dans la petite touffe de cheveux bruns en inspirant l'odeur suave de talc qui l'entourait — la plupart du temps, du moins.

« Chut, roucoula Shinji en tournant les talons pour quitter la chambre. On va te chercher à manger, hein ? »

Il ne savait pas si c'était dû à la chaleur de son corps et à ses paroles de réconfort ou si elle s'était rendue compte que ses demandes étaient sur le point d'être satisfaites, mais ses pleurs se calmèrent en un faible vagissement.

Quand ils entrèrent dans la chambre, Asuka s'était déjà mise à l'aise en position assise, l'oreiller placé dans son dos contre la tête du lit, comme il s'y était plus ou moins attendu. Ils se contentèrent d'échanger un sourire entendu lorsqu'il remit précautionneusement leur bébé entre les bras ouverts de sa femme, avant de se remettre lui-même au lit.

Asuka murmura également quelques mots réconfortants en déplaçant Aki dans ses bras et en relevant son haut de pyjama. En la voyant amener la bouche d'Aki à son sein et commencer à allaiter le nourrisson qu'elle tenait soigneusement en lui caressant la nuque, il ne put s'empêcher de fixer du regard les deux êtres les plus importants de sa vie, reflétant le sourire satisfait de sa femme tandis qu'il achevait de s'abîmer dans cette contemplation.

« Et qu'est-ce que tu regardes comme ça ? » La question d'Asuka n'avait pas été posée sur un ton très menaçant, mais elle le tira enfin de son hébétude. Effectivement, elle n'avait pas perdu son sourire. « Tu n'es pas jaloux de ta propre fille, tout de même ? »

Il rit légèrement et secoua la tête. Pour quelqu'un qui le traitait toujours de hentai, elle avait tout de même l'esprit bien mal tourné pour penser à quelque chose comme ça dans une situation pareille.

« Non, lui dit-il. Mais vous voir toutes deux comme ça me rappelle toujours combien je vous aime…

— Baka, chuchota-t-elle avant de joindre ses lèvres aux siennes en un bref baiser. Si je ne t'aimais pas tant, je te cognerais pour t'apprendre à être aussi mièvre. »

Il pouffa de nouveau de rire avant que son ton ne reprenne un peu de sérieux. « Je suis juste content que l'allaiter au sein marche vraiment, et si bien jusqu'à présent. Mais je ne suis toujours pas sûr que cela suffise jusqu'à ce qu'elle puisse manger de la nourriture solide.

— Alors qu'est-ce que tu veux faire ? Aller chercher une vache, après tout ?

— Eh bien, une chèvre serait plus facile à transporter…

— Du lait de chèvre ? Tu veux empoisonner ma fille ? » sourit-elle. Remarquant qu'Aki avait cessé de téter, elle porta l'enfant à son épaule en la tapotant délicatement dans le dos. « D'ailleurs, tu ne t'es pas plainte jusque là, pas vrai ? demanda Asuka au bébé, accompagnée par un rot d'approbation de sa fille.

— Oh, ce n'est pas juste quand vous vous liguez toutes les deux contre moi », tenta de se plaindre Shinji, bien qu'il ne puisse s'empêcher de rigoler. Il s'était montré inquiet sur la question de l'allaitement, non seulement au sujet de si le jeune corps d'Asuka était capable ou non de produire assez de lait pour satisfaire Aki ou si le bébé le supporterait correctement, mais aussi parce qu'il avait appris que cela pouvait être douloureux pour la mère.

Bien sûr, Asuka avait aussitôt rejeté tout cela. Elle avait admis que ça « faisait un drôle d'effet », mais elle avait rapidement ajouté qu'être capable de se sentir fournir l'alimentation de sa fille était bien plus intense que ne pouvait l'être un inconfort quelconque. Dans ce sens, il ressentait bel et bien un peu de jalousie.

Mais même s'il ne pouvait partager un lien aussi intime avec sa fille, il ferait tout son possible pour témoigner son affection à Aki.

« Maintenant que nous sommes déjà réveillés, finit-il par commencer, portant son regard par la fenêtre vers l'obscurité fugace de ce début de matinée, si on y allait ? »

Asuka hocha la tête en souriant, sans relever la tête tandis qu'elle caressait doucement les cheveux de son enfant qui s'était déjà rendormie entre ses bras.

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« Ma foi, ça fait un bail…

— …et la dernière fois, ça n'allait pas vraiment pour le mieux…

— …mais les choses ont fini par s'arranger entre nous et maintenant…

— …nous voudrions vous présenter quelqu'un. »

À ces mots, Asuka brandit le bébé emmailloté dans ses bras vers la mer immense qui scintillait dans les rayons du soleil levant, écartant un pli de la couverture de la joue de l'enfant. « Voici notre fille. Le monde : voici… » Elle décocha un sourire narquois à son mari.

« Voici Aki Ikari ! »

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« Tu te sens toujours mal à l'aise sans les lumières de la ville ? »

Au début, Asuka ne fut pas sûre de ce qu'il voulait dire. Mais en contemplant les silhouettes obscures de ce qui avait été Néo Tokyo-3, le souvenir de leur discussion lui revint, même si à l'époque, la ville n'était pas en ruines et il n'y avait pas la tête géante sans corps de Rei au loin. En fait, elle s'était trouvée juste là avec eux.

La colline herbeuse hors des limites de la ville leur avait paru accueillante pour y achever leur excursion et le temps s'était écoulé tandis qu'ils se contentaient de rester assis là, profitant de la vue et de leur présence mutuelle à l'ombre des arbres derrière eux. Le soleil avait fini par se coucher et, une par une, les étoiles étaient apparues dans le ciel qui s'obscurcissait. Aki s'était déjà profondément endormie dans les bras de sa mère pendant que la nuit tombait, mais ses parents n'avaient toujours pas envie de rentrer si tôt, tentant de préserver cette ambiance romantique aussi longtemps que possible. La chaleur de la journée d'été se dissipait très lentement, aussi Asuka ne se souciait pas encore qu'il fasse trop froid pour la petite de sitôt.

« Je crois que je m'y suis faite, dans une certaine mesure. Mais il n'y a plus d'humains ici, donc je maintiens ce que je disais », répondit sèchement Asuka à la question de son mari en posant sa tête contre son épaule. Mais en levant les yeux, un petit sourire apparut sur ses lèvres. « Mais tu avais raison toi aussi. Le ciel est bien plus beau ainsi. »

Il était difficile de ne pas se sentir ainsi. Même avec la traînée rouge qui les barrait, les étoiles brillaient de tous leurs feux, hors d'atteinte de tout ce qui s'était produit sur cette petite planète. Mais même face à l'imposant spectacle d'une telle immensité, Asuka ne se sentait pas intimidée ou toute petite. Elle se sentait plutôt accueillie comme faisant partie d'elles.

« Rei était peut-être davantage philosophe que je — et même qu'elle-même — ne le pensais à l'époque. »

Cette fois-ci, ce fut au tour de Shinji d'être pris par surprise. « Hein ?

— Tu te rappelles ce qu'elle avait dit au sujet de l'homme survivant en domestiquant le feu pour échapper aux ténèbres ? Elle voulait apparemment juste dire que l'avantage humain de la science, qui nous a permis d'évoluer jusqu'à ce que nous sommes devenus, est né de la peur. Mais je me demande si ça ne peut pas aussi se référer à quelque chose dans le cœur des hommes, sinon. Que sans ce feu, cette lumière en nous, nous finirions engloutis par les ténèbres de la solitude. »

Un léger soupir lui fit baisser les yeux vers le bébé dans ses bras et elle sourit en voyant et sentant Aki qui tentait de se blottir davantage contre la chaleur du sein de sa mère dans son sommeil. « J'ai ma lumière la plus brillante ici même. Et je la protègerai des ténèbres tout comme elle le fait pour moi. Je suis sûre que, tant que nous serons là les uns pour les autres, rien ne pourra nous faire de mal. »

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« Aïe ! Aki ! Aki, arrête ça, s'il te plaît ! grimaça Asuka lorsque la traction douloureuse reprit une fois de plus. Ah ! Aki, tu fais mal à maman ! »

Cependant, le bébé excité dans ses bras ne comprenait pas le sens de son ton suppliant. Avec précaution, Asuka tenta de libérer d'une main la mèche de cheveux dans la poigne de sa fille, mais l'angle étroit et la crainte de laisser accidentellement tomber son enfant en modifiant sa prise sur Aki ne lui permettait d'agir que du bout des doigts. Et pour quelqu'un d'aussi menu, sa petite fille était assez forte. Avec de grands yeux, Aki regarda sa mère en tentant de mettre les cheveux qu'elle avait saisis dans sa bouche souriante.

Asuka finit par abandonner. « Shinji !

— Qu'est-ce qu'il… lui répondit-il depuis le couloir, mais il s'interrompit en entrant dans la chambre d'Aki et en voyant l'embarras de sa femme. Elle te tire encore les cheveux ? s'enquit-il de l'évidence, s'approchant aussitôt pour l'aider.

— Ah ? » Aki le regarda avec confusion tandis qu'il la tenait et qu'il démêlait les mèches rousses hors de sa petite main. Avant qu'elle ne puisse se mettre à pleurer la perte de son "jouet", Shinji la prit avec précaution des bras d'Asuka et la serra contre lui.

— Mais qu'est-ce qu'elle veut toujours à mes cheveux ? demanda Asuka épuisée, quoique la question ne s'adressait à personne en particulier.

— Ma foi, elle les aime bien, opina néanmoins Shinji, plaçant soigneusement Aki dans son lit. Ils sentent bon après tout, et ils sont d'un rouge siii vif. » Il exagéra les derniers mots en chatouillant sa petite fille, qui répondit en battant frénétiquement des jambes et en riant à gorge déployée.

— Ne la perturbe pas tant, marmonna Asuka sans vraiment le regarder, tout en tordant ses cheveux entre ses doigts. C'est l'heure de sa sieste, c'est pour ça que je voulais la mettre au lit.

— D'accord, d'accord, chuchota-t-il alors en tirant les couvertures sur sa fille et en l'embrassant sur le front. Fais de beaux rêves, Aki. »

La fillette vagit un peu lorsqu'il disparut de sa vue, mais il se força à l'ignorer. Il se tourna vers Asuka et s'approcha, mais elle l'arrêta avant qu'il ne puisse la serrer dans ses bras. « Shinji ? demanda-t-elle à voix basse. Tu peux aller chercher les ciseaux de coiffure ?

— Hein ? On s'est coupés les cheveux il y a quelques jours à peine », s'étonna-t-il.

Asuka poussa un profond soupir. « Je sais. Je… je pense qu'il vaudrait mieux que je les raccourcisse un peu plus.

— Quoi ? Tu veux dire…?

— Eh bien, ça serait plus pratique. Je veux dire, combien de fois ai-je déjà oublié de m'attacher les cheveux, surtout quand elle pleure la nuit ? » Elle se tourna vers lui, réussissant tant bien que mal à lui sourire faiblement. « Et ce n'est pas comme si tu ne m'aimais que pour ma longue chevelure ondoyante, n'est-ce pas ? »

Il continua à la fixer du regard, se demandant apparemment si elle en était sûre, mais au bout d'une seconde il lui rendit son sourire et hocha lentement la tête.

« Très bien dans ce cas. Prépare-toi, je reviens dans un instant. »

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Asuka se regardait, assise sur une petite chaise devant le miroir de la salle de bains. Elle ne pouvait nier se sentir sentimentale en se voyant ainsi, sachant qu'un nouvel aspect de sa vie était sur le point de s'achever. Elle se tendit en voyant Shinji s'approcher derrière elle, prenant une paire de ciseaux parmi les instruments de coiffure.

« Alors, combien…?

— Pas- pas trop », l'interrompit-elle, plus durement qu'elle ne l'aurait voulu. Aussitôt, ses épaules s'affaissèrent de nouveau. « Juste assez pour qu'elle… disons, pour qu'elle ne puisse pas les atteindre aussi facilement. J-je ne sais pas… aux épaules ? » Elle soupira, d'un air abattu. « Peut-être un peu au-dessus…? »

Il se contenta de hocher la tête.

Asuka ferma les yeux quand il débuta son travail. Elle ne voulait pas voir ça. C'était déjà assez pénible d'entendre le cliquetis régulier des ciseaux qui la déchargeaient d'un poids familier. Il lui avait fallu des années pour les faire pousser et en prendre soin et elle avait toujours été fière de ses boucles brillantes, se délectant des compliments sur ses cheveux avant même qu'elle n'arrive au Japon où ils se remarquaient davantage encore grâce à leur couleur rouge vif naturelle. Et maintenant, ce n'était qu'une question de minutes avant que Shinji ne donne le dernier coup de ciseaux.

« Très bien, je crois que j'ai fini », annonça-t-il.

Elle inspira profondément par deux fois, doutant de vouloir vraiment voir le résultat, mais alors, en hésitant, elle ouvrit à nouveau les yeux.

Il avait, en fait, fait un travail correct. Ses cheveux s'arrêtaient maintenant un peu au-dessus de ses épaules en plusieurs mèches fines, un peu plus courtes sur les côtés. Mais d'une certaine façon, cela faisait bizarre de se dire que la personne qui lui renvoyait son regard dans le miroir était vraiment elle-même. Quasi distraitement, elle passa la main dans ce qui restait de sa chevelure rousse.

« J'ai l'air vieille… déclara-t-elle d'une voix éteinte.

— Non, dit Shinji en se penchant sur elle avec un sourire rassurant. Tu as l'air d'une mère… »

Et pour une raison ou une autre, s'être débarrassée de tous ces cheveux emmêlés ne lui parut plus si terrible que ça.

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« Oh, pas encore ! » geignit Shinji en tenant sa fille loin de lui tout en se précipitant avec elle vers la salle de bains. Si le « oh, oh » qui se lisait sur son visage ne lui avait pas dit ce qu'elle venait de faire, l'odeur nauséabonde y aurait largement suffi.

Asuka était occupée à remplir la machine à laver pour la deuxième fois de la journée lorsqu'ils entrèrent en coup de vent, se dirigeant droit vers la table à langer.

« Encore ? demanda-t-elle aussitôt, tout aussi épuisée que lui. C'est la troisième fois depuis ce matin !

— Je sais, grommela Shinji, retirant déjà la barboteuse d'Aki. Si ça continue comme ça, il va falloir qu'on aille chercher d'autres couches aujourd'hui en fin de compte.

— Je me demande surtout où mettre toutes celles qui sont usagées ! On ne peut pas gaspiller de l'essence avec des allers-retours quotidiens à la décharge.

— Peut-être qu'on devrait en utiliser des lavables ? »

Asuka montra du doigt les piles de linge à ses pieds. « Et avoir encore plus de lessive ? » Elle commit l'erreur de s'avancer vers eux au moment où Shinji retirait la couche. « Ooh, gémit-elle en fermant les yeux, tentant d'éventer la puanteur, tandis qu'Aki gloussait en voyant les drôles de grimaces que faisaient ses parents. Est-ce qu'elle aurait un problème de digestion ?

— J'ai bien peur que non », dit-il en secouant la tête, tout en essuyant sa fille après avoir jeté la couche pleine dans la "cellule de contamination", ainsi qu'ils avaient pris l'habitude d'appeler la poubelle couverte. Pendant ce temps, Aki remuait les doigts en direction de ses parents écœurés, tandis qu'on lui appliquait le talc.

— Mais elle vomit aussi beaucoup, fit remarquer Asuka en détournant son regard vers le tas de vêtements où le dîner de la veille d'Aki était nettement visible sur sa chemisette préférée.

— Peut-être qu'on lui donne juste trop… HÉ ! protesta Shinji lorsqu'il fut repoussé de côté par sa femme.

— Laisse-moi m'en occuper, déclara-t-elle en prenant une couche neuve dans la pile.

— Mais elle pleurniche toujours quand tu le fais ! Tu les lui mets trop serrées ! »

Et en effet, le visage d'Aki prit un air légèrement renfrogné lorsque sa mère tendit les bandes adhésives. Asuka cependant resta fermement sur sa position.

« Non, je les lui mets exactement comme il faut ! C'est toi qui les lui mets trop lâches ! Il lui faudra peut-être un peu plus de temps pour qu'elle soit à l'aise dedans, mais au moins elle ne débordera pas par la suite, ce qui serait bien pire pour nous tous ! » expliqua Asuka tout en relevant sa fille qui, fidèle à la parole de sa mère, avait déjà oublié la sensation gênante d'étroitesse lorsqu'elle quitta la table. Reprise dans les bras douillets de sa maman, elle reprit rapidement son dynamisme habituel…

Pendant à peu près dix secondes.

« ENCORE ? » gémirent ses parents à l'unisson.

En soupirant, Asuka se mit à déboutonner à nouveau son pull. « Rappelle-moi, combien de temps avant qu'on puisse essayer de lui apprendre le pot ? »

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« Je suis rentré ! » annonça Shinji dans la maison en retirant ses bottes et en mettant de côté le seau contenant le résultat décevant de sa pêche. Les pleurs sonores d'Aki résonnaient dans l'air, aussi lorsqu'il n'eut aucune réponse, il pensa qu'Asuka ne l'avait tout simplement pas entendu.

Il s'avéra que cette déduction était loin de la vérité lorsque sa femme se précipita dans le hall d'entrée, berçant son enfant contre son épaule. Son coup d'œil aux yeux rouges et gonflés d'Asuka ne fit que rehausser l'impression que quelque chose allait très mal.

« Shinji ! sanglota-t-elle au bord de l'hystérie. Je voulais justement aller te chercher ! J-je crois qu'elle est malade ! Je — elle — »

Shinji ne perdit pas de temps et franchit rapidement l'écart qui les séparait, enlaçant d'une main réconfortante sa femme bouleversée, qui enfouit immédiatement son visage au creux de son épaule, et plaçant l'autre dans le dos de sa fille souffrante. Sentant Asuka se calmer légèrement, il lui prit délicatement Aki, évaluant la température du bébé, mais ne trouvant aucun signe de fièvre.

« Elle- elle a pleuré tout le temps, lui dit Asuka en reniflant. Mais il n'y a rien dans sa couche et elle n'a pas sommeil, et pas non plus faim. Et j'ai beau la porter dans mes bras, elle ne veut pas se calmer.

— Tu as essayé sa tétine ? » tenta de raisonner Shinji, tout en essuyant les traces de larmes et de salive du menton d'Aki.

Asuka secoua la tête. « Elle bave tellement que j'ai eu peur qu'elle ait du mal à respirer avec. Mais elle n'a pas non plus l'air d'avoir avalé quelque chose. »

Il acquiesça d'un hochement de tête en introduisant délicatement un doigt investigateur dans la bouche de sa fille, sur lequel elle la referma aussitôt. Ses mâchoires n'étaient pas assez fortes pour lui faire mal, mais sa réaction n'était qu'un autre indice en faveur de son hypothèse. « Elle veut probablement juste quelque chose à mâchouiller.

— Mâchouiller ? »

Shinji répondit par son sourire le plus convaincant face à son expression ahurie. « Je crois qu'elle fait ses dents, expliqua-t-il. Elles n'ont pas l'air d'être encore sorties, mais je pense que ça devrait arriver d'un jour à l'autre maintenant. On doit avoir un anneau de dentition quelque part, ça devrait calmer… » Il n'acheva pas, remarquant qu'Asuka ne partageait pas son enthousiasme, mais se laissait glisser contre le mur, épuisée. Elle porta une main tremblante à son front.

« S-ses dents ? » exhala-t-elle avant que des sanglots ne lui secouent le corps tandis que des larmes coulaient sur son visage.

Inquiet, Shinji se mit lui-même à genoux, prenant soin de toujours tenir correctement Aki, qui regardait elle aussi sa mère avec des yeux inquiets. « Asuka… »

Mais elle se recula simplement. « J-je croyais… et alors elle était juste… » Elle secoua la tête. « J'aurais dû le savoir. J'aurais dû le savoir, mais ça ne m'est même pas venu à l'esprit. Quel… quel genre de mère est-ce que je fais ?

— Asuka, ne dis pas des choses pareilles. Tu n'es pas une mauvaise mère juste parce que tu n'arrives pas instantanément à reconnaître tous les signes qu'elle t'envoie.

— M-mais ce n'est pas comme lui donner le mauvais jouet ou… ou tenter de la nourrir quand elle veut seulement un câlin. J'aurais dû savoir ça !

— Chut, tenta-t-il de la calmer, dégageant son doigt et posant sa main contre sa joue pour sécher les larmes de la jeune femme en pleurs. Combien de temps as-tu dormi la nuit dernière ?

— Qu-quoi ? renifla Asuka, manifestement perplexe devant la question apparemment hors de propos.

— J'ai remarqué que tu restes souvent éveillée au lit, comme si tu t'attendais encore à ce qu'elle se mette à pleurer d'un moment à l'autre, expliqua Shinji, changeant de position pour bercer sur son genou droit Aki, qui semblait déjà sur le point de se remettre à pleurer.

— Je… je ne sais pas, finit par admettre Asuka. J'ai… je persiste à craindre qu'elle ait besoin de moi à tout moment. Chaque petit bruit me tient éveillée dans l'attente d'en entendre davantage. » Elle soupira avec une moue furieuse, signe pour Shinji qu'elle était en train de se réprimander. « Je crois que la plupart du temps je ne fais que m'imaginer des choses…

— Eh bien voilà, approuva-t-il. Tu es tout simplement fatiguée. Je crois qu'Aki dort maintenant bien mieux que tu ne l'as fait ces dernières semaines.

— Ah ! »

Le son leur fit tous deux baisser les yeux sur leur bébé, qui tendait les mains vers Asuka avec un air inquiet dans ses yeux bleus vifs.

« Tu vois ? demanda Shinji en souriant tandis que sa femme comblait l'écart entre les deux mains de sa fille. Elle non plus n'aime pas voir son excellente mère toute triste. »

Asuka finit par laisser échapper un petit rire à cela. Shinji lui donna un bref baiser avant de poursuivre en chuchotant : « Repose-toi. Je m'occupe d'elle pour le reste de la journée. »

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Shinji examina une dernière fois le contenu des casseroles sur la cuisinière avant de s'estimer satisfait et tourna les talons pour sortir de la cuisine. En entrant dans le salon, il vit les deux femmes de sa vie face à face.

Asuka était couchée à plat ventre, la tête appuyée sur son bras gauche, tout en regardant sa fille dans ses yeux brillants. Aki était à quatre pattes, s'agitant fébrilement de haut en bas en regardant sa mère depuis son "tapis d'exercice". C'était là qu'ils avaient étendu la couverture pelucheuse par terre, là où ils pouvaient garder un œil sur leur enfant, tandis qu'elle pouvait s'essayer à ramper sur un terrain plus doux que la moquette.

Entre la mère et la fille, cependant, se trouvaient non pas les jouets habituels, qui étaient pour l'heure éparpillés sur la couverture derrière la fillette, mais une feuille de papier et un paquet de crayons gras, l'un d'eux, un bleu, dans le petit poing d'Aki — se dirigeant vers sa bouche.

« Oh non non non, ça ne se mange pas ! intervint rapidement Asuka, prenant la main d'Aki dans la sienne et l'abaissant sur le papier, la guidant par-dessus la surface afin que la cire forme un cercle. Là, tu poses ça sur le papier et tu dessines de jolis traits colorés.

— Ah ! » Les yeux d'Aki s'écarquillèrent, battant le sol de sa main libre sous le coup de l'excitation devant cette formidable nouvelle découverte, souriant largement à sa mère si talentueuse qui était capable de produire de telles merveilles.

Shinji, cependant, regardait la scène d'un point de vue nettement plus circonspect. « Euh…

— Oh, hé. » Asuka tourna la tête en le remarquant. « Le dîner est prêt ?

— Oui, mais… Asuka, je… euh… »

Ses yeux se plissèrent. « Quoi ? »

Il soupira, le ton sec de sa voix le prévenant de l'inévitable. « Oh, rien…

— Quoi, baka ? le pressa-t-elle de manière plus agressive, mais pas menaçante pour autant, afin de ne pas effrayer Aki qui examinait curieusement de plus près le crayon dans sa main.

— Eh bien… tu ne crois pas que c'est un peu tôt pour qu'elle dessine ? »

Asuka se contenta de lever les yeux au ciel. « Bien sûr, elle ne va pas nous faire une deuxième Joconde, mais je suis sûre qu'elle aime voir qu'elle est capable de créer quelque chose, même si ce n'est qu'un tas de gribouillis.

— Ouais, mais j'ai bien peur que ce ne soit pas seulement sur le papier, mais aussi sur les murs, la moquette, ses vêtements… et bien sûr sa bouche », conclut-il en montrant du doigt leur fille qui était déjà en train d'essayer de goûter à nouveau la cire.

Alarmée, Asuka se retourna et saisit une fois de plus la petite main. « Oh, Aki, non ! Je t'ai dit que ça ne se mange pas ! répéta-t-elle sa leçon précédente d'un ton implorant, mais au vu du regard étonné du bébé, avec un tout aussi piètre résultat. Asuka abandonna dans un soupir.

« Bon, eh bien si tu as tellement faim, on ferait bien d'y aller, murmura-t-elle à son enfant qu'elle prit en se relevant. Papa a préparé le dîner après tout. »

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Elle avait mené maintes rudes batailles, affronté des ennemis monstrueux, lutté à deux doigts de la mort pour le bien de rien de moins que la race humaine toute entière (ainsi que son amour-propre). Mais aucun de ces combats n'avait autant mis sa volonté à l'épreuve, ne l'avait amenée si près de s'avouer vaincue que les fois où elle faisait face à ces armes ultimes : les yeux bleus vifs de sa fille.

« Ne me regarde pas comme ça, la pria Asuka à voix basse, berçant Aki dans ses bras en la portant jusqu'au berceau dans la chambre déjà obscure. Tu sais qu'il est l'heure pour toi d'aller dormir.

— Heu ? »

Asuka soupira fatiguée, mais en même temps ne put s'empêcher de sourire lorsqu'Aki inclina la tête de côté, se pelotonnant plus près pour tenter de s'attirer davantage de sympathie. Instinct maternel ou non, elle était à sa façon sûre et certaine que sa petite fille ne faisait que feindre l'ignorance, sachant fort bien qu'il était temps de s'arrêter là pour aujourd'hui.

Sa petite fille… déjà elle n'était plus guère aussi petite qu'elle l'avait été, d'ailleurs. Asuka avait toujours levé les yeux au ciel en entendant les parents qui déploraient que leurs enfants grandissent si vite, mais maintenant qu'elle faisait elle-même face aux changements rapides, elle comprenait un peu mieux de telles déclarations. Aki était déjà devenue trop grande pour trois barboteuses et la rose qu'elle mettait maintenant commençait elle aussi à devenir serrée. La fine couche de cheveux bruns était devenue plutôt épaisse et non moins longue, deux bons centimètres lui pendant librement dans le cou.

Et ce n'était pas qu'en termes de taille. Elle rampait à travers la maison et le jardin si vite maintenant qu'Asuka se sentait presque vieille à force d'avoir à suivre le rythme effréné de la fillette chaque fois qu'Aki s'intéressait de trop près à des petits objets qui avaient l'air bien trop bons, aux portes ouvertes menant vers le monde extérieur ou aux escaliers et autres hauteurs prodigieuses.

Ils l'avaient finalement habituée à manger des aliments solides quelques temps plus tôt — du moins dans la mesure où ceux-ci parvenaient dans sa bouche. Ce n'était pas qu'elle n'aimait pas ça, bien au contraire. La première fois que Shinji avait essayé de lui donner à manger, elle avait tellement agité les bras de joie à sa première bouchée qu'elle avait accidentellement heurté le bol sur sa chaise haute à un tel angle qu'il avait voltigé en l'air, répandant son contenu sur la chemise de Shinji avant de lui atterrir sur la figure.

Se le rappeler couvert de purée de carottes donnait toujours envie de rigoler à Asuka — quant à lui, il n'en avait eu aucune envie. Néanmoins, il valait toujours mieux la nourrir eux-mêmes. Ce n'était pas qu'elle n'arrivait pas à tenir une cuillère et sûrement pas qu'elle était incapable de mettre quelque chose dans sa bouche avec ses mains, bien que la coordination fasse bien sûr encore défaut. Mais surtout, elle oubliait souvent ce qu'elle tenait dans les mains ou se mettait à jouer exprès avec, aussi lui donner à manger leur faisait perdre bien moins de temps que devoir nettoyer toute la cuisine (ainsi que la petite fille elle-même).

Cependant, ce n'était qu'une question de temps avant que la petite coquine dans ses bras n'apprenne cela aussi.

Mais Asuka ne ressentait pas le pincement de tristesse qui accompagnait généralement les inquiétudes de certains parents au sujet du changement. Non, elle se sentait exultante et fière à chaque fois qu'elle voyait Aki faire de nouvelles découvertes, apprendre de nouvelles choses sur le vaste monde qui l'entourait et acquérir de nouvelles aptitudes. Après tout, c'était sa fille, son petit enfant. La voir s'épanouir était la plus grande réussite qu'Asuka avait jamais obtenue.

La mère aux cheveux roux n'avait pas réalisé jusque là qu'elle était en train de fredonner une berceuse pour la fillette qui, maintenant en train de bâiller, finit par cesser de résister et accepta qu'il soit l'heure d'aller au lit. Aki ne lutta pas du tout lorsque sa mère la coucha soigneusement dans son lit et, après un autre couplet de la chanson, ses paupières se fermèrent. Asuka sourit devant ce spectacle paisible, caressant encore une fois les boucles brunes de sa fille.

« Gute Nacht, mein Schatz. » Un dernier baiser sur le front de son bébé et elle s'en alla pour la laisser dormir, comme d'habitude. Mais cette fois-ci, elle n'alla pas loin.

— Nah ! »

Asuka pivota aussitôt. « Quoi ? » En deux enjambées seulement, elle revint auprès du lit où une Aki tout à fait réveillée gloussait en la voyant. « Est-ce que tu viens de dire…?

— Nah ! »

Les yeux écarquillés, elle reprit sa fille dans ses bras, un sourire fier se dessinant lentement sur sa bouche toujours béante sous le coup de la surprise.

« Shinji ! cria-t-elle. SHINJI ! »

Il ne lui fallut que quelques secondes pour se précipiter dans sa chambre avec une expression de panique sur le visage. Il avait dû prendre l'empressement dans sa voix pour une urgence, ce qui était également évident à son ton de voix. « Que-qu'est ce qu'il y a ? » haleta-t-il.

Cependant, se sentir coupable était la dernière chose qu'Asuka avait en tête. « Elle a dit son premier mot ! » s'exclama-t-elle, rayonnante, sans même songer à s'excuser pour lui avoir fait peur.

Shinji soupira de soulagement. « Ah, c'est tout ? Je me disais déjà… » Il s'interrompit lorsque les mots atteignirent enfin ses fonctions cognitives supérieures. « Attends, quoi ?!

— Je lui ai souhaité une bonne nuit et elle a essayé de répéter », expliqua Asuka, sans quitter des yeux la petite fille riante dans ses bras qui, à l'évidence, appréciait le supplément d'attention auquel elle avait droit ce soir-là.

Shinji cependant se gratta la tête, l'air plutôt sceptique. « Tu accordes probablement un peu trop de sens aux sons qu'elle émet. Elle a toujours baragouiné un peu, non ? C'est un peu tôt pour qu'elle se mette à parler.

— Tu entends ça ? » Asuka ne se soucia pas de lui répondre directement et s'adressa seulement à Aki. « Ton papa ne crois pas que tu saches déjà parler. Mais on va lui faire voir, pas vrai ?

— Heu ? babilla l'enfant.

— Tu peux dire "maman" ?

— Asuka », intervint Shinji en soupirant à moitié.

Elle persista cependant à l'ignorer. « Allez, dis "maman", implora-t-elle.

— Ah ?

— "Ma-man".

— Asuka, ça ne sert à rien de la forcer…

— Aman ! »

La chambre devint aussitôt silencieuse, à l'exception du rire innocent de la fillette de dix mois, quand ces syllabes sortirent de la bouche d'Aki.

« Tu vois ? rayonna Asuka.

— Ça, c'est… assurément… euh… surprenant, avoua Shinji, mais pour une fois, sa femme l'ignora au lieu de jubiler du fait qu'elle ait eu raison.

— Tu peux dire "papa" ? encouragea-t-elle l'enfant qu'elle berçait plus fort dans ses bras, débordante de fierté pour sa fille si intelligente. "Pa-pa" »

Elle ne fut pas déçue. « Baga ! »

Les deux quasi-adultes se regardèrent avec une expression de surprise identique se reflétant sur leur visage, mais tandis que celle d'Asuka se changeait en amusement, celle de Shinji devint plutôt — inquiète ? « Elle n'a pas vraiment dit ce que je crois qu'elle a dit, n'est-ce pas…? »

Asuka, cependant, était trop occupée à rire pour lui répondre. Mais celui-ci décrut en un faible sourire quand elle sentit le petit corps contre elle, et elle remarqua que ses bras se resserraient un peu plus autour d'Aki, en lui faisant un gros câlin.

Une autre "première" de passée…

D'accord, il y avait peut-être un léger pincement après tout…

Mais juste un vraiment, vraiment tout petit.

Vraiment.

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« Deux semaines… »

Ne comprenant pas vraiment le sens des mots qu'il marmonnait pour lui-même, penché sur son bureau, la curiosité d'Asuka exigea d'en savoir davantage.

« Hein ? »

Shinji sursauta légèrement, ne l'ayant apparemment pas remarquée se tenant dans l'encadrement de la porte avant qu'elle ne se soit manifestée. « Oh, salut. Fini pour aujourd'hui ?

— Ouais, j'espère, bâilla Asuka. Elle dort profondément et je crois que je ne vais pas tarder à faire de même. »

Le soleil n'était même pas encore tout à fait couché, mais elle se sentait plus fatiguée qu'après une interminable session d'entraînement. Pourquoi personne ne lui avait-il dit que s'occuper d'un petit bébé pouvait être aussi éprouvant ?

« Pourquoi ne vas-tu pas au lit dans ce cas ? proposa Shinji, comme il fallait s'y attendre. Je te rejoins dès que j'ai fini ici. »

Elle secoua la tête. « Prends tout le temps qu'il te faudra, je ne serai probablement plus en état de le remarquer quand tu arriveras, de toute façon, marmonna-t-elle en sentant ses paupières s'alourdir à nouveau. C'est juste… qu'est-ce que tu voulais dire par "deux semaines" ?

— Oh ça… » Un petit sourire se dessina sur le visage de Shinji. « Dans deux semaines, ça fera un an.

— Un an depuis…? » répéta Asuka, attendant la suite avant de finir par comprendre. Sa somnolence fut aussitôt remplacée par de l'excitation, ne serait-ce que pour un moment. « Tu veux dire… c'est l'anniversaire d'Aki ? Tu as tenu le compte ?

— Ouais. Tu ne l'as jamais vu ? demanda-t-il en brandissant un calendrier de fortune qui, du moins pour le moment, ne semblait consister que d'un énorme mois. Ça fait 351 jours maintenant.

— Le temps a passé si vite. J'ai toujours cru que c'était juste quelque chose que les vieux pensent quand ils n'ont rien de mieux à faire que de vieillir. Mais on dirait bien qu'il ne s'arrête pas pour nous non plus, médita Asuka en souriant vaguement. Alors il reste encore deux semaines, hein ? Voyons voir, de quoi allons-nous avoir besoin pour la fête ? De cadeaux bien sûr et d'un gâteau, oh, et de décorations. Est-ce qu'on a encore des ballons ?

— La fête ? l'interrompit Shinji. Tu crois que c'est bien nécessaire, tout ça ? Elle est encore trop petite pour en avoir de beaux souvenirs plus tard, de toute façon.

— Et alors ? Ce sera amusant ! Et en tant que bons parents, il est bien sûr de notre devoir de prendre des photos de son premier anniversaire, portant un adorable chapeau et du gâteau plein la figure, pour pouvoir la torturer avec dans quelques années. »

Shinji pouffa de rire à cela. « Je crois qu'il vaut mieux que j'aille chercher le caméscope aussi dans ce cas. »

Asuka se joignit à son rire en lui ébouriffant les cheveux. « Oh, j'adore quand tu es diabolique. »

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« Bon Dieu, tu commences vraiment à ressembler à Kensuke avec ce truc, grogna Asuka, avant de devoir esquiver pour éviter de se prendre un coup du caméscope, lorsque son mari à qui elle s'était adressée se retourna sans l'écarter de son œil.

— Quoi ? J'ai manqué d'enregistrer ses premières reptations parce que je n'y avais pas pensé et j'ai manqué d'enregistrer ses premiers mots parce que je n'avais pas cru que c'était vraiment ses premiers mots. Je ne vais pas manquer aussi ses premiers pas. »

Asuka leva les yeux au ciel en secouant la tête, tandis qu'elle se laissait retomber au fond du canapé. À côté d'elle, Shinji refit aussitôt le point sur leur fille qui s'était soulevée pour regarder par-dessus la table, se balançant légèrement de haut en bas en fixant d'un air subjugué sa balle préférée qui s'y trouvait, telle une lionne observant sa proie. Une petite lionne bien trop fébrile. Asuka envisagea de tout simplement lui donner le jouet aux rayures rouges et jaunes, mais elle avait appris que cela gâcherait l'essentiel du plaisir pour Aki et qu'elle s'en ennuierait vite après l'avoir reçu ainsi. Au pire, elle se mettrait même à pleurer pour s'être fait gâcher son "jeu".

Il était vrai qu'elle devait bientôt se mettre à marcher. Elle avait d'ailleurs déjà fait quelques pas chancelants en se tenant fermement aux meubles ou aux mains de ses parents, mais jusque là jamais toute seule. Ce n'était cependant qu'une question de temps.

Aussi Shinji s'était mis à suivre les activités de leur enfant tout au long de la journée avec le caméscope qu'il avait trouvé quelques temps plus tôt. Une part d'Asuka trouvait cela plutôt attendrissant, mais même cette part se faisait lentement éclipser par celle qui trouvait cela prodigieusement ridicule. Et il y avait aussi une petite part qui commençait à se sentir négligée…

« Laisse donc tomber. Ça fait près de trois jours que tu fais ça, se plaignit-elle. Elle n'a apparemment aucune intention de devenir une star de cinéma.

— J'en doute, murmura Shinji sans même la regarder. C'est ta fille après tout.

— TU DISAIS ? »

Il faillit lâcher la caméra, n'ayant peut-être même pas remarqué qu'il avait dit ça tout haut. Asuka le surplombait déjà, faisant de son mieux pour arborer sa grimace la plus intimidante et celle-ci ne lui fit pas défaut, la peur et la confusion se lisant en retour sur son visage.

« Serais-tu en train de dire que je suis égocentrique ?! l'accusa-t-elle tandis qu'il reculait davantage.

— B-ben… non… j-je… » Il atteignit le bout du canapé et en glissa aussi loin qu'il le pouvait.

Mais elle continua à le poursuivre. « Qu'il faut toujours que je me tienne dans le feu des projecteurs ?!

— Ch-chérie, je… » tenta-t-il faiblement de l'apaiser, et Asuka dut prendre garde à ne pas se mettre à sourire. Il n'utilisaient de tels termes affectueux que lorsqu'ils faisaient semblant d'être mièvrement romantiques pour rire ou qu'ils tentaient (ou plutôt qu'il tentait) de calmer l'autre.

— Que je veux être glorifiée par tous les êtres qui respirent sur cette planète ?! »

Elle l'avait plus ou moins plaqué contre le mur désormais, bien qu'il tente encore de reculer davantage tandis qu'elle le foudroyait du regard droit dans les yeux. « N-non, bien sûr que non…

— Non ? » se rétracta-t-elle soudain, mettant plus qu'assez de déception dans sa voix. Maintenant elle ne pouvait plus dissimuler davantage son sourire, ne lui ayant plus laissé d'échappatoire. « Je croyais que tu savais au moins cela de moi depuis le temps. »

Avec un soupir, il s'affaissa à terre, ayant enfin reconnu la plaisanterie, et elle ne put s'empêcher de pouffer de rire.

« Après tout ce temps, tu es toujours… » Elle s'interrompit en se retournant et en trouvant son chemin bloqué.

Aki se contenta de sourire devant son visage médusé. « Manman ? »

L'amusement qui avait précédé fut mêlé d'une fierté sans bornes et le sourire d'Asuka se trouva ravivé et non plus seulement dû à une petite blague idiote. La scène n'ayant pas pris plus de quelques secondes, la petite fille n'aurait pas pu ramper jusque là et encore moins se mettre debout sans aide dans cet intervalle.

Dans son dos, émana un soupir. « Et j'ai encore manqué ça. »

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Aki riait aux éclats, prenant visiblement plaisir à marcher sur le drôle de sol en tenant la main à ses deux parents. Son regard était fixé sur ses pieds qui s'enfonçaient dans les grains de sable chaque fois qu'elle faisait un pas chancelant. Soit elle n'avait absolument pas remarqué les alentours, soit, ce qui était aussi fort probable, elle s'en moquait, ignorante de la vision d'horreur ou même de l'anormalité des Evas crucifiées ou de la tête géante au loin.

« Dire que l'odeur ne la dérange même pas… s'étonna Asuka à voix haute.

— Ma foi, c'est la première fois qu'elle va à la plage, raisonna Shinji. La première fois où elle n'est pas portée et endormie la plupart du temps, du moins. Alors c'est juste une nouvelle chose de plus à découvrir pour toi, pas vrai ? »

Il se tourna vers le visage souriant d'Aki à cette dernière phrase, la fillette, même s'il était peu probable qu'elle ait saisi grand-chose à la conversation, parvenant à comprendre au changement de son ton qu'il lui parlait. Elle lâcha la main de sa mère pour montrer quelque chose devant elle.

« Lô maman ! s'exclama-t-elle gaiement.

— Quoi maman ? » lui demanda Asuka, mais elle ne reçut sa réponse qu'en voyant la fillette se dégager aussi de la prise de son père et se mettre à courir.

Alors, à son horreur, Asuka comprit. Avec son vocabulaire très limité, Aki avait plus d'une fois utilisé le mot « maman » comme synonyme de quelque chose de rouge. Son cœur faillit s'arrêter en voyant sa fille courir en riant vers la mer de LCL.

« Non Aki, attends ! »

Instinctivement, elle bondit en avant pour rattraper son enfant avant qu'elle ne puisse entrer en contact avec le fluide, avant qu'elle ne devienne… comme eux…

Mais elle se trouva soudain retenue. Fixant Shinji, choquée et incrédule, elle tenta de se libérer, de sauver…

« Laisse-la, dit-il, incroyablement calme comme s'il n'y avait pas de problème. C'est assez peu profond par ici.

— Mais… » Elle finit par se libérer de sa prise, mais vit qu'il était déjà trop tard. Aki courait dans des gerbes d'éclaboussures, visiblement émerveillée par l'"eau-maman". Rien ne s'était produit.

Les épaules d'Asuka retombèrent de soulagement, mais elle se sentit également complètement idiote pour avoir cédé à la panique de manière irraisonnée. Bien sûr que rien ne s'était produit. Ils avaient été en contact avec le LCL des milliers de fois sans y être instantanément réduits eux aussi. Mais depuis que tout ça s'était produit… Aucun d'eux n'y avait touché depuis qu'ils étaient sortis de la mer.

Naturellement, cela la dégoûtait quand même de penser à ce qu'était réellement ce dans quoi sa fille courait avec tant d'insouciance, mais bien sûr, Aki ne pouvait pas le savoir.

Jamais elle n'avait tant envié l'ignorance de sa fille.

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« Aki, ne traîne pas, s'il te plaît ! »

La fillette d'un an et demi releva la tête en entendant l'appel de son père, accélérant son pas hésitant pour le rattraper. Elle lui adressa un large sourire, serrant à deux mains son nouveau bien, consistant en un livre de coloriage.

Shinji tenta de lui rendre son sourire, mais celui-ci était plutôt forcé. Il se serait mieux senti s'il avait pu porter sa fille. Non seulement cela aurait été plus rapide, mais aussi plus sûr pour une petite fille qui avait encore un peu de mal à tenir sur ses jambes, surtout dans ces parages. Mais son chargement après leurs "courses" l'amenait déjà à la limite de ses forces.

Il comprenait bien que ce soit excitant pour elle de venir ici, mais les ruines de Tokyo-3 étaient un endroit bien trop dangereux à son goût pour y batifoler. Cependant s'ils la confinaient uniquement à la maison et au jardin, elle risquait de devenir d'autant plus curieuse au sujet du monde extérieur et de faire dieu-sait-quoi pour le voir.

Un peu de curiosité n'était pas un crime, du moins pas pour une enfant de son âge. Mais il aurait souhaité que cela n'inclue pas se glisser dans tous les trous menaçant de s'effondrer, jeter des coups d'œil dans tous les coins et escalader toutes les monticules de béton épars, juste pour voir quelles choses nouvelles et excitantes l'y attendaient.

S'inquiéter de chacun des pas qu'elle faisait lui suffisait déjà comme ça. Il aurait préféré se rendre avec la camionnette juste devant le magasin, mais le secteur était l'un des plus atteints, les décombres des immeubles jadis majestueux le rendant quasi infranchissable pour quoi que ce soit d'autre qu'un 4x4 ou quelque chose de taille assez réduite pour franchir le couloir étroit qui subsistait de la large rue.

Et les alentours instables n'étaient même pas le plus grand danger.

« Papa ? » Son ton curieux fit s'arrêter à nouveau Shinji. Elle le regarda de ses grands yeux bleus et montra quelque chose de sa main gauche. « Toutou ? »

Ses sens entraînés pour le combat s'affûtèrent aussitôt. Suivant des yeux la direction qu'elle lui indiquait, il se plaça devant sa fille de manière défensive, déposant lentement à terre les trois pleins sacs de courses. Il n'était pas tout à fait sûr de ce qui se trouvait là, immobile derrière un tas de gravas, avec seule sa fourrure d'un brun orangé visible, mais cela rôdait dans leur passage et il n'allait pas prendre le risque de se faire attaquer par surprise.

« Reste là, chuchota-t-il à Aki. Je reviens tout de suite. »

Ramassant une tige d'acier rouillé qui avait fait partie de l'armature d'un immeuble, il s'avança prudemment, priant pour que ce soit quelque chose d'inoffensif qui prenne la fuite en le voyant. Faire du bruit aurait peut-être eu le même effet en lui épargnant la tension nerveuse, mais cela aurait tout aussi bien pu amener quelque chose de moins inoffensif à les remarquer soudain et il préférait avoir l'élément de surprise de son côté dans ce cas-là.

Alors qu'il escaladait le tas, son arme brandie au-dessus de sa tête à deux mains pour pouvoir frapper de toutes ses forces à tout moment, il jura lorsqu'il délogea accidentellement du pied une pierre qui ricocha bruyamment à plusieurs reprises en dégringolant. Par chance, ce qui se trouvait là devait être sourd ou profondément endormi ou…

…mort.

Lorsqu'il atteignit le sommet du monticule, prêt à frapper, il remarqua que ça n'était plus nécessaire. Ce qui devait avoir été un chat errant gisait éventré dans une flaque de sang.

De sang frais.

Ce ne fut pas tant la vision sanglante qui le fit frissonner jusqu'à la moelle, mais plutôt le fait que cela avait dû avoir lieu très récemment. La créature qui avait fait ça avait probablement été dérangée — et très probablement par eux deux. Ce qui voulait dire qu'elle était encore dans les parages.

Il se retourna aussitôt pour chercher Aki des yeux. Il eut un bref choc mêlé de panique en ne voyant que son nouveau livre à l'endroit où il l'avait laissée, mais fut vite soulagé lorsqu'il reconnut sa silhouette tentant d'escalader un large pan de mur brisé. Il fut derrière elle en quelque secondes, lui arrachant un cri de surprise en la soulevant du morceau de béton avant qu'elle ne réalise que c'était lui.

« Je ne t'avais pas dit de rester là ? » lui dit Shinji en faisant de son mieux pour faire passer son inquiétude pour de la sévérité, mais ce masque ne tint guère sous son regard innocent. Avec un soupir, il la serra contre lui avec un sourire désabusé. « Tu es vraiment un petit singe, pas vrai ?

— Sinze ! acquiesça joyeusement Aki en riant tout contre lui.

— Allez. Débrouillons-nous donc pour rentrer. » Il ajusta sa prise sur elle pour la tenir d'un seul bras, se pencha pour ramasser son livre et le lui donner, puis prit les sacs de sa main libre. Il n'était pas sûr de savoir comment il y arrivait, mais apparemment, même à leur limite, ses forces arrivaient encore à supporter une petite charge supplémentaire, tant qu'elle prenait la forme d'une petite fille aux cheveux bruns.

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« Nous sommes rentrés !

— 'trés ! fit Aki en écho à son annonce lorsqu'ils entrèrent, des bruits de pas précipités lui indiquant qu'elle venait de dépasser son père en courant.

— Bienvenue ! » lança Asuka en réponse depuis la salle de bains, où elle se sécha rapidement les mains avant d'en sortir. L'épuisement causé par ses dernières heures de travail fut vite oublié lorsqu'elle fut immédiatement accueillie par un missile de 90 cm de haut dirigé droit sur elle.

— Maman ! »

Asuka, radieuse, n'hésita pas et se baissa pour permettre à sa fille d'accourir droit dans ses bras ouverts. « Hé, hallo mein Schätzchen, accueillit-elle Aki en soulevant de terre la fillette pleine d'entrain. Tu t'es bien amusée ? »

Aki hocha la tête avec enthousiasme, puis lui montra le livre qu'elle tenait. « 'Gad'e !

— Ooh, qu'est-ce que tu as là ? demanda Asuka d'un ton exagérément curieux.

— Liv' de colo'iaze !

— Un livre de coloriage ? demanda-t-elle à nouveau en feignant une fascination absolue, continuant à jouer son rôle de parent ignorant. Est-ce que tu as encore "convaincu" papa de t'offrir quelque chose ? »

Elle adressa un regard et un sourire en coin à son mari, occupé à déballer les sacs de course. Il se détourna rapidement, faisant une moue espiègle face à la remontrance implicite. « Ce n'est pas ma faute si elle est irrésistible quand elle le veut. Elle tient ça de toi. »

Le fait qu'elle n'ait jamais été du genre à se mettre à rougir face aux compliments ne voulait pas dire qu'Asuka ne savait pas les apprécier, même quand ils se présentaient de manière aussi désinvolte. Avec un large sourire, elle reporta son attention sur la fillette dans ses bras. « Bon, et si on sortait sur la terrasse pour colorier quelques pages ?

— Oué ! couina gaiement Aki, mais quand sa mère fit quelques pas vers la porte donnant sur le jardin, elle se mit à se raidir. 'Ttends !

— Hein ? Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Asuka, sachant tout à fait ce qui manquait encore.

— Pas d'cwayons !

— Oh oui, il nous faut des crayons pour ça ! J'avais complètement oublié ! Heureusement que tu es si intelligente ! félicita-t-elle sa fille en lui ébouriffant les cheveux pour la faire rire. Tu sais quoi ? Va choisir les images que tu veux colorier maintenant et je vais chercher les crayons après un mot à papa, d'accord ?

— D'ac' », fit Aki avec un hochement de tête. Dès qu'elle fut déposée sur ses pieds, elle sortit en titubant après s'être échinée sur la "lourde" porte, mais la "grande fille" qu'elle était parvint à l'ouvrir. Conservant toujours son sourire fier, Asuka parvint à détacher ses yeux de la scène et se dirigea vers Shinji qui était toujours occupé à ranger les provisions.

« Alors, comment ça s'est passé ? »

Shinji soupira sans lever les yeux de sa tâche. « Tu sais quel effet ça me fait quand on l'emmène en ville.

— Alors tu préfères la gâter pour compenser ?

— Je ne la gâte pas…

— C'eeest ça, c'est pour ça qu'elle a droit à quelque chose chaque fois que vous sortez tous les deux », se moqua-t-elle. Mais son sourire s'effaça lorsque ses tentatives se heurtèrent à lui comme un courant d'air à un rocher. « Oh, allons, c'est toi-même qui a dit qu'elle devrait sortir plus souvent et il n'y a pas encore eu d'incident grave.

— Pas encore… » répéta Shinji à voix basse.

Asuka grogna. « Bon d'accord, qu'est ce qui te tracasse ?

— Hm ?

— Quand tu t'absentes au point de ne même pas lever les yeux quand tu me parles, ça veut généralement dire qu'il y a quelque chose d'important qui te préoccupe. »

Là pour le coup, il leva vraiment des yeux clignant de surprise.

« Quoi ? Une bonne épouse n'est-elle pas censée connaître les habitudes de son mari ? » demanda-t-elle sur un ton indigné, quoiqu'elle n'ait fait que deviner cela ; même un aveugle aurait vu qu'il avait un problème. « Je parie que tu ferais aussi ce truc avec ta main qui se crispe, si elles n'étaient pas occupées en ce moment.

— Ça c'est quelque chose que je fais quand je suis nerveux au moment de prendre une décision, rétorqua-t-il sèchement.

— Euh… alors, à quoi est-ce que tu pensais ? changea-t-elle rapidement de sujet.

— Je pensais que… » Il s'interrompit un instant pour prendre une inspiration. « On devrait peut-être renforcer la clôture.

— Pourquoi ? Elle me semble en bon état.

— J'en ai vu un autre. Encore frais. »

Là ses épaules s'affaissèrent comme les siennes, ayant compris immédiatement le sens de ses mots. L'atmosphère se tendit soudain. « Est-ce qu'Aki a vu…? »

Il secoua rapidement la tête. « Je ne crois pas ; je lui ai barré la vue avec mon corps quand on l'a dépassé. »

Asuka poussa un soupir furieux, s'étreignant lorsqu'un frisson involontaire lui parcourut l'échine. « Ça va faire le sixième ces dernières semaines : deux lapins, un chat, le bébé singe, un chien même, et maintenant…

— Un autre chat, acheva Shinji. Du moins c'est ce que je pense, à en juger par ce qu'il en restait. Peut-être que c'est cette meute de chiens errants qui repasse par là. Ils ne sont pas restés longtemps l'année dernière, mais…

— Mais tu as raison. Il faudrait peut-être qu'on améliore nos défenses. »

Shinji secoua soudain la tête. « Il n'en reste pas moins que ça n'a aucun sens. Tuer en abandonnant la proie… N'est-ce pas un comportement anormal pour un animal ? »

Asuka eut un faible sourire. « Pourquoi les humains seraient-ils les seuls à avoir une maladie mentale ? » Elle inspira alors profondément pour tenter de repousser de son esprit le danger potentiel, ne voulant pas qu'il lui pèse dessus pendant qu'elle jouait avec sa fille. « Bon, on en reparlera plus tard. Mieux vaut que je ne laisse pas Aki toute seule trop longtemps. »

Comme si elle l'avait invoqué, un cri perçant jaillit à l'extérieur.

Le choc figea sur place les parents inquiets pendant une seconde, avant qu'ils ne se ruent vers la porte de la véranda. Le livre de coloriage était posé sur la table, ouvert, mais Aki n'était pas assise sur le banc devant lui. Elle était totalement introuvable.

« Aki ? »

La panique qui couvait en Asuka se renforçait à chaque seconde tandis qu'elle balayait frénétiquement les environs du regard à la recherche d'un signe de sa petite fille, sans résultat. Son cœur bondit lorsqu'elle entendit le rire clair d'Aki, semblant bizarrement venir de quelque part au-dessus.

Là ! Les branches de l'arbre près de leur clôture bougeaient en dépit de l'absence de vent ! Asuka parcourut la courte distance à une vitesse battant ses meilleurs temps lors de son entraînement, alimentée par la crainte pour sa fille qui lui fit oublier Shinji ou des questions comme par exemple comment Aki était montée là-haut toute seule.

La réponse à cela était fort simple : elle ne l'avait pas fait toute seule.

« Maman ! l'accueillit joyeusement la fillette. Sinzes ! »

Aki riait éperdument, inconsciente de ce qui lui arrivait vraiment tandis que deux de ses nouveaux compagnons de jeu criards tentaient de hisser l'enfant en la tenant suspendue en l'air par les bras tout en grimpant. Ils devaient s'être servis des branches qui passaient par-dessus la clôture pour rentrer. Un troisième macaque poussa un hurlement féroce à l'adresse d'Asuka, mais elle ne lui prêta aucune attention, pas même lorsqu'il brisa une branche pour la lui lancer. Même quand celle-ci la frappa au front, elle le remarqua à peine.

« AKI ! » Elle sauta, tentant d'attraper son bébé, mais ses doigts ne firent qu'effleurer les petits pieds. Aussitôt, elle essaya encore une fois, mais non seulement elle échoua à nouveau, mais elle manqua aussi sa réception et en trébuchant, elle tomba par terre.

Elle sentit son cœur comme broyé dans une poigne d'acier glacé tandis qu'elle s'efforçait de se remettre debout en regardant les animaux crier et se moquer d'elle, sur le point de poursuivre leur fuite — avec sa fille.

De toute sa vie, jamais Asuka ne s'était sentie aussi faible.

Ce n'était pas possible. Ce n'était pas possible qu'elle ne puisse rien faire.

Mais alors même qu'elle estimait ses chances de grimper à leur poursuite dans l'arbre au tronc lisse, une pelle entra dans son champ de vision.

Shinji s'était servi de la diversion qu'avait fourni sa femme pour s'approcher sans se faire remarquer, réussissant à donner un coup parfaitement ajusté à l'un des singes qui tenaient Aki, lui faisant lâcher prise. Le poids d'Aki fut de trop pour le second et elle lui glissa entre les doigts. D'un mouvement purement instinctif, Asuka s'élança en avant et parvint sans savoir trop comment à rattraper sa fille toujours riante, la serrant aussitôt très fort contre elle en versant des larmes de soulagement.

« Aki », sanglota-t-elle en caressant ses cheveux bruns. Quelque chose que, pendant quelques secondes d'angoisses, elle avait craint ne plus jamais pouvoir faire. « Oh mon Dieu, Aki. »

Jamais auparavant elle ne s'était sentie si impuissante. Jamais auparavant, pas même en regardant la mort droit dans les yeux, n'avait-elle ressenti une peur pareille.

Du coin de l'œil, elle vit Shinji agiter la pelle, chassant les singes, et dans un coin de son esprit, un vieux surnom moqueur ressurgit. "Shinji l'Invincible". Faisant tout ce qu'elle voulait faire, mais dont elle était incapable. Lui volant la renommée et la gloire qui auraient dû lui appartenir.

Mais aujourd'hui son amour-propre n'avait pas son mot à dire là-dessus. Pas alors qu'il venait de lui sauver son bébé.

Le rire de la petite dans les bras de sa mère avait cessé, réalisant enfin que ça n'avait pas été un simple jeu amusant.

« Pleu'e pas maman », dit Aki d'une voix triste, se dégageant légèrement de l'étreinte d'Asuka et tendant sa petite main vers la joue de sa mère pour tenter d'imiter les gestes de consolation qu'elle avait souvent reçu elle-même auparavant.

— Ça va. Tout va bien, Schätzchen », assura Asuka à sa fille, sa voix tremblant encore au rythme des battements de son cœur, tandis que sa respiration revenait lentement à la normale. Elle regarda autour d'elle, à la recherche de son mari. « Shinji ? Occupons-nous de cette clôture tout de suite. »

Il se contenta de hocher la tête, se dirigeant déjà vers la cabane à outils. « Je vais commencer par abattre cet arbre. »

Elle lui rendit son hochement de tête avec reconnaissance.

Jamais auparavant elle ne s'était sentie si impuissante. Jamais auparavant elle n'avait eu si peur. Et coûte que coûte, elle ferait en sorte de ne jamais plus revivre cela.

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Plantant sa pelle dans le sol, Asuka s'appuya dessus en épongeant la sueur de son front. Pris séparément, la chaleur et le travail étaient déjà assez durs, mais ensemble ils la mettaient assurément à rude épreuve. Elle avait besoin d'une pause, ne serait-ce que pour quelques secondes.

Bien sûr, elle la mit également à profit pour jeter un œil, comme elle le faisait de temps à autre, en direction de la véranda. Il avait toujours été normal pour elle et Shinji de garder Aki au moins en vue si aucun d'eux ne pouvait s'occuper d'elle. Et même si elle ne voulait pas que la petite se sente constamment sous surveillance, l'incident avec les singes quelques mois plus tôt ne l'avait mise que davantage sur ses gardes.

Le choc fut d'autant plus fort lorsqu'elle ne vit plus sa petite fille brune en train de faire rebondir son ballon comme elle le faisait encore à peine une minute plus tôt. Heureusement, sa crise d'angoisse ne dura qu'une seconde, le temps que le ballon en question atterrisse dans la terre juste à ses pieds.

« Veux zouer ! se présenta Aki devant elle, boudeuse.

— Nein, Schätzchen, je t'ai dit que j'ai du travail. Je ne peux pas jouer avec toi. » Asuka eut un sourire las. Elle comprenait fort bien que sa fillette de deux ans s'ennuie, avec sa mère qui travaillait et son papa parti pêcher. C'était dans des moments comme ceux-là, ainsi que lorsqu'il lui prenait parfois l'envie de passer un instant intime avec son mari, qu'elle aurait souhaité pouvoir engager une baby-sitter de temps à autre.

Aki eut un soupir furieux, bien qu'elle soit bien trop mignonne ainsi pour paraître menaçante. « Veux zouer ! » répéta-t-elle.

Les épaules d'Asuka retombèrent et elle jeta un coup d'œil au reste de la rangée qu'elle était en train de creuser dans le sol. Elle avait beau se dire qu'elle aurait préféré jouer avec sa fille, sa conscience la harcelait pour ne pas céder au principe de plaisir. Il était temps de trouver un compromis.

« Écoute, je termine cette rangée, je plante les petites graines et je m'assure que les p'tits oiseaux ne les mangent pas. Après je jouerai avec toi, d'accord ? » Il faudrait qu'elle laisse tomber les deux autres rangées qu'elle avait prévu de faire si elle voulait réussir à terminer quelque chose.

— Long ? » demanda Aki, inquiète qu'elle puisse avoir à attendre interminablement sa maman.

Asuka soupira. « Je ne sais pas. Si je me dépêche, je réussirai peut-être à le faire en trente minutes. »

Aki cependant se contenta de cligner des yeux. « Si long ?

— Ce n'est pas trop long », tenta de lui assurer Asuka, mais elle savait fort bien que cela représentait une éternité pour une enfant de son âge. En se baissant, elle ramassa le ballon et le rendit à sa fille. « Et plus vite je me remets au travail, plus vite j'aurai fini. »

La fillette sembla accepter cela, d'un hochement de tête, et retourna à la véranda.

Cependant, Asuka n'avait guère progressé lorsque Aki fut de retour.

« Non, Aki, les trente minutes ne sont pas fi… » Elle interrompit le rappel qu'elle avait cru nécessaire d'adresser à la petite impatiente lorsqu'elle vit qu'Aki n'avait plus son ballon en main, mais une petite pelle en plastique.

« Va aider !

— Tu… tu veux m'aider ? l'interrogea Asuka surprise.

— Aider ! confirma Aki en hochant la tête. Pis zouer p'us vite ! »

Asuka ne put s'empêcher de rire. Aucun doute que le coup de main serait — littéralement — fort petit, étant donné la force de travail quasi-inexistante de son assistante et son outil inadéquat.

Elle aurait été idiote de ne pas l'accepter.

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Le matelas grinça bruyamment lorsqu'un corps se laissa tomber dessus et qu'un soupir féminin exprima une fatigue absolue.

Ç'avait été l'une des journées les plus dures. Aki avait encore été fort peu "coopérative" quand était venue pour elle l'heure du bain. Le résultat de cette épreuve de force maintes fois répétée avait été une fois de plus une enfant propre, mais également une salle de bains inondée et deux parents exténués. Dès qu'Asuka se mit au lit, ses paupières se fermèrent et elle attendit que le sommeil l'embrasse.

Cependant, c'est quelqu'un d'autre qui le fit. Apparemment, Shinji avait autre chose en tête que dormir. Et à la façon dont il le faisait, elle n'allait pas tarder à se laisser convaincre, la fatigue commençant déjà à se dissiper.

« Qu- qu'est ce que tu fais ? gémit-elle à demi alors qu'il continuait à déposer sur elle ses baisers en remontant jusqu'à son cou, tandis que ses mains se faisaient baladeuses.

— Oh, je croyais que c'était évident, lui chuchota Shinji à l'oreille d'un ton séducteur. Il lui fallut toute sa concentration pour ne pas céder sur-le-champ lorsque son souffle chaud la chatouilla.

— On… on ne peut pas », bredouilla-t-elle. Mais malheur à lui s'il osait s'arrêter pour de bon !

— Si, on peut, déclara-t-il, soit jouant le jeu, soit refusant de faire taire son besoin d'elle aussi facilement cette fois-ci. Aki dort profondément et l'époque où elle se réveillait au milieu de la nuit est depuis longtemps révolue. »

Asuka suffoqua lorsqu'il se mit à lui mordiller le lobe de l'oreille. Fini de se faire désirer. Ils avaient eu bien trop peu de nuits de désir et de passion depuis la naissance d'Aki et la dernière remontait à bien trop loin. « Oh, tu fais déjà trembler la terre ! »

Shinji s'arrêta brusquement. « J'ai bien peur que ce ne soit pas moi. »

Il levèrent tous deux la tête et effectivement, tout ce qui n'était pas lourd ou solidement fixé au sol et aux murs était en train de trembler et de cliqueter.

« Oh non… » grogna Asuka en laissant retomber sa tête sur son oreiller.

Les tremblements de terre avaient toujours été assez courants au Japon et les Impacts n'avaient guère arrangé les choses à cet égard. Mais tandis qu'elle-même avait assisté à suffisamment d'entre eux pour n'en considérer un aussi faible que comme un désagrément mineur, il y avait une certaine petite qui avait rarement vécu un séisme, encore moins en en étant consciente.

Aussi ce ne fut qu'une question de seconde avant que leur porte ne s'ouvre timidement.

« Maman ! Papa ! Tout tremb' ! »

Accrochant un sourire — qu'elle espérait — apaisant à ses lèvres, Asuka se redressa sur son séant pour regarder sa fille qui se cramponnait, effrayée, au cadre de la porte. « Oui, Schätzchen. C'est un tremblement de terre, tenta-t-elle d'expliquer.

— Tremb'ment d'tè' ? demanda timidement Aki

— Oui, intervint Shinji. Mais celui-ci n'est pas grave. Ça va être vite fini. »

Aki n'avait toujours pas l'air très convaincue, son regard alternant entre ses deux parents tandis qu'elle se tortillait nerveusement sur ses pieds.

« Ch'peux do'mir ici ? » finit-elle par demander avec de grands yeux implorants.

Asuka échangea brièvement un sourire entendu avec son mari. Tous deux s'étaient attendus à cette question dès le moment précis où les légères secousses avaient commencé.

« Bien sûr, dit Asuka avec l'ombre d'un soupir, tout en écartant la couverture. Viens là-dedans », ajouta-t-elle en soulignant son invitation d'un geste de la main.

Avant même qu'elle n'ait achevé cette brève phrase, la fillette de deux ans avait accouru vers le lit et s'était glissée entre les corps tièdes de ses parents, qui se rallongèrent à leur tour.

« Gut' Nacht, mein Schatz, murmura Asuka tandis que tous trois se blottissaient les uns contre les autres.

— Nach', maman… papa… » marmonna Aki, se replongeant déjà dans le sommeil. Bien vite, sa poitrine se mit à se soulever à un rythme régulier.

Lorsqu'Asuka la quitta des yeux pour regarder Shinji, elle ne put retenir un rire tout bas en le trouvant dans un état identique.

La secousse était déjà finie depuis longtemps. De même qu'une autre nuit pleine de désir et de passion…

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« Chut… »

Le léger son fut la première chose qu'entendit Asuka en se réveillant le matin suivant.

« Hmm ? » grogna-t-elle, pas assez complètement éveillée pour comprendre l'instruction de Shinji de garder le silence. En clignant des yeux, elle le vit lui montrer la grosse bosse en dessous des draps sur sa poitrine.

— Elle dort encore… » chuchota-t-il.

Frottant ses yeux pour en chasser le sommeil, elle reconnut Aki paisiblement endormie sur lui. « Depuis combien de temps tu es réveillé…? chuchota-t-elle en retour.

— J'en sais rien… une demi-heure, une heure peut-être…

— Et tu es encore au… » Elle s'interrompit en remarquant enfin qu'il semblait quelque peu désemparé. « Qu'est-ce qu'il y a ? »

Il montra à nouveau leur fille. « Elle dort encore, répéta-t-il en soupirant, ramenant son regard vers le plafond. Et j'ai beau l'aimer, au bout d'un moment ça devient assez inconfortable. »

La fillette devenait toujours facilement grincheuse quand on la réveillait, et dans le pire des cas, refusait d'adresser la parole à celui qui l'avait arrachée à son sommeil de toute la journée ; aussi n'était-ce guère surprenant qu'il ne veuille pas risquer cela. Mais ce n'était pas comme s'il était obligé de le faire, tant qu'il faisait attention, non ? « Pourquoi tu ne la déposes pas à côté de toi ?

— J'ai essayé », expliqua-t-il, plaçant à titre de démonstration ses mains sur les côtés d'Aki pour la soulever précautionneusement. Mais la réponse lui vint rapidement sous la forme d'un grognement assoupi et désapprobateur et de ses petites mains s'accrochant fermement à son tee-shirt.

Asuka dut se couvrir la bouche pour réprimer son rire, faisant soupirer une fois de plus son mari.

« Je ne sais même pas pourquoi elle aime dormir ainsi, marmonna-t-il en caressant doucement le dos d'Aki. Ma poitrine n'est quand même pas si confortable que ça, si ?

— Ma foi, le battement de ton cœur est très apaisant, dit Asuka en se rapprochant un peu, toujours souriante. Je le sais par expérience… »

Il grogna en silence, ses joues se colorant un tant soit peu. Il n'essaya cependant pas de résister à l'inévitable baiser.

« Ne t'en fais pas, je m'occupe du petit-déjeuner, murmura-t-elle avant de se glisser hors du lit, étirant ostensiblement ses membres. Mais je crois que d'abord, je vais prendre une looongue douche bien rafraîchissante au préalable. »

Le rire d'Asuka couvrit les gémissements de Shinji tandis qu'elle quittait précipitamment la chambre.

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« …und wenn sie nicht gestorben sind, dann leben sie noch heute… »

Sa curiosité éveillée par les mots inconnus, Shinji tourna le coin pour regarder à l'intérieur de la chambre au moment précis où Asuka refermait le livre, contemplant rêveusement leur fille qui semblait s'être endormie dans son lit bien avant que l'histoire ne se soit achevée. Cette scène serait probablement restée telle quelle pendant un bon moment s'il n'avait pas accidentellement traîné du pied contre la moquette, amenant Asuka à le remarquer et la tirant de sa rêverie.

« Oh, hé, chuchota-t-elle, se levant prudemment afin que sa chaise ne grince pas.

— Hé, la salua-t-il en retour, allant à sa rencontre dans la chambre pour échanger un bref câlin et un baiser furtif. Elle t'a donné du mal ? Je vous entendais depuis le fond du jardin.

— Oh, elle a juste fait un petit caprice pour se brosser les dents, mais ça a été vite oublié quand j'ai menacé de ne pas lui lire une histoire ce soir.

— Tu peux te montrer vraiment méchante, tu le sais ?

— Ouais, admit-elle, son sourire narquois reflétant celui de son mari. Mais ça marchera tant qu'elle ne réalise pas que je ne voudrais jamais arrêter cela.

— Qu'est-ce que tu lisais au fait ? demanda enfin Shinji, désirant satisfaire sa curiosité. On aurait dit de l'allemand.

— Ma foi, c'est probablement parce que c'en était, dit nonchalamment Asuka en montrant le livre. C'est un recueil de contes de fées allemands.

— Et c'était…?

— "Dornröschen", répondit-elle, mais voyant son regard perplexe, elle poursuivit rapidement : "La Belle au bois dormant". C'est son préféré, murmura-t-elle en se blottissant contre la joue de Shinji qui fixait Aki du regard.

— Ça ne m'étonne pas. C'en est une elle-même. » Et en baissant les yeux sur sa femme qui semblait sur le point de s'assoupir sur place contre lui, ne lui donnant qu'un grognement approbateur en guise de réponse, il eut l'impression qu'Aki ne serait plus la seule pour très longtemps. Cependant, ce n'était pas vraiment ce qu'il voulait savoir. « Mais pourquoi est-ce que tu lui lis quelque chose en allemand ? Elle n'est pas vraiment capable de le comprendre, non ? »

Il sentit le souffle du soupir d'Asuka contre lui. « Elle ne s'en plaint pas vraiment. Ça fait partie de mon héritage — et du sien aussi. N'est-ce pas compréhensible que je veuille lui en enseigner une partie également ?

— Oui mais… n'est-ce pas un peu tôt ? Je sais qu'elle est intelligente, mais elle arrive à peine à parler correctement japonais.

— Je croyais qu'il valait mieux pour les enfants qu'ils apprennent tôt une seconde langue ? » Elle releva soudain brusquement la tête, son regard quasi paniqué. « J-je ne la force pas à quoi que ce soit, je ne fais que lire. Je ne lui mets pas trop de pression, n'est-ce pas ? Vraiment, je… vraiment, je ne veux pas…

— Chuuut », la calma-t-il rapidement en la serrant tout contre lui. Il aurait vraiment pu se donner des gifles pour avoir sous-entendu quelque chose comme ça après ce qu'Asuka lui avait raconté au sujet de combien elle avait souffert sous la pression constante d'apprendre autant que possible quand elle était petite. « Non, non. Et tu as raison, je crois. Les autres enfants bilingues doivent probablement en entendre davantage et plus tôt que ça. Alors peut-être que nous devrions parler plus souvent allemand pour qu'elle puisse nous rattraper.

— Nous ? demanda-t-elle sur un ton mi-incrédule, mi-amusé, à l'image de l'expression de son visage quand elle le releva. Depuis quand est-ce que tu parles allemand ? »

Shinji n'eut pas à se le faire dire deux fois pour se prendre au jeu, en faisant une moue boudeuse. « Mais je connais des mots d'allemand. »

Asuka, souriant maintenant largement, passa ses bras autour de son cou pour se hisser au plus près de son visage. « Ah oui ? Comme par exemple…?

— Eh bien, je connais "Kartoffeln", commença-t-il et il dut presque s'arrêter aussitôt tandis qu'ils luttaient pour ne pas éclater de rire au souvenir de leur premier combat ensemble contre un Ange. Je connais "Guten Morgen" et "Gute Nacht", je sais que "Schatz" ou "Schätzchen" veut dire quelque chose comme "chérie" ou "trésor" vu que tu appelles Aki comme ça assez souvent, je connais… » Son regard se dirigea brièvement vers la silhouette endormie dans le lit. « …un tas de jurons que je ne répèterai pas dans la même pièce qu'elle. » Un autre gloussement fut réprimé aussi vite que possible, se dissipant aussitôt que le couple se regarda de nouveau dans les yeux. « Et je connais autre chose… »

— Ah ouais ? demanda-t-elle dans l'expectative.

— Ouais, répondit-il, sentant déjà son souffle sur ses lèvres. Ich leibe Sie. »

Le baiser imminent… fut aussitôt interrompu lorsqu'Asuka ne parvint pas à étouffer un nouvel éclat de rire.

« Quoi ? demanda Shinji perplexe.

— Ri-rien, reprit-elle son souffle en secouant la tête, sans se montrer très convaincante. Tu as juste un… accent adorable…

— Je me suis trompé, pas vrai ? grogna Shinji dépité.

— Pas tellement », dit Asuka sur un ton d'excuse, se reprenant à nouveau.

Posant son front contre le sien, elle amena ses lèvres dans la position qu'elles occupaient auparavant. « Ich liebe dich, soupira-t-elle en l'embrassant enfin tendrement.

— On dirait que j'ai encore beaucoup à apprendre si je veux arriver à vous suivre toutes les deux, murmura-t-il tandis que leurs lèvres continuaient à s'aguicher.

— Tu n'as qu'à demander…

— Pourquoi pas maintenant…?

— D'accord, chuchota-t-elle d'une voix rauque, en jetant un coup d'œil vers l'enfant toujours inconsciente. Mais pas ici… »

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« …af de See,
shimmen af de See,
Köpfen in das Wassa,
Schänzen in die Löh ! »

Asuka sourit pour elle-même en regardant Aki, enthousiaste, assise dans son siège pour enfant à l'arrière de la voiture, découvrant avec curiosité le nouveau décor tout en chantant. Au bout du compte, la mère rousse parvint à détacher son regard de cette vision réconfortante et soupira gaiement en se penchant contre l'épaule de son mari.

Elle n'avait jamais remarqué à quel point les quatre dernières années de travail l'avaient mise à rude épreuve, mais quand Shinji avait lancé l'idée, la perspective de vacances, même si ce n'était que pour quelques jours, lui avait paru un cadeau du ciel. Ils s'étaient occupés des animaux en leur laissant assez de nourriture et d'eau pour tenir durant cette brève période, et dans le cas où mère nature viendrait perturber leur excursion, la maison était à moins d'une heure de route.

« On y est presque, lui rappela Shinji. Attends un peu d'être dans une source chaude pour te détendre. »

Asuka fit semblant de grogner, mais par bonheur il avait raison. Il ne leur fallut que deux minutes de plus avant que la voiture ne s'arrête juste devant l'hôtel dans lequel ils allaient rester pendant les deux jours à venir. Comme la rousse excitée n'en pouvait plus d'attendre, les bagages furent rapidement déchargés et laissés dans la meilleure chambre assez grande pour tous les trois.

À peine dix minutes plus tard, après s'être rapidement débarrassée de ses vêtements, Asuka laissa échapper un profond soupir d'extase tandis que son corps s'immergeait lentement dans l'eau chaude de la source à l'extérieur de l'hôtel, toutes ses crampes, petites et grosses, et tous les nœuds dans ses muscles semblant aussitôt s'estomper. Un bruit d'éclaboussure lui fit rouvrir ses yeux jusque là clos pour voir que Shinji l'avait suivie. Il lui avait fallu un peu plus de temps vu qu'il avait dû également aider Aki à se déshabiller.

La fillette, en revanche, n'avait pas encore fait comme ses parents et regardait le bassin fumant avec circonspection.

Asuka tendit les bras vers elle. « Allez, rentre donc, l'eau est excellente. »

Le regard d'Aki alterna rapidement entre ses parents et l'eau qui dégageait tant de chaleur. En fin de compte, elle décida de faire confiance à sa mère et s'avança à contrecœur.

Elle hurla aussitôt que ses pieds touchèrent la surface et bondit immédiatement de quelques pas en arrière.

« Chaud ! » geignit-elle.

Asuka hocha la tête avec sympathie. « Schätzchen, c'est censé être comme ça. Ce n'est pas si terrible. »

Mais Aki secoua frénétiquement la tête, ses larmes menaçant de couler d'un moment à l'autre. « Chaaaaaaud !

— Peut-être que c'est vraiment un peu trop pour elle, diagnostiqua Shinji en se penchant vers sa femme. Les enfants sont plus sensibles après tout. »

Asuka continuait de regarder sa fille réticente avec une sensation de tristesse grandissante. Elle voulait vraiment profiter des sources pour se rafraîchir, se laisser aller et se détendre pour le week-end. Mais ce ne serait guère des vacances en famille si Aki ne venait pas avec eux et restait juste sur le bord.

Asuka sortit tranquillement du basin et se dirigea vers son enfant. « Ça va, dit-elle à Aki en la prenant dans ses bras pour la consoler. Tu n'es pas obligée de venir si tu n'as pas envie.

— T'es fâchée ? » marmonna Aki pour s'excuser tandis qu'elle était portée vers l'hôtel.

Asuka soupira en caressant ses cheveux bruns. « Non, je ne suis pas fâchée », lui dit-elle sincèrement. Mais même si elle était incapable de se sentir en colère contre sa fille, elle avait du mal à cacher sa déception. « C'est juste que j'attendais nos vacances avec impatience.

— Alors t'es triste ? »

Asuka se mordit la lèvre avant qu'elle ne laisse échapper un "oui" qui n'aurait fait que culpabiliser davantage Aki. « J-je suis sûre que nous arriverons à trouver quelque chose d'autre que nous pourrons tous… » Elle s'interrompit en sentant Aki la pousser, signe qu'elle voulait qu'elle la dépose et Asuka obtempéra avant que la fillette remuante ne lui glisse hors des bras et ne tombe.

Dès que les pieds d'Aki touchèrent le sol, elle retourna en courant au bassin en dépassant son père tout aussi dérouté qui les avait suivies. Elle fixa l'eau en hésitant pendant un moment avant de remettre prudemment son pied droit dedans. Elle fit une grimace visible à ce contact et Asuka voulut aussitôt lui dire qu'elle n'était pas obligée de faire ça, mais elle rentra davantage courageusement.

« C'pas si terrib' de ce côté ! » déclara-t-elle en s'asseyant sur une pierre dans l'eau, mentant manifestement, au vu de sa poitrine qui se soulevait rapidement pour tenter de faire rentrer de l'air frais afin de compenser la chaleur extérieure.

Avec un sourire reconnaissant, Asuka retourna vite dans le bain chaud à son tour et se mit à genoux devant sa fille. « Ça va vraiment comme ça ? »

Aki hésita mais, l'air elle-même un peu surprise, finit par hocher la tête tandis que son corps s'acclimatait à la température.

« Merci, murmura Asuka en l'embrassant sur le front. Tu sais quoi ? Pour avoir fait ça, je vais t'apprendre un nouveau jeu. » Elle lorgna son mari qui venait de les rejoindre. « Ça s'appelle "coule-papa". »

Shinji déglutit.

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« Aki ! C'est l'heure de… » Shinji s'interrompit, sidéré, en entrant dans la chambre de sa fille.

Ce n'était certainement pas le désordre qui l'étonnait ainsi. Aki avait toujours tenu de sa mère à cet égard, aussi voir blocs de construction, animaux en peluches, livres de coloriage et crayons éparpillés dans la chambre n'était pas une surprise.

Pas plus le fait que l'enfant qu'il avait (prudemment) tenté de réveiller avait apparemment mis fin d'elle-même à son sommeil depuis un bon moment.

Non, le spectacle était bien pire.

« Me suis habillée toute seule ! s'exclama la fillette tout à fait réveillée, debout sur son lit où elle exhibait fièrement sa tenue.

— Ouais… je le… vois bien… » bredouilla Shinji avec un sourire nerveux. Le choc initial s'étant dissipé, il réfléchit frénétiquement à comment éviter de faire de la peine à sa fille tout en lui expliquant que la combinaison d'un tee-shirt jaune trop grand (le col était si large que le vêtement tenait tout juste sur ses épaules) et d'un pantalon marron tout aussi flottant était tout sauf appropriée. « Tu as fait ça… euh… très bien. Mais tu ne crois pas que quelque chose d'autre irait mieux ? »

Aki cependant devina qu'il y avait anguille sous roche et empoigna son tee-shirt à deux mains en secouant furieusement la tête. « Non », dit-elle sur un ton de défi.

Mais Shinji n'était pas prêt à abandonner si aisément. Se dirigeant vers l'armoire, il en ouvrit la porte et parcourut rapidement les vêtements à la recherche de quelque chose qui soit plus à sa taille.

« Tiens, que dirais-tu de cette petite jupe bleue ? demanda-t-il, mi-implorant, mi-exigeant, en sortant ledit article. Avec le haut avec les mignons petits lapins, hein ? Tu as toujours aimé celui-là.

— Non ! cria Aki boudeuse. Me suis habillée toute seule !

— Et c'est bien, mais… » tenta-t-il de rétorquer une fois de plus, mais il fut interrompu lorsqu'Asuka entra pour voir ce qu'étaient ces cris.

— Il y a un problème ?

— Maman ! » Le visage d'Aki s'éclaira à nouveau en voyant sa mère et elle tendit les bras. « 'Gad'e, l'ai fait toute seule !

— Oooh ! s'extasia Asuka, accourant vers son enfant et serrant Aki contre elle en la prenant dans ses bras tandis que Shinji se contenta de gémir à voix basse. Ma grande fille s'est habillée toute seule pour la première fois !

— Asuka… » geignit Shinji, mais n'eut droit en réponse qu'à un « chut ! » sévère mais assez bas pour que la fillette toute fière et riante dans ses bras ne l'entende pas.

— Tu sais, ça mérite une omelette spéciale Soryu pour le petit-déjeuner. Les petites filles toutes grandes ont besoin de se nourrir davantage, déclara-t-elle à la place en déposant une Aki rayonnante par terre, lui donnant une petite tape dans le dos en se relevant. Alors dépêchons-nous avant que quelqu'un d'autre ne la mange. »

Avec un hochement de tête enthousiaste, Aki fila en coup de vent vers la cuisine en frôlant ses parents au passage.

« Asuka… tenta de nouveau Shinji en soupirant.

— Ce n'est pas un œuf sur le plat qui va la tuer, répondit-elle avant qu'il ne puisse lui poser de question, toujours en train de regarder dans la direction où sa fille avait disparu en lui tournant le dos.

— Tu sais bien que ce n'est pas ça que je voulais dire. Nous devrions être tous deux du même côté, pas empiéter chacun sur l'autorité de l'autre. »

Avec un léger grognement, Asuka se baissa pour ramasser les vêtements sales de la veille éparpillés au sol. « Je sais. Mais elle fait ça pour nous impressionner », expliqua-t-elle. Se relevant, elle finit par se retourner pour lui fourrer les vêtements usagés dans les bras en lui prenant ceux qui étaient toujours proprement pliés pour les ranger à nouveau. « Et il n'y a plus beaucoup de "premières fois" à attendre, alors nous devrions être fiers de toutes ces petites choses pour lesquelles elle veut qu'on la félicite.

— Ce n'est pas que je ne sois pas fier qu'elle devienne plus autonome, admit-il, quoiqu'il ne soit pas tellement sûr qu'il n'y ait pas trace d'une légère touche de tristesse dans ce fait-là. Mais il ne suffit pas qu'elle sache comment faire, mais aussi comment le faire correctement.

— Oh allons, grogna Asuka en refermant l'armoire. Qu'importe de quoi elle a l'air ? Il n'y a personne pour nous montrer du doigt en nous accusant d'être de "mauvais parents", quand bien même elle préfèrerait gambader en haillons.

— Mais ces vêtements flottants sont bien trop dangereux pour elle ! protesta-t-il. Il lui serait bien trop facile de s'emmêler, trébucher et tomber !

— Oh, pauvre Shinji, s'apitoya Asuka d'un ton moqueur en lui caressant la joue de manière "réconfortante". Si elle trébuche, elle se rappellera probablement de son papa si malin qui s'inquiétait et elle choisira quelque chose qui lui ira mieux la prochaine fois. » Après lui avoir embrassé l'autre joue, elle se dirigea vers la porte. « Maintenant, mets ces trucs dans la machine à laver et viens prendre le petit-déjeuner. » Elle lui fit un clin d'œil. « Tu ne voudrais pas que quelqu'un le mange à ta place, pas vrai ? »

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« Chuis rentrée ! »

En temps normal, Shinji aurait ri en entendant la clameur énergique d'Aki. Pour une raison ou une autre, elle prenait grand plaisir à annoncer sa présence, le faisant à chaque fois qu'elle en avait l'occasion. Cela voulait dire qu'elle le faisait non seulement quand elle rentrait de balade, mais aussi quand elle ne faisait que revenir du jardin. Il l'avait même entendue une fois alors qu'elle était juste retournée dans sa chambre.

Aussi adorable que ce soit, aujourd'hui cela le fit jurer. Il était bien trop tôt !

Cherchant frénétiquement une échappatoire, il ramassa en vitesse la pile de papiers et la fourra dans le plus proche tiroir du placard de la cuisine avant de se dépêcher d'aller à la rencontre de ses deux femmes. Sans surprise, Aki se jeta dans ses bras dès qu'il eut tourné le coin.

« Hé, bienvenue, l'accueillit-il avec un bref câlin. Comment était le terrain de jeu ?

— Humide, répondit Asuka pour sa fille en s'avançant derrière elle. Au cas où tu n'aurais pas remarqué, il pleut dehors.

— Ah oui ? » Il cligna des yeux et regarda par la fenêtre pour voir l'averse qui tombait effectivement à l'extérieur, et il sentit que le tee-shirt d'Aki était quelque peu mouillé lui aussi. Mais la petite fille s'arracha à son étreinte, de nouveau en mouvement déjà, pour le dépasser en courant.

« Je n'avais pas remarqué, j'étais — tu sais — occupé, dit-il à sa femme tout aussi trempée en se relevant. Et vous êtes un peu — tu sais — en avance. »

Asuka grogna en secouant la tête, incrédule, faisant jaillir quelques gouttes d'eau de ses cheveux courts. « Tu n'as toujours pas fini ? Ça n'aurait pas dû te prendre plus de quelques minutes !

— Facile à dire, chuchota-t-il en retour. C'est dur de choisir…

— Non mais sans blague ! Tout ce que tu avais à faire, c'était de faire attention à ne pas laisser d'espaces trop grands au milieu et, si possible, laisser les nouveaux…

— C'est quoi ?! » l'interrompit un cri venant de la cuisine qui les fit tous deux tressaillir.

Asuka lui jeta un regard qui lui disait « Et voilà ! » avant qu'ils n'aillent voir Aki, espérant qu'elle n'avait rien remarqué. Elle était cependant déjà au tiroir, celui-là même dont il s'était servi pour y dissimuler son "crime". Apparemment un peu trop vite, au vu de la moitié inférieure de la pile qui en dépassait.

Shinji voulut lui dire qu'elle ferait mieux de l'ignorer, mais, interrompu par un coup de coude de la rousse irritée à ses côtés, fut incapable d'empêcher sa fille d'extraire les papiers.

« Mes dessins ! » s'exclama-t-elle, visiblement perplexe.

L'expression que Shinji détestait le plus, après une seule autre. Et il était sûr qu'il allait voir cet air peiné tant redouté s'il n'arrivait pas à trouver une bonne explication.

Tout espoir d'aide de la part de sa femme fut balayé avant même qu'il n'ait pu l'énoncer. « Je vais chercher des serviettes et des vêtements secs », annonça-t-elle, le laissant aussitôt se débrouiller tout seul avec la situation dans laquelle il s'était mis.

Aki continuait à le regarder avec de grands yeux pleins d'expectative, tout en serrant ses "chefs-d'œuvre" contre sa poitrine.

Il soupira.

« Viens là, Aki », lui demanda-t-il après s'être laissé tomber sur une chaise, l'aidant à grimper sur ses genoux. Une fois assise, ses bras refermés autour d'elle, il poursuivit. « Regarde autour de toi, qu'est-ce que tu vois ? »

Aki observa les alentours pendant un moment, ses yeux se dirigeant dans tous les coins. « La cuisine, finit-elle par répondre honnêtement et il ne put s'empêcher de sourire à cela.

— Oui, mais qu'est-ce qu'il y a sur les murs, sur le frigo et sur les placards ? »

Cette fois-ci, la réponse fut un peu plus rapide. « Mes dessins ?

— Oui, tes dessins. » Shinji soupira à nouveau, laissant son regard vagabonder parmi les esquisses grossières, la plupart d'entre elles représentant leur petite famille ou d'autres scènes importantes de sa courte vie. Honnêtement, il n'aurait pu dire d'aucune d'entre elles qu'il s'agissait d'œuvres d'arts méritant d'être exposées.

Mais c'était sa fille qui les avait dessinées, en les leur montrant avec fierté et joie. Comment aurait-il pu ne pas les accrocher ? Asuka se plaignait souvent qu'il cédait trop facilement, qu'à cause de cela les pièces étaient tellement remplies de dessins qu'ils auraient aussi bien pu faire figure de papier peint. Bien sûr, elle "oubliait" souvent dans ces cas-là qu'elle en avait accroché elle-même nombre d'entre eux.

Néanmoins, cela avait depuis longtemps fini par faire trop. Ils avaient dû en fin de compte y mettre le holà. Mais aucun d'eux ne voulait prendre le rôle du "méchant" en disant à Aki qu'ils ne voulaient plus de ses dessins. Aussi avaient-ils décidé de faire discrètement de la place pour de nouvelles œuvres de temps à autre en retirant un vieux dessin ici et là. Pas trop, ni d'œuvres trop récentes qui auraient attiré l'attention de la petite. Ça avait marché pendant un certain temps.

Jusqu'à présent.

Son bras droit se resserra autour du petit corps de sa fille, sa main gauche passant dans les cheveux encore humides qui lui tombaient jusqu'aux épaules. Comment lui dire cela sans lui faire de la peine ?

« Tu… tu vois, tu es tellement productive qu'on n'a plus de place pour tes dessins. Alors… alors il faut qu'on en enlève.

— Vous les aimez p'us ? »

Shinji grimaça en entendant cette voix. « Non ! Non, ce n'est pas ça. Mais on ne pourrait plus accrocher aucun de tes nouveaux… jolis dessins. Tu comprends ? »

Aki se gratta la tête. « Je crois… marmonna-t-elle. Alors on va faire quoi des vieux ? »

Shinji se mordit la langue. Il ne pouvait pas vraiment dire « les jeter à la poubelle », n'est-ce pas ?

« Qu-que dirais-tu d'une grande boîte pour les mettre ? proposa-t-il. "La grande boîte à dessins d'Aki" ? Ce ne serait pas une bonne idée ? »

Un grand sourire s'étala sur le visage de l'enfant qui hocha la tête.

« Et si on allait à l'étage pour en chercher une, dans ce cas ? » poursuivit-il avec enthousiasme, profondément soulagé. Ce qu'il devait faire pour la voir sourire…

Mais avant qu'Aki ne puisse répondre, une serviette moelleuse lui tomba soudain sur la tête, lui arrachant un couinement.

« Pas si vite ! les arrêta Asuka, lançant un sourire en coin à Shinji tout en se mettant à frotter les cheveux trempés de la fillette. Tu ne veux pas attraper un rhume, quand même ?

— Nooon ! protesta Aki en riant, avant que sa mère ne cesse de la sécher.

— Alors mieux vaut t'enlever ces vêtements d'abord », expliqua Asuka en la retirant des genoux de Shinji et en la remettant sur ses pieds.

Aki continua à se sécher les cheveux tandis que sa mère la guidait hors de la cuisine. Mais juste avant qu'elles ne quittent la pièce, elle se libéra de la main de sa mère et se retourna vers Shinji. « Et papa, dit-elle, écartant un peu la serviette de son visage rayonnant. T'en fais pas. Pisque vous les aimez tant, je ferai de mon mieux pour faire plein de nouveaux dessins pour remplacer aussi vite que possible ceux qu'y faut enlever ! »

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« Et ch'peux vraiment choisir ce que je veux ? demanda Aki pour la millième fois en menant résolument son père à travers la ville.

— Ma foi, c'est ce que j'ai promis, n'est-ce pas ? » répondit Shinji en soupirant. Il regrettait déjà d'avoir choisi de tels mots pour soulager sa conscience. Elle avait bien mieux pris l'affaire des dessins qu'il ne s'y attendait, mais il s'était néanmoins senti coupable de lui avoir menti tout ce temps. Et puis ça pourrait lui faire un cadeau en avance pour son troisième anniversaire qui était imminent. Cela dit… il aurait dû être plus précis concernant sa nature.

« Tant que c'est quelque chose de raisonnable », tenta-t-il de lui rappeler.

Le large sourire que sa fille lui adressa était cependant tout sauf rassurant. Elle avait manifestement quelque chose de précis en tête, mais il n'osait même pas songer à ce qu'elle allait choisir. Et encore moins à comment il était censé l'expliquer à Asuka. Son soupir de soulagement fut d'autant plus profond quand, après avoir été tiré par la main à travers les ruines pendant plusieurs minutes, il remarqua qu'ils se tenaient devant le magasin de jouets qu'ils avaient fréquenté ensemble de temps à autre.

Aki était déjà sur le point de grimper dans la vitrine brisée, avant qu'il ne la rattrape dans ses bras.

« Attention ! prévint-il sa fille toujours aussi empressée en la soulevant. Tu vas te couper sur le verre si tu n'es pas prudente ! » expliqua le père inquiet, en la faisant passer par-dessus les vestiges coupants et pointus de la vitrine pour la déposer dans un endroit dépourvu de tessons.

Shinji eut un sourire fier en regardant sa fille chercher l'objet de ses désirs avec de grands yeux, et celui-ci s'élargit en les voyant se mettre à briller une fois qu'elle l'eut trouvé. Mais cette sensation chaleureuse se refroidit aussitôt en voyant ce qu'Aki avait choisi lorsqu'elle vint le prendre.

« Je veux celle-là ! déclara-t-elle joyeusement en la berçant dans ses bras.

— De toutes les choses qui sont ici… celle-…? »

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« Chuis rentrée ! »

Le sourire qu'eut Asuka en entendant la voix de sa fille se mua en un rire franc quand Shinji ajouta : « Moi aussi. »

Cela la surprit d'autant plus de voir son visage maussade lorsqu'elle alla les accueillir. Aki, en revanche, rayonnait plus vivement que jamais, et d'autant plus lorsqu'elle aperçut sa mère.

Et puis, tout parut se figer.

Les yeux d'Asuka s'écarquillèrent de terreur, une terreur qu'elle avait cru avoir oubliée depuis longtemps, en voyant ce que sa fille brandissait si joyeusement.

« R'garde, maman ! »

Une poupée.

« Elle est comme toi, maman ! »

Une petite poupée de chiffon aux cheveux rouges crépus.

« Mainant maman sera toujours avec moi !

— NON ! »

Aveuglée par la rage, elle arracha le jouet des mains de la petite et le jeta au loin de toutes ses forces. Il s'écrasa contre le mur, provoquant la rupture d'une couture déjà lâche autour de son cou.

Pendant un moment, tout devint silencieux à l'exception de sa propre respiration haletante.

Du moins jusqu'à ce qu'un léger gémissement ne la ramène à la réalité. Lorsqu'elle pivota, son cœur fut saisi d'un terrible sentiment de culpabilité en voyant Aki qui la regardait d'un air incrédule et blessé.

« P… mam…? » Ses sanglots étouffaient même ses mots. Avec des yeux larmoyants, elle regarda l'objet maintenant cassé qui avait été la source de son bonheur il y avait quelques instants à peine ; puis elle regarda de nouveau sa mère. Il était facile de deviner ce qu'elle voulait lui demander, son regard en disait bien assez long.

Pourquoi avait-elle fait ça ? Comment avait-elle pu, elle sa mère, lui faire de la peine ainsi ?

Asuka, cependant, n'avait aucune réponse. Et les gémissements sourds d'Aki augmentèrent en intensité pour se changer en pleurs à fendre l'âme.

« Aki… »

Mais lorsqu'Asuka fit un pas hésitant pour s'approcher de sa fille, la petite recula loin d'elle en tremblant.

« Aki, je… »

Mais Aki se retourna et s'enfuit dans sa chambre en pleurant.

Asuka voulait la retenir, lui dire quelque chose, qu'elle était désolée, qu'elle n'avait pas voulu la blesser, mais quand elle ouvrit la bouche, sa voix la trahit.

"Qu'est-ce que j'ai fait…?" Elle lutta pour ravaler ses propres larmes. Comment avait-elle pu amener sa propre fille à la fuir…?

« Je suis désolé… bredouilla Shinji qui jusque là avait gardé le silence, tout en ramassant ce qui restait de la poupée. J'ai essayé de la convaincre de choisir autre chose. Je savais que tu risquais de te montrer… susceptible à ce sujet. Mais elle — elle la voulait tant. Elle avait l'air tellement heureuse que je n'ai pas pu… »

Il se tut soudain à nouveau lorsqu'Asuka secoua la tête et tendit une main hésitante vers le corps de la poupée et l'autre vers la tête.

« C'est à moi de m'excuser, marmonna-t-elle en prenant avec précaution les pièces détachées. Il est temps que j'enterre mes vieux démons. Surtout s'ils se mettent aussi à faire du mal à ma fille... »

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Asuka prit une profonde inspiration avant de frapper doucement à la porte de la chambre d'Aki. Ne s'attendant pas vraiment à recevoir une réponse, elle l'ouvrit lentement et entra.

La douleur causée par la culpabilité lui serra à nouveau le cœur, de voir la petite silhouette de sa fille tremblant en sa présence, roulée en boule sur son lit et lui tournant le dos.

« Aki ? » l'appela-t-elle doucement, mais la seule réponse de l'enfant affligée fut de se recroqueviller davantage.

Asuka soupira tristement. Elle savait qu'elle n'arriverait pas à l'atteindre dans cet état. Sans bruit, elle s'approcha du lit et s'assit sur le côté. La seule réaction d'Aki fut un faible gémissement parmi ses sanglots étouffés.

« Aki, je… je suis désolée de ce qui s'est passé tout à l'heure. Ce n'était pas ta faute, j'ai juste… je ne sais pas… eu peur l'espace d'un instant. C'était seulement un réflexe lié à un mauvais souvenir. Mais c'est fini maintenant, je te le promets. »

Elle tourna la tête vers sa fille, à la recherche du moindre signe de réponse à ses excuses, mais soit Aki n'avait pas vraiment compris, soit elle se montrait la fille de sa mère, trop entêtée pour céder si facilement. Et peut-être que de toute façon, Asuka ne méritait pas de s'en tirer à si bon compte.

Mais c'était pour cela qu'elle avait payé de deux piqûres aux doigts en faisant la couture. « Je comprends si tu ne veux plus me parler pour t'avoir fait de la peine comme ça. Mais… voici quelqu'un avec qui tu voudras peut-être parler. »

Lorsqu'elle posa la poupée juste devant ses yeux, la tension d'Aki s'évanouit immédiatement. La fillette tendit une main hésitante vers la petite figure rousse, puis referma aussitôt les bras autour d'elle. Elle s'assit, bouche bée en regardant enfin sa mère à nouveau, toute rancune oubliée.

« Mais… la tête…? s'étonna-t-elle entre deux reniflements.

— Je l'ai réparée », lui dit Asuka en souriant, caressant les cheveux de sa fille.

Les lèvres tremblantes d'Aki furent le seul avertissement qu'elle eut avant que son petit corps ne se retrouve projeté contre le sien. Asuka passa ses bras autour de sa fille, serrant Aki contre elle tandis qu'elle pleurait à chaudes larmes.

« Chut, la réconforta-t-elle. Je suis désolée. Je suis désolée de t'avoir fait peur. Tu n'as rien fait de mal. Tu n'es pas obligée de pleurer… »

Toujours reniflante, Aki sécha ses larmes d'un bras. « Ça ira. Je vais plus pleurer. »

Un frisson parcourut l'échine d'Asuka en entendant ses mots. Elle avait conscience qu'Aki ne l'entendait pas de cette façon, mais avec le fantôme de son passé planant encore sur son esprit, ceux-ci ressemblaient bien trop à une résolution fatidique qu'elle avait prise elle-même autrefois.

« Non, l'implora-t-elle en plaçant sa main sur la joue d'Aki pour croiser son regard. Pleure quand tu es triste. Ris quand tu es heureuse. Ne refoule jamais tes émotions ou un jour tu oublieras lesquelles sont vraies. Promis ? »

La fillette sembla perplexe, mais elle hocha quand même la tête. « Promis. »

Asuka poussa un soupir de soulagement, ramenant Aki sur ses genoux, celle-ci tenant la poupée entre ses mains de son côté.

« Alors… comment elle s'appelle ?

— S'appelle ? s'étonna Aki.

— Quoooi ? Tu n'as pas encore réfléchi à un nom ? demanda Asuka avec affectation. Je suis sûre qu'elle va être triste si elle n'en a pas. Il faut qu'on trouve comment on pourrait l'appeler. »

Aki se gratta la tête. « Mais je sais pas… »

Un sourire se dessina sur les lèvres d'Asuka lorsqu'il lui vint une idée. Comment mieux combattre des démons qu'en leur faisant bravement face sans montrer la moindre peur ?

Elle passa ses doigts dans les mèches rouges des cheveux de la poupée tout en posant sa tête contre l'épaule d'Aki. « Pourquoi pas Kyoko ? chuchota-t-elle à peine.

— Ky- Kiko ?

— Non, non, Ky-o-ko, tenta d'expliquer Asuka, mais apparemment l'attention d'Aki était déjà ailleurs qu'à écouter des conseils.

— Kiko ! » s'exclama-t-elle joyeusement en serrant la poupée dans ses bras. À son grand sourire, il était évident qu'il n'y aurait pas moyen qu'elle change à nouveau d'avis.

Asuka rit devant la scène touchante et ébouriffa les cheveux de sa fille. « Très bien dans ce cas, dit-elle en se penchant pour embrasser Aki dans la nuque, "Kiko" donc. »

Ça faisait du bien de se détacher enfin du passé. Mais ce n'était rien comparé à la voir heureuse.

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« Nooooon !

— Siiiii », répliqua Shinji aux protestations de l'enfant dans ses bras. Malgré tout ce qu'elle pouvait dire, elle était visiblement fatiguée, ayant déjà rallongé son temps de veille d'une heure. « À moins que tu ne préfères te brosser encore les dents ?

— Nooooooon ! brailla encore plus fort Aki en secouant la tête aussi vigoureusement qu'elle le pouvait encore.

— Bon, dans ce cas c'est décidé », déclara-t-il en la posant sur son lit. Elle ne résista pas lorsqu'il se mit à lui retirer son tee-shirt en le faisant passer par-dessus sa tête. Sans un mot, elle laissa son père lui passer sa chemise de nuit.

« Aki, est-ce que tu es encore sortie sans tes sandales ? » demanda-t-il en voyant ses pieds lorsqu'elle rampa vers son oreiller.

Elle se contenta de hocher la tête en se retournant pour attraper sa poupée, afin de la placer à côté d'elle.

« Pas de sandales, pas de chaussures, pas de chaussettes, marmonna Shinji en secouant la tête. Ça ne te fait pas mal de te balader comme ça quand tu marches sur tous ces petits cailloux pointus qu'il y a dehors ?

— Hun-hun, nia Aki.

— Ouais, c'est bien ce qui me semblait. Regarde un peu les callosités que tu as là maintenant. Tu n'es même plus chatouilleuse à cet endroit. » Un sourire malicieux passa sur ses lèvres. « Mais je parie que tu l'es encore sous les aisselles ! »

Aki ne put pas faire grand-chose d'autre que hurler de rire lorsque son père lui bondit dessus, ses doigts la titillant sous les bras. L'attaque ne dura cependant que quelques secondes et il la regarda se calmer, ses ricanements se réduisant à un large sourire.

« Bonne nuit, dit-il à sa fille en lui déposant un baiser sur le front avant de la border. Dors bien.

— Kiko aussi ! » marmonna aussitôt Aki de dessous les couvertures.

Shinji pouffa de rire avant de se pencher par-dessus elle pour faire la bise à la poupée. « Bonne nuit, Kiko », dit-il d'un ton espiègle. En se retournant vers sa fille, il vit qu'elle avait déjà fermé les yeux. Cette vue lui réchauffa le cœur et il la savoura pendant quelques secondes de plus avant d'aller baisser les lumières.

« Papa ? » L'appel à voix basse d'Aki l'arrêta. « Raconte-moi une histoire. »

"J'aurais dû m'en douter", sourit-il pour lui-même en retournant au petit fauteuil près de son lit.

« Une envie en particulier ? » demanda-t-il en jetant un coup d'œil à la table à côté de lui où se trouvaient ses livres d'histoires préférés empilés en vrac. La seule réponse qu'il reçut fut un petit signe de la tête en dénégation.

« Bon, alors… commença-t-il à voix basse. Il était une fois un prince solitaire, qui avait toujours eu peur d'aller vers les autres, une mystérieuse princesse de sang angélique et une princesse fougueuse venue d'un pays lointain. Ensemble, ils combattirent de nombreux monstres avec leurs gigantesques armures magiques bénies par l'esprit de leurs mères. L'armure du prince était violette et avait une longue corne sur la tête. Celle de la mystérieuse princesse était bleue et n'avait qu'un seul œil. Quand à l'armure à quatre yeux de la princesse étrangère, elle était d'un rouge aussi vif que sa chevelure flamboyante.

« Le prince n'avait jamais vraiment aimé se battre, mais il savait que les princesses et ses autres nouveaux amis avaient besoin de son aide, aussi le faisait-il pour eux, car ils étaient la raison pour laquelle il ne se sentait plus aussi seul depuis qu'il avait fait leur connaissance. Mais il ne faisait que se mentir à lui-même. Il avait toujours trop peur de se rapprocher d'eux et il se disait qu'il avait déjà atteint le bonheur en étant accepté parce qu'il combattait leurs ennemis.

« Mais quand les deux princesses furent blessées au cours de leurs batailles, il réalisa qu'il était à nouveau seul. Un étranger l'approcha durant ce temps-là, et à nouveau le prince choisit la facilité. Mais l'étranger si gentil s'avéra avoir été envoyé par l'ennemi et le prince n'eut pas d'autre choix que de le combattre. Pourtant l'étranger n'offrit aucune résistance et demanda au prince de le tuer, car il ne voulait pas que celui-ci perde la vie. Forcé de prendre une affreuse décision, le prince perdit le peu de foi qu'il lui restait en les autres et en lui-même.

« Neuf bêtes blanches attaquèrent pendant qu'il était dans cet état. La princesse étrangère, qui venait tout juste de se rétablir, les combattit courageusement et parut triompher. Mais ces horribles monstres ne pouvaient être occis et ils l'attaquèrent encore et encore. Le prince savait cela, mais il demeurait à s'apitoyer sur son sort, se disant qu'il ne pouvait rien faire pour l'aider et qu'il la perdrait de toute façon.

« C'est son armure qui prit la décision pour lui, l'amenant d'elle-même au combat. Le prince hurla lorsqu'il atteignit le champ de bataille : la princesse était apparemment tombée aux mains des bêtes ; il ne put que les regarder dévorer son armure rouge. Cette perte lui déchira le cœur, car il en était venu à aimer la princesse étrangère, et la culpabilité de n'être pas venu plus tôt à ses côtés lui troubla l'esprit.

« La mystérieuse princesse entendit les souffrances du prince et décida de lui accorder les pouvoirs de ses ancêtres angéliques. Avec eux, il appela à lui toutes les âmes sur terre et elles l'aidèrent à réaliser qu'il pouvait avoir tout ce qu'il voulait si seulement il voulait bien croire en lui-même. Selon les vœux du prince, la mystérieuse princesse se servit des pouvoirs qui lui restaient pour purifier la planète de ses amis comme de ses ennemis, mais ce faisant s'exila elle-même. Le prince craignit qu'il soit désormais le seul à parcourir la terre, mais alors il vit la princesse étrangère dont il était amoureux. Elle avait été ramenée à la vie et ensemble ils…

— Papa ? l'interrompit Aki d'une voix fatiguée.

— Oui ?

— Tu devrais pas vous mettre tout le temps, toi et maman, dans tes histoires… »

Il sourit en lui passant tendrement la main sur la tête. « Tu as remarqué ?

— Hmm… » Ce fut la dernière chose qu'elle put dire pour acquiescer.

Shinji resta assis à côté de sa fille endormie pendant plusieurs minutes, son sourire fier ne quittant pas ses lèvres tandis qu'il lui caressait doucement les cheveux, partageant sa chaleur pour lui faire savoir, même dans son état inconscient, que son père était là pour la protéger des mauvais rêves.

Le prince n'avait jamais aimé combattre. Mais il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour s'assurer que leur fille, à lui et à la princesse étrangère, vive heureuse jusqu'à la fin des temps.

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« PAPA ‼ »

Surpris, Shinji détourna son attention de la pile de vêtements sales qu'il était en train de trier pour se tourner vers la forme en pleurs de sa fille surgissant dans la salle de bains et accourant vers lui. Aussitôt, il la prit dans ses bras.

« Là, là, chut, tenta-t-il de la consoler, qu'est-ce qui se passe ?

— Maman… Maman a été méchante… » renifla Aki en se collant contre son père, et il comprit ce que signifiaient les cris qu'il avait entendu venant de dehors un peu plus tôt. Elle avait fait quelque chose qui avait fâché Asuka, celle-ci l'avait réprimandée et maintenant elle essayait de le mettre de son côté contre sa mère. Et il détestait vraiment se retrouver pris entre les deux femmes capables de lui faire faire tout ce qu'elles voulaient.

— Oh… ma foi, je sais que maman peu se mettre très en colère parfois… tenta-t-il de répondre du mieux qu'il pouvait trouver pour satisfaire Aki, mais avant qu'il ne puisse élaborer, il reçut une tape cinglante derrière la tête. Mais je suis sûr qu'elle avait une bonne raison… acheva-t-il rapidement, de crainte d'énerver davantage la rousse derrière lui.

— Ça tu peux le dire ! tonna la voix furieuse d'Asuka derrière lui, avant de s'adresser à Aki. Et je croyais m'être montrée assez claire, kleines Fräulein ! Ne t'ai-je pas dit d'aller dans ta chambre ?

— Mais… tenta Aki, mais elle fut aussitôt contrée.

— Pas de "mais" ! cria Asuka, pointant du doigt en direction de la chambre d'enfant. Tout de suite. »

La peine et la colère se mêlaient sur le visage d'Aki, sourcils froncés et lèvres tremblantes, mais elle finit par quitter la pièce, suivie peu après d'un claquement de porte.

Shinji voyait bien qu'elle était seulement contrariée, n'ayant peur que de la punition et encore, contrairement à l'incident du jour où elle avait reçu Kiko. Mais néanmoins, la voir ainsi lui faisait de la peine aussi. « Tu n'étais pas un peu dure ?

— Si elle ne veut pas écouter quand on lui explique les choses calmement, il faut bien élever la voix de temps à autre ! » grommela-t-elle.

Shinji avala nerveusement sa salive. Il savait qu'il y avait du vrai là-dedans, mais il doutait être capable de se montrer aussi agressif envers sa petite fille.

Se plaçant derrière Asuka, il lui posa prudemment les mains sur les épaules, craignant un peu qu'elle n'explose dès qu'il la toucherait. « Et si… et si tu te calmais un peu, avant tout ? C'était si terrible que ça, ce qu'elle a fait ? »

Il eut plus de succès qu'il ne l'aurait cru, car elle eut soudain l'air déconfite et lasse, par contraste avec la fureur qui avait précédé. « J'étais sur le toit, en train d'inspecter les panneaux solaires. Je pouvais la voir en train de jouer dans le jardin de là-haut et elle sait qu'elle n'a pas le droit de me suivre, alors je croyais que tout allait bien. Mais soudain je l'ai trouvée là-haut, en équilibre au bord de la gouttière, et avec Kiko dans les bras par-dessus le marché. Sans doute voulait-elle seulement voir ce que je faisais, mais… » Elle frissonna légèrement entre ses mains. « Et si elle s'était penchée trop loin ? Elle aurait pu se casser un bras ou une jambe ou pire encore si elle était tombée. La semaine dernière, elle a brûlé la moquette en faisant tomber la lampe et maintenant ça !

— Ma foi, elle est probablement en train de tester ses limites, estima Shinji.

— Oui, et c'est pour ça qu'il faut qu'il faut les lui imposer maintenant ou bien elle ira de plus en plus loin ! Il faut qu'elle finisse par comprendre qu'il y a des choses qui sont tout bonnement trop dangereuses. »

Shinji soupira et se mordit la lèvre en levant les yeux vers sa femme. Il savait qu'elle avait raison, mais…

« Et arrête avec cet air de chien battu ! Pas question que je sois la seule à jouer le rôle de la "méchante" ! Toi aussi tu vas la gronder si nécessaire ! »

Une fois de plus, Shinji poussa un soupir. « Oui, ma chérie… »

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S'il y avait une chose dont Shinji ne pouvait pas se plaindre, c'était de l'absence de surprises dans sa vie. Elles n'étaient pas toujours aussi fracassantes qu'être persuadé de piloter un "robot" géant contre un monstre qui avait failli vous écrabouiller auparavant, apprendre que vous alliez devenir père, ou même un pingouin au comportement par trop humain s'ébrouant au moment où vous étiez sur le point d'aller prendre un bain, mais ça ne voulait pas dire qu'il était insensible aux plus petites.

Comme ce matin-là où, encore tout somnolent et bâillant, il entra dans la cuisine pour ne la trouver éclairée que par plusieurs bougies. Il aurait soupçonné un problème avec l'alimentation électrique — si les bougies n'avaient pas été plantées sur un gâteau joliment décoré qui se trouvait sur la table, avec ses deux femmes apparemment bien plus réveillées que lui se tenant derrière.

« SURPRISE ! l'accueillirent-elles à tue-tête, chassant instantanément sa fatigue, quoique sa confusion ne se dissipa pas aussi facilement.

— Joyeux annivessaire, papa ! s'écria Aki en courant à sa rencontre, écartant les bras pour faire un gros câlin à son père sidéré mais consentant, qu'elle n'interrompit à contrecœur que pour laisser la place à sa mère.

— Joyeux anniversaire, Liebling.

— Mais nous ne savons même pas quel jour est mon anniversaire, demanda indirectement Shinji à voix basse à sa femme qui lui embrassait la joue.

— Elle m'avait demandé quand était le sien et je lui ai dit que le tien avait lieu trois mois après et le mien six mois plus tard encore, chuchota Asuka en réponse. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle s'en souvienne, mais il y a trois jours elle m'a demandé ce qu'on allait t'offrir comme cadeau.

— Un cadeau aussi ? » demanda-t-il, plus fort cette fois.

Assez fort pour qu'Aki l'entende. « Oh, j'vais le chercher !

— Non, attends ! C'est trop lourd pour toi ! » lança Asuka à sa fille qui avait déjà quitté la pièce, avant de partir rapidement à sa suite.

Shinji en profita pour se laisser tomber sur une chaise. « Trop lourd ? » se demanda-t-il.

Bientôt, les deux conspiratrices revinrent, portant (ou plutôt Asuka portant et Aki plaquant ses mains contre) un gros objet volumineux, plus ou moins dissimulé sous plusieurs couches de papier cadeau. Shinji sourit à cette vue attendrissante, mais aussi parce qu'il pouvait déjà deviner la nature du cadeau à sa forme, surtout avec la tête qui dépassait.

« Waouh, mais qu'est-ce que ça peut bien être ? feignit-il néanmoins l'ignorance en recevant le paquet.

— C't'un violonchelle ! révéla Aki d'un ton excité avant même qu'il n'ait commencer à le déballer, cachant aussitôt son rire penaud derrière ses mains maintenant qu'elle le lui avait dit en dépit du fait qu'elle était n'était pas censée le faire.

— Ah vraiment ? joua-t-il le jeu en arrachant les derniers lambeaux du papier, dévoilant l'instrument et l'archet qui l'accompagnait. Oh, c'en est vraiment un !

— Y te plaît ? Maman a dit qu'y te plairait !

— Oui, c'est formidable, s'exclama Shinji, attirant sa fille à lui pour la serrer dans un bras en tenant prudemment le violoncelle dans l'autre. Merci beaucoup, ajouta-t-il en regardant également sa femme qui souriait d'un air satisfait.

— Bon, qu'est-ce que tu attends ? lui demanda Asuka d'un ton impérieux, après qu'il ait lâché Aki. Tu ne veux pas tester notre généreux cadeau ? »

Shinji la dévisagea, puis l'instrument. « Euh… Je suis sûrement un peu rouillé, marmonna-t-il sur un ton d'excuse en prenant maladroitement l'archet d'une main tandis que l'autre mettait le violoncelle en position. Et il faut probablement que je l'accorde d'abord…

— Oh, allez !

— D'accord, d'accord, voyons si je me rappelle de quelque chose », concéda-t-il. Son impatience à le voir à l'œuvre l'étonna un peu. Après tout, il n'avait jamais eu beaucoup d'occasions de jouer pour elle auparavant. Au fil des ans, il avait presque oublié qu'il avait jamais joué.

Il fut d'autant plus surpris lorsqu'il plaça l'archet sur les cordes et que la musique se mit à se déverser, sonnant presque comme s'il n'avait jamais arrêté. Difficile à croire que quelque chose qu'il avait fait pendant si longtemps juste parce que personne ne lui avait dit d'arrêter ait pu lui manquer autant.

Asuka rattrapa Aki avant qu'elle ne puisse plonger les doigts dans le gâteau vers lequel elle tendait la main et attira la fillette légèrement surprise sur ses genoux en s'asseyant elle-même. Elle ferma les yeux, tenant sa fille contre elle en l'écoutant jouer. À la façon dont elle souriait, elle sembla vite se fondre dans la musique, la laissant l'emporter là où partait son esprit.

Quelques minutes après qu'il ait commencé le morceau, il put l'entendre chuchoter à Aki : « Tu sais, le jour où j'ai entendu ton papa jouer du violoncelle pour la première fois était aussi le jour de notre premier baiser. »

Shinji eut du mal à se retenir de se joindre aux gloussements de ses deux femmes, mais il avait beau se concentrer sur les notes, un large sourire révélait que le souvenir de ce baiser occupait ses pensées à lui aussi.

Il finit par achever le morceau et s'inclina légèrement devant sa femme qui applaudissait à tout rompre pour faire signe à la fillette de faire de même. Mais Aki ne se joignit pas à elle.

« C'est si triste, marmonna-t-elle déçue. Pourquoi tu joues pas une chanson gaie ? »

Shinji haussa un sourcil. « Une chanson gaie ?

— Ouais, tu sais, une chanson qui serait plus… » La fillette baissa les yeux, réfléchissant un moment avant d'écarter les bras de manière expressive. « …gaie.

— Ahhh… une chanson "gaie"… » Shinji essaya de faire comme s'il avait compris, mais il ne pouvait que présumer savoir ce qu'elle avait voulu dire. Elle était peut-être brillante pour son âge, mais parfois il souhaitait que son vocabulaire soit juste un peu plus explicite.

« Tu sais quoi, poursuivit-il en se penchant vers elle. Je vais répéter encore un peu jusqu'à ce que je sois aussi bon qu'avant et après je te jouerai la plus gaie de toutes les chansons, rien — que — pour — toi ». Il ponctua le dernier mot d'un petit coup d'archet sur son nez, provoquant un éclat de rire de la part de sa fille.

…Qui continua à le regarder avec de grands yeux pleins d'espoir. « Maint'nant ? »

Shinji ravala son gémissement derrière un faible sourire. « P-pas tout de suite, d'accord ? Laisse-moi un peu de temps…

— À midi alors ? »

Cette fois-ci, il ne tenta même pas de cacher son soupir. « O-on verra… »

Il n'était pas sûr qu'Aki se satisfasse de ça comme réponse, mais de toute façon, Asuka intervint, reposant sa fille par terre. « Tu n'avais pas fait un dessin spécial pour l'anniversaire de papa ?

— Ah ouais ! J'vais le chercher ! » s'exclama Aki en partant aussitôt vers sa chambre.

Shinji poussa un soupir de soulagement, avant de diriger un regard implorant vers sa femme. « Je t'en prie, dis-moi que tu connais une chanson "gaie" que je puisse jouer avec ça.

— Moi ? rit Asuka en lui tapotant l'épaule. Oh non, non, non. Tu t'es embarqué là-dedans, voyons maintenant comment tu t'en sors. »

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La journée était aussi ensoleillée que le visage d'Aki. Elle ne se rappelait pas combien de temps s'était écoulé depuis leur dernier pique-nique, mais pour elle, cela lui semblait une éternité.

« Aki, pas si vite ! »

Mais comme la plupart des enfants de trois ans, la fillette n'avait aucune intention d'écouter la demande bien intentionnée de sa mère dont elle venait juste de lâcher la main. Maintenant que le bleu scintillant du lac était en vue, il était bien trop dur de résister à la tentation de parcourir le reste du chemin au pas de course pour y arriver aussi vite que possible. Bien sûr, comparé à ses parents, elle avait l'avantage de ne porter que Kiko et non le matériel de pêche, la glacière et deux sacs supplémentaires contenant les ustensiles restants et la nourriture dont ils avaient besoin pour la journée qu'ils comptaient passer à nager et à pique-niquer.

Mais comme la plupart des enfants de trois ans trop pressés, Aki réalisa qu'elle aurait mieux fait d'écouter sa mère lorsqu'elle trébucha sur une racine et tomba à plat ventre dans l'herbe. La douleur n'était pas assez vive pour muer complètement son enthousiasme antérieur en pleurs sonores, mais le choc avait effacé le sourire de son visage. Avant même qu'elle ne soit parvenue à se remettre debout, elle se retrouva bien vite entourée par l'étreinte chaleureuse de sa mère.

« Oh, Aki, est-ce que tout va bien ? » la réconforta la voix féminine apaisante dont la propriétaire la retournait avec précaution. Aki hocha lentement la tête tandis que sa maman examinait soigneusement son corps d'un œil soucieux, à la recherche de la moindre ecchymose, mais elle n'avait qu'un peu de terre sur les genoux qui furent rapidement époussetés. Un baiser sur le front de l'enfant paracheva le bref examen.

« Tu vois ? C'est pour ça que je t'avais dit de ne pas courir si vite », expliqua sa maman, d'un ton heureusement pas trop réprobateur.

Encore une fois, Aki hocha la tête et prit sa mère par la main en se relevant, marchant timidement avec ses parents le reste du chemin. Mais l'incident avait eu beau être effrayant, il devint rapidement le cadet de ses soucis quand ils atteignirent enfin le lac. Elle se hâta aussitôt vers la berge, riant tout en courant au milieu des éclaboussures de l'eau qui baignait ses pieds nus.

« Ne rentre pas dedans tout de suite », lui parvint de derrière elle, où ses parents installaient la grande nappe, le rappel superflu. Elle adorait le lac, mais même si elle ne l'aurait jamais avoué, elle avait encore un peu peur d'être dedans sans maman ou papa à côté pour la surveiller.

« Va t'occuper d'elle, entendit-elle dire son père. On dirait qu'elle ne va plus tenir encore très longtemps. Je me charge du reste. »

Elle se retourna, pleine d'impatience, pour voir sa mère approcher avec deux objets familiers en main, son large sourire à l'image de celui d'Aki.

« Alors mon petit poisson rouge, tu es encore si impatiente que ça d'aller nager ? » demanda-t-elle en s'accroupissant devant sa fille qui répondit en hochant vigoureusement la tête. La jeune femme rit en voyant cela. « Je ne comprends pas pourquoi tu es loin d'être aussi enthousiaste à la maison quand tu es censée prendre un bain. Oh, ma foi, autant te préparer dans ce cas, hein ? »

Maman aida rapidement Aki à retirer ses vêtements, avant de lui enfiler les brassards de natation sur ses petits bras. Aki ne les aimait pas trop, mais ses parents insistaient pour qu'elle les mette et elle avait appris depuis longtemps que ses protestations en la matière étaient inutiles. Une fois que sa mère l'eut lâchée, la fillette pataugea lentement dans le lac jusqu'à ce que ses pieds soient entièrement submergés par l'eau, avant que la sensation de malaise ne revienne et qu'elle ne regarde en arrière, attendant que sa maman finisse de se déshabiller et la suive.

Kiko était obligée de regarder depuis le bord tandis qu'elles s'avançaient plus profond dans l'eau et Aki sentit vite l'élément liquide lui monter jusqu'à la poitrine. Cela lui donnait toujours une impression de danger, mais comme elle sentait sa mère derrière elle prête à l'aider quoi qu'il arrive, elle ne s'en faisait pas. Même quand ses pieds ne touchèrent plus le fond.

Elle essaya d'avancer un peu plus pour prouver son courage en allant plus loin que jamais auparavant. Mais bien sûr, maman le remarqua instantanément.

« Non Aki, c'est assez loin ! » lui rappela-t-elle.

Aki voulut protester, essayer d'obtenir la permission d'être plus hardie aujourd'hui, mais elle n'en eut pas l'occasion. Sa maman l'attrapa et la fit pivoter dans l'eau pour lui faire face. Aki ne put s'empêcher de rire lorsque son corps fendit la surface en créant une grosse vague.

Maman était trop grande pour s'immerger complètement, mais elle s'accroupit pour qu'Aki puisse regarder directement son visage souriant. Son expression se mua cependant en choc, lorsque la fillette ricanante l'éclaboussa.

« Oh, espèce de petite…! » la menaça maman d'un ton espiègle, ses cheveux roux tout dégoulinants.

Une bataille d'eau s'ensuivit presque aussitôt, les cris et les rires résonnant sur le lac jusqu'à ce que toutes deux soient presque aussi trempées au-dessus qu'en dessous de la surface. En fin de compte cependant, l'amusement commença à retomber et Aki se sentit un peu fatiguée, aussi la paix fut-elle déclarée (pour le moment).

Regardant les alentours, elle vit une silhouette distante assise sur une grosse pierre au bord de l'eau, une canne à pêche dans les mains.

« PAPA ! » cria-t-elle en faisant de grands signes. Il lui répondit d'un geste plus discret.

« Pourquoi qu'il est si loin ? demanda-t-elle à sa mère.

— Eh bien, c'est parce qu'on ferait peur aux petits poissons si on se mettait trop près et alors papa ne pourrait pas en prendre.

— P'tits poissons ?

— Oui, bien sûr, lui dit sa maman. Tu n'en as jamais vu nager par ici ? »

Aki secoua la tête.

« C'est sans doute parce que tu fais toujours un peu trop de bruit, hein ? rit maman. Peut-être que si nous n'en faisons pas, on pourrait aller là où est papa pour regarder des p'tits poissons ? »

Sa curiosité éveillée, Aki hocha la tête avec enthousiasme, promettant de garder le silence en levant les deux mains pour se couvrir la bouche. Sans faire le moindre bruit inutile, elles ressortirent du lac et, après que maman lui ait retiré ses brassards, en firent le tour pour retrouver son père.

« Salut, pa…! » commença-t-elle, mais elle se retrouva aussitôt face à ses deux parents portant un doigt à leurs lèvres, et elle se joignit elle-même au « chut » avant d'achever en chuchotant « …pa ».

— Aki voulait voir les p'tits poissons, expliqua sa mère à voix basse et Aki hocha la tête.

— Ah oui ? demanda son papa. Tu veux m'aider dans ce cas ? On en voit plein d'ici. »

Les yeux d'Aki s'ouvrirent aussi grands que sa bouche. Cette proposition de "travailler" avec son papa était, après tout, encore plus attrayante. Sa main gauche lâcha la canne à pêche pour lui faire signe d'approcher, l'aidant à se mettre sur ses genoux une fois qu'elle fut à sa portée.

« Là, chuchota-t-il en guidant ses mains vers la canne à pêche avec la sienne. Maintenant on va attraper des p'tits poissons.

— Regarde, Aki, dit sa maman en lui donnant une légère poussée pour attirer son attention sur la masse grise bougeant sous la surface qu'elle pointait du doigt. En voilà un.

— Oh, et en voilà un autre », remarqua son père. Celui qu'il désignait était plus gros et plus lent, contemplant le monde subaquatique de ses yeux vitreux.

Il y eut un bruit d'éclaboussure un peu plus loin ; la nageoire caudale émergeait encore lorsqu'Aki leva les yeux. « Y'EN A UN AUTRE ! » s'exclama-t-elle d'une voix excitée, quoiqu'elle se couvrit immédiatement la bouche à nouveau et adressa un rire gêné à ses parents, ayant remarqué son erreur. Aucun d'eux cependant ne fit mine de la gronder.

Celle-ci fut de toute façon oubliée lorsqu'il y eut une ferme secousse à l'autre bout de la ligne.

« Oh, on en a eu un ! expliqua son père. Vite, il faut que tu tires ! »

Elle empoigna la canne et la tira de toutes ses forces en se penchant en arrière aussi loin qu'elle le pouvait, tandis que son papa "l'aidait" à le ramener en moulinant. Quelque chose fit rire sa maman, mais Aki était trop occupée pour se soucier de se demander quoi, ahanant et serrant les paupières tout en luttant contre son puissant adversaire.

« Ouais ! Tu l'as eu ! » finit par applaudir sa mère et Aki rouvrit les yeux pour voir le poisson s'agiter frénétiquement à l'autre bout de la canne, son papa en train de l'amener à lui. Il le décrocha de l'hameçon et le jeta dans le seau rouge à côté de lui.

Rayonnant de fierté, Aki descendit de ses genoux pour examiner sa prise (et un peu celle de son père). Le poisson barbotait en remuant toujours nerveusement dans l'eau peu profonde du seau.

« On va en faire quoi maint'nant ? demanda-t-elle à ses parents dont les sourires vacillèrent quelque peu.

— Eh bien, commença à expliquer son père. Hum… tu… tu sais ce qu'on fait d'habitude des p'tits poissons que je ramène à la maison…? »

Ceux qu'il ramenait à la maison…? Il les amenait à la cuisine et ensuite…

Il lui fallut quelques secondes pour comprendre, mais alors ses traits furent déformés par le choc. Son p'tit poisson allait finir comme dîner ?

« NON ! cria-t-elle en se plaçant protectivement devant sa prise.

— Aki… tenta sa mère, mais elle ne voulait rien entendre.

— NOOOON ! » hurla-t-elle, tapant des pieds pour marquer son avis. Elle ne les laisserait pas manger son petit poisson. Agrippant à deux mains le seau qui était moitié aussi gros qu'elle, elle le renversa simplement sur le côté.

Le poisson tressauta deux fois par terre avant d'atteindre la sécurité et la liberté du lac.

Aki se retourna vers ses parents désarçonnés avec un sourire empreint de fierté et de défi.

« J'ai un peu peur que dorénavant nous ne devions nous débrouiller pour lui faire manger du poisson en douce », entendit-elle son papa chuchoter à sa maman.

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Asuka faisait nerveusement les cent pas dans le salon en attendant que Shinji revienne de la chambre d'Aki. Quel toupet de la part de cet idiot, lui dire de s'en aller ! Il devait bien être assez professionnel pour ne pas se laisser distraire par ses suggestions. Et qu'est-ce que ça pouvait faire si elle n'était pas d'un grand secours ?

Son bébé était malade après tout !

Bien sûr, ce n'était pas comme si Aki n'avait jamais été malade auparavant, mais d'habitude ce n'était guère plus grave qu'un rhume. Une forte fièvre comme celle-là était d'un tout autre degré.

Il lui parut s'écouler une éternité d'angoisse et de doutes avant que Shinji n'émerge enfin de la chambre.

« Alors ? demanda-t-elle aussitôt tandis qu'il s'approchait.

— Je crois qu'elle a la rougeole, lui fit-il part de son diagnostic.

— La rougeole ? répéta Asuka horrifiée, ses yeux s'écarquillant d'effroi.

— Oui, elle a même déjà des points rouges, commença Shinji en levant aussitôt les mains lorsqu'il remarqua son inquiétude. Mais ne t'en fais pas. Nous avons encore des médicaments qui devraient agir et je lui ai déjà donné un antipyrétique pour faire baisser sa fièvre…

— Non, non, tu ne comprends pas ! interrompit-elle sa tentative de la calmer. Je… je n'ai jamais eu la rougeole ! »

Il la dévisagea, visiblement choqué, les yeux écarquillés, et garda son regard fixé sur elle en s'effondrant dans un fauteuil près d'elle. Asuka se mit à s'inquiéter pour de bon après plusieurs secondes passées sans qu'il ne bouge. Sa réaction n'était guère surprenante : la nouvelle n'aurait pas pu arriver à un pire moment, même s'il était peu probable qu'elle ait pu être révélée autrement.

« Mais, finit-il par donner signe de vie, une note d'espoir dans la voix, tu es sans doute vaccinée ?

— Sais pas, marmonna gravement Asuka en secouant la tête. Je veux dire, c'est probable. Mais personne ne s'est soucié de me le dire et je ne me suis jamais préoccupée de ce genre de choses. »

Une fois de plus, il sombra dans le silence, les pensées et les inquiétudes lui passant par la tête quasi visibles pour elle. Si, en tant qu'adulte, elle attrapait une maladie infantile, cela risquait aisément d'empirer et d'amener des complications. Pour elle, cela pourrait fort bien signifier…

« D'accord, finit-il par expirer, l'air toujours plongé dans ses pensées bien qu'il ait commencé sa phrase. Je… ça ne devrait pas être trop problématique de l'amener à se rétablir, mais pour toi… » Shinji déglutit en se frottant nerveusement le front. Soudain, il la regarda droit dans les yeux. Et elle n'aimait pas du tout son regard. « Mieux vaut sans doute que l'on fasse tout pour nous assurer que tu ne te fasses pas contaminer du tout. »

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S'assurer qu'elle ne se fasse pas contaminer. Elle avait tout de suite détesté l'apparence de cette idée, parce qu'elle avait su ce que cela voulait dire avant même qu'il n'ait pu le dire.

L'isolement.

Elle devrait être séparée d'Aki pendant toute la durée de la maladie de la fillette. Séparée de son petit rayon de soleil pendant des jours alors qu'elle avait plus que jamais besoin de sa mère.

Les adieux temporaires furent plus déchirants que ne l'avaient été maints autres plus définitifs. Aki s'était mise à pleurer avant même qu'elle n'ait pu finir d'expliquer les raisons à son enfant angoissée et tout espoir de faire comprendre la situation à Aki fut vain. Shinji dut retenir la fillette en pleurs, sans réussir à la consoler, tandis qu'elle tendait désespérément les mains vers sa mère, ne voulant rien d'autre qu'être prise dans ses bras. Jamais il n'avait été aussi dur pour Asuka de ne pas céder à son tour. Beaucoup de larmes furent versées ce soir-là, beaucoup trop. Peut-être aurait-il mieux valu qu'elle se tienne à l'écart sans lui annoncer quoi que ce soit.

Elle doutait fort que cela en vaille vraiment la peine. L'industrie pharmaceutique n'avait pas été au meilleur de sa forme dans les années qui avaient suivi le Second Impact, mais il y avait néanmoins de fortes chances que le Gehirn et la NERV se soient assurés que leur pilote candidate ne souffre pas d'une simple maladie infantile. Et il était plus que probable que, quelle que soit la façon dont Aki avait pu contracter le virus, elle l'aurait attrapé elle aussi depuis longtemps. Après tout, elle avait passé plein de temps avec sa fille durant la période d'incubation. Et même si, par un pur coup de chance, elle n'avait pas été contaminée, quelques secondes avec sa fille n'allaient quand même pas la tuer instantanément.

Mais après ces quelques secondes ? Elle était forcée de l'admettre, elle n'avait que peu de foi en sa force pour supporter une autre séparation. Voir les petites mains de l'enfant se tendre vers elle sans être capable de l'embrasser, les grands yeux pleins de larmes et de crainte d'être abandonnée sans être capable de chasser ces inquiétudes — elle se sentait terriblement égoïste, mais elle ne pourrait supporter à nouveau un tel crève-cœur.

Mais ce n'était guère mieux pour autant. Elle était trop inquiète pour travailler, ses tentatives de penser à autre chose ne durant guère plus de quelques minutes. Aussi elle se posta là dans le couloir, à côté de la porte de la chambre d'Aki, réduite à écouter son mari tenter de remonter le moral de la petite fille malade.

« Tu veux que je te joue ta chanson gaie ? » l'entendit-elle demander. C'était maintenant l'heure du coucher et la chanson était censée être une berceuse.

Il n'y eut pas de réponse articulée, mais un léger frottement qu'Asuka devina être le mouvement de la tête d'Aki contre l'oreiller.

« Non ? dit Shinji d'un ton affectant la déception. J'ai même apporté le violoncelle. Tu veux que je te joue autre chose ?

— J'veux juste maman ! » La plainte lasse d'Aki fit tressaillir Asuka. Entendre qu'elle manquait autant à sa fille que celle-ci lui manquait lui procurait une sensation douce-amère, mais cela la faisait d'autant plus souffrir de devoir lui refuser d'exaucer ce souhait.

— Aki… soupira tristement Shinji, nettement fatigué lui-même de lui avoir répété encore et encore à travers les larmes qu'elle avait versées que sa mère ne pouvait pas la voir pour le moment. Je vais jouer quand même et toi tu vas essayer de dormir, d'accord ? »

Il se mit à jouer la chanson. Il l'avait composée lui-même rien que pour elle après qu'il n'ait rien trouvé qui corresponde à sa requête d'une qui soit "gaie" et Aki avait été très contente du résultat. Il avait vraiment réalisé un petit chef-d'œuvre, bien meilleur que tout ce qu'il aurait pu trouver dans des partitions datant de plusieurs siècles, et elle était vite devenue un succès qu'on entendait souvent dans la maison, qu'elle soit fredonnée ou jouée au violoncelle. Aujourd'hui en revanche, elle ne sonnait pas aussi "gai" que d'habitude, le timbre naturellement sombre du violoncelle ressortant bien plus fréquemment.

Mais de toute façon, l'attention d'Asuka était ailleurs. Elle tendait l'oreille pour écouter les sons émis par sa fille, ses mouvements, sa respiration lourde, le seul contact qu'elle avait. Devenue tellement absorbée par les signes qu'Aki était en train de s'assoupir, Asuka ne remarqua pas que la mélodie avait cessé avant que la porte ne s'ouvre.

Shinji parut tout aussi surpris qu'elle. « Asuka ! chuchota-t-il aussitôt d'un ton furieux. Qu'est-ce que tu fais ici ?

— Qu'est-ce que tu crois ? rétorqua-t-elle dans un sifflement étouffé en agitant la main vers la chambre obscure et vers le lit. Mon bébé est malade et me réclame ! Tu ne t'attends quand même pas à ce que je m'occupe de mes tâches domestiques sans même aller voir si elle va bien ! Je n'en peux plus !

— Bien sûr qu'elle te réclame. Elle est malade et elle a de la fièvre, pas étonnant qu'elle soit un peu grincheuse. Mais ça ne va pas changer juste parce que tu es là. Elle va seulement pleurer pour avoir autre chose, dans ce cas.

— Il n'y a pas d'"autre chose" qui soit comparable à l'amour de sa mère ! D'accord, peut-être qu'elle va pleurnicher rien que pour l'avoir, mais tu ne peux pas me dire que ce n'est pas quelque chose dont elle a vraiment besoin ! »

Il détourna le regard. « Je ne veux et ne peux pas le contester », admit-il. Prenant cela comme un signe de défaite, elle se dirigea vers la chambre d'Aki.

— Une bonne chose que nous soyons d'acc… » Elle fut coupée par son bras qui entoura sa taille et la retint alors même qu'elle voulait le dépasser.

— J'ai bien peur que non, murmura-t-il en la regardant à nouveau dans les yeux. Tu crois que c'est facile pour moi ? Elle a peur, Asuka. Et ça me fait mal de la voir comme ça chaque fois que je rentre là-dedans et que je suis obligé de lui dire que tu ne peux pas venir pour le moment ! Je sais qu'elle souffre, qu'elle a peur que tu l'abandonnes et que tu ne veuilles plus la revoir, malgré tout ce que je lui ai dit ! Mais à quel point crois-tu qu'elle serait terrifiée si je lui disais qu'être avec elle maintenant pourrait te tuer ? »

La gifle arriva trop vite pour qu'aucun d'eux ne l'évite. Mais même si c'était la première depuis des années à avoir été tout sauf espiègle, Asuka ne la regretta pas une seconde. « Je t'aime, Shinji, haleta-t-elle. Mais ne t'avise surtout pas de te mettre entre moi et mon enfant. »

Shinji, cependant, ne fit que raffermir sa prise. « Je suis désolé, Asuka. Tu peux me tabasser tant que tu veux, mais je ne peux pas…

— Maman…? »

La petite voix mit aussitôt fin à la dispute, même si Shinji lui adressa un dernier regard intimidant avant de la lâcher et de retourner dans la chambre en refermant la porte derrière lui.

« Hé, je croyais que tu dormais à présent ? » l'entendit demander Asuka.

Aki ignora toutefois la question. « J'ai cru entend' maman… » marmonna-t-elle.

Shinji dit quelque chose, mais Asuka n'arriva pas tout à fait à le saisir. Elle s'approcha davantage et colla son oreille droite contre le bois de la porte.

Les mots qui suivirent, cependant, lui transpercèrent le cœur.

« Maman m'aime plus ? »

Ses oreilles entendirent Shinji tenter de rassurer la fillette malade en lui disant que ce n'était pas le cas, mais son esprit n'était plus en état de le réaliser. Ses poings tremblèrent tandis que l'accusation cruelle résonnait dans sa tête, et elle en eut du mal à respirer.

Elle ne pouvait plus le supporter. Sans un regard en arrière, elle partit en courant le plus vite possible.

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« …t'aime toujours plus que tout, mais… »

Shinji n'alla pas plus loin car la porte fut alors ouverte à la volée. La silhouette était ombragée par la lumière venant du couloir derrière elle, mais cela changea lorsqu'elle accourut à l'intérieur.

« Maman ! » cria gaiement Aki en tendant les bras vers Asuka qui enfilait maintenant le masque sanitaire qu'elle avait récupéré à la hâte.

— Asuka ! protesta aussitôt Shinji, mais elle le fit taire d'un regard qui ne laissait aucun doute sur le fait qu'elle n'était pas disposée à revenir sur sa décision.

— Maman ! répéta Aki, avant que son visage ne devienne accusateur. Où t'étais tout ce temps ?

— Oh, je suis désolée, s'excusa Asuka en se mettant à genoux auprès du lit, tout en désignant son masque blanc. Il faut que je porte ceci pendant un certain temps et j'avais peur que tu te moques de moi pour ça. » Elle mentait effrontément, mais cela suffit pour une fillette malade de trois ans.

— C'est idiot comme raison », rétorqua simplement Aki, boudeuse.

Asuka sourit derrière son masque en caressant la chevelure brune ébouriffée de sa fille et jeta un coup d'œil à son mari qui avait toujours l'air loin d'être satisfait de son changement de plan. « Je crois que je suis un peu idiote dans ce cas. »

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« Et c'est moi que tu traitais toujours de "baka" ! grommela Shinji en secouant la tête, quelques larmes lui perlant aux paupières.

— Bon sang, Shinji, je ne suis pas encore morte, gémit Asuka qui sentait tout son corps la faire souffrir en se retournant dans le lit qu'elle occupait depuis deux jours. Reprends-toi ! Et si Aki te voyais comme ça ? »

Oui, il avait eu raison. Oui, elle s'était fait contaminer. Oui, elle se sentait brûlante.

Mais elle ne regrettait rien, pas le moins du monde. Ça valait bien mieux que de perdre la confiance et l'amour d'Aki.

Cependant, elle ne pouvait ignorer une certaine crainte qu'il n'ait également raison sur la gravité de son état. Celle-ci n'était pas forte, même si elle se sentait plus mal que tout. Mais l'idée de les laisser derrière elle, lui… et elle…, affligeait sa conscience. Quelle mère ferait-elle si elle obligeait son enfant à grandir sans elle ? Tout comme la sienne…

« Maman ? »

Leurs regards surpris à tous deux se braquèrent vers la porte, d'où était venu l'appel timide. Aki portait encore son pyjama rose, tenant Kiko à deux mains.

« Hé, s'avança Shinji pour l'intercepter, tu devrais être encore au lit.

— Mais chuis guérie ! » geignit Aki, et même si, en effet, elle allait beaucoup mieux, sa voix faible prouvait encore le contraire. Son regard se radoucit lui aussi en quittant son père pour se poser sur le lit. « Et j'voulais voir maman…

— Aki…
— Laisse-la, le coupa Asuka aussi rudement que le lui permettait sa migraine. Pour quelques minutes. »

Shinji désapprouvait manifestement, mais hocha la tête à contrecœur. Aki franchit les quelques pas qui la séparaient du lit.

Asuka se força à sourire. « Salut, Schätzchen.

— Salut, bredouilla-t-elle d'une petite voix, détournant le regard en tiraillant nerveusement les cheveux de sa poupée. C-comment ça va, maman ?

—Pas si mal, mentit la rousse, mais elle se rendit vite compte qu'elle n'avait pas été très convaincante. Et toi ? »

Aki ne répondit pas. Elle regardait toujours par terre et sa lèvre inférieure se mit à trembler. « C'est… c'est ma faute ?

— Oh… » Asuka était elle-même au bord des larmes en voyant sa fille à ce point minée par la culpabilité. Puisant dans les forces qui lui restaient, elle se traîna jusqu'au bord du lit et enlaça le corps tremblotant. « Oh, Aki…

« Non. Non, ce n'est pas ta faute. Si tu veux tout savoir, c'est… » Elle s'arrêta et reconsidéra ses mots. Endosser elle-même la responsabilité était peut-être plus noble et plus honnête, mais cela risquait de créer un malentendu qui ne ferait que peser plus lourdement sur ses épaules d'enfant si quelque chose venait, au bout du compte, à arriver. « Ce n'est la faute de personne. Ne t'en fais pas, je vais vite guérir, exactement comme toi. »

Mais malgré ses mots rassurants, les larmes d'Aki coulaient maintenant librement et des sanglots lui brisaient la voix. « J't'aime, maman. »

Le cœur d'Asuka fit un bond à ces mots et elle n'eut plus à forcer son sourire malgré la douleur. Celui-ci s'élargit davantage même.

Ce n'était pas la première fois qu'Aki les disait ; elle avait proféré son premier « ze t'ème » assez peu de temps après s'être mise à parler. Mais Asuka voyait bien que c'était la première fois qu'elle le disait sans se contenter de répéter une phrase qu'elle avait souvent entendue dans la bouche de ses parents. Cette fois-ci, Asuka le savait, elle le pensait de tout cœur.

« Ich liebe dich auch, mein Schatz, chuchota-t-elle en réponse en déposant un baiser au milieu des cheveux bruns de l'enfant qu'elle serrait dans ses bras. Je t'aime tellement. »

Elle resta ainsi jusqu'à ce les pleurs d'Aki se réduisent à de simples reniflements. « Gué… guéris vite ! » demanda la fillette de trois ans, mi-implorante, mi-exigeante.

Venant d'une enfant au visage plein de larmes, cela paraissait assez drôle et Asuka ne fit même pas mine de se retenir de rire. « Je vais faire de mon mieux, d'accord ? »

Aki hocha la tête, en séchant ses joues du dos de sa main droite.

« Aki, signala Shinji pour attirer de nouveau l'attention sur lui, maman a vraiment besoin de se reposer maintenant. Et toi aussi. »

Elle hocha la tête une fois de plus, mais se retourna à nouveau vers sa mère. Sans un mot, elle lui tendit la poupée à deux mains.

« Tu veux que je garde Kiko ? » demanda Asuka abasourdie. Depuis qu'elle la lui avait rendue, Aki ne s'était pratiquement jamais séparée de son jouet.

Mais de nouveau, un hochement de tête, quoique timide. « C'est elle qui veille sur toi quand j'peux pas. »

Avec un large sourire, Asuka prit Kiko. « Merci, dit-elle en embrassant à nouveau sa fille. Maintenant, retourne au lit, d'accord ? À moins que tu ne veuilles que je sois la première à aller mieux ? »

Aki eut un léger sourire en coin, mais ne dit rien. Elle se dirigea docilement vers la porte en traînant des pieds, mais ne partit pas sans se retourner à nouveau pour dire au revoir à ses parents d'un petit signe de la main et recevoir d'eux une réponse idoine.

Pendant un bon moment, Asuka continua à regarder dans la direction par où elle était partie, même si elle avait refermé la porte derrière elle depuis longtemps. En fin de compte, son regard se dirigea sur la poupée aux cheveux rouges dans ses bras.

« Tu vois ? murmura-t-elle à son mari en passant les doigts dans les tresses du bien le plus précieux de sa fille. Je ne saurais être plus loin de la mort. »

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« J'veux paaas ! geignit Aki en trépignant à l'extrémité du bras de Shinji.

— Eh bien que tu le veuilles ou non, tu vas prendre un bain, dit-il calmement.

— Mais j'peux pas ! Chuis encore malade !

— Ça fait une semaine que tu es en pleine forme, refusa-t-il son excuse. Même maman est guérie depuis longtemps. »

Il gardait la main dans l'eau qui coulait dans la baignoire, même si c'était plus ou moins inutile. Sa petite coquine avait l'incroyable capacité de remarquer d'une manière ou d'une autre quand la température différait ne serait-ce que d'un seul degré.

Et bien sûr, dès qu'il la souleva pour la mettre dans l'eau, elle hurla en lançant des coups de pieds aussitôt que ses pieds effleurèrent la surface. « Trop chaud ! Trop chaud ! »

Shinji leva les yeux au ciel en poussant légèrement du coude la poignée du robinet vers "froid" afin qu'Aki le laisse enfin la déposer dans le bain.

« T'es plus obligé de faire ça d'toute façon… grommela Aki, boudeuse, en repoussant la mousse. J'peux rentrer dans la baignoire toute seule.

— Ah vraiment ? sourit Shinji en ramassant le savon et le gant de toilette, tandis qu'elle se mettait à jouer dans le bain dont elle avait déclaré sa haine éternelle quelques instants plus tôt à peine.

— Ouais, chuis assez grande pour ça !

— Eh bien, je suis heureux pour toi », rit-il en ébouriffant la tignasse brune d'Aki. La fillette mécontente protesta aussitôt, comme elle le faisait ces derniers temps chaque fois qu'il faisait ça, en poussant un cri perçant et en battant des bras dans l'eau.

En souriant, il se souvint de la première fois qu'il avait prononcé ces mots familiers. Il n'avait alors réalisé leur origine qu'après coup, bien après qu'Aki soit ressortie de la pièce en courant et qu'il se soit rassis à son bureau, penché sur ses livres. Ils lui venaient tout naturellement avec la fierté qu'il ressentait chaque fois qu'elle accourait vers lui en attirant son attention d'un « Papa ! 'Ga'de ! » excité pour lui montrer quelque chose de nouveau qu'elle venait de trouver ou de faire, un dessin qu'elle avait particulièrement bien rendu à ses yeux, ou si elle avait appris quelque chose qui la fascinait complètement du haut de ses trois ans.

« Le problème, c'est que j'ai un peu peur que tu ne sois plus très propre si jamais nous décidons de te laisser te débrouiller toute seule », expliqua-t-il en se mettant à la savonner.

Aki fit de nouveau la moue, mais ne fit du moins pas mine de résister. « Pourquoi faut que j'me baigne, d'ailleurs ? »

Shinji se mit à rire. Elle lui demandait toujours cela à un moment ou un autre. Mais contrairement à d'habitude, il avait maintenant une meilleure réponse que « Parce qu'il le faut. »

« Tu, appuya-t-il en pressant le gant de toilette contre son petit nez, dois être propre, parce que demain nous allons rendre une visite spéciale. »

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Il était assez inhabituel pour ses parents de voir Aki aussi timide. La fillette d'ordinaire si dynamique était maintenant cachée derrière sa mère, l'air effrayé, s'accrochant à sa jupe de sa main libre tandis que l'autre tenait son inséparable poupée contre elle.

« Qu'est-ce qu'il y a, Aki ? demanda Shinji, inquiet, à sa fille qui osait à peine relevait la tête, tant elle avait peur.

— C'est quoi tout ça ? » répondit-elle timidement, d'une voix à peine audible.

Asuka passa une main dans son dos et la posa sur la tête de l'enfant pour la réconforter. « C'est l'endroit où sont allées toutes les personnes dont nous t'avons parlé, expliqua-t-elle en lui adressant un sourire apaisant par-dessus son épaule. Tu y as déjà été, tu ne t'en souviens pas ? »

La fillette secoua la tête. Lorsque des larmes commencèrent à lui monter aux yeux, ses parents échangèrent un regard attristé.

« Tu… tu n'es pas obligée d'y aller si tu n'as pas envie, tenta de la calmer Shinji qui s'était mis à genoux pour être à la même hauteur qu'Aki. Mais je te jure qu'il n'y a rien à craindre. »

La fillette se mordit la lèvre inférieure, hésitant entre saisir cette porte de sortie qu'on lui offrait et faire confiance à ce que ses parents lui disaient.

« Hé, lança doucement Asuka pour ramener sur elle son attention, en lui tendant la main. Tu sais que je serai là, quoi qu'il arrive. »

Avec hésitation, Aki prit la main offerte dans la sienne, resserrant aussitôt sa prise en sentant la chaleur de sa mère.

« Prête à y aller maintenant ? » demanda Asuka qui reçut un hochement de tête timide en réponse.

Pendant qu'ils traversaient la plage pour se diriger vers la mer rouge, elle sentit la petite main se contracter autour de ses doigts de temps à autre tandis qu'Aki observait le décor sinistre. Ça faisait probablement un peu trop pour quelqu'un de son âge en fin de compte, mais vu la façon dont elle s'était montrée si insouciante malgré tout ça la dernière fois qu'ils étaient venus, ils ne s'étaient pas vraiment attendus à ce revirement.

« C'est quoi ça ? » lui parvint la voix de sa fille en un quasi-murmure. En suivant le regard d'Aki, elle vit les statues crucifiées qui avaient été autrefois deux modèles de production en série d'Evas.

« Elles… m'ont fait du mal un jour… répondit-elle un peu trop honnêtement, ne réalisant que ses mots avaient été mal choisis que lorsqu'elle sentit Aki se serrer contre elle en gémissant pour s'écarter du monstre. Ne t'en fais pas, ajouta-t-elle précipitamment. Elle ne feront plus rien à personne »

En reniflant, Aki se détendit un peu, mais tressaillit à nouveau en reconnaissant la forme de la "colline" blanche à l'horizon. Mais elle ne semblait pas aussi effrayée qu'auparavant ; la curiosité et peut-être de la compassion pour la géante au sourire triste avaient apparemment pris le dessus, tandis qu'elle inclinait la tête de côté. « C'est qui ?

— C'était… c'était une amie… lui répondit Shinji d'une voix dans laquelle la mélancolie se faisait clairement entendre, en contemplant la mer.

— Une amie…? répéta Aki étonnée. Tous les gens étaient comme ça ? »

Le regard de ses parents se croisa avec perplexité, comme ils le faisaient souvent lorsqu'ils espéraient que l'autre avait compris ce qu'elle avait voulu dire. Mais le plus souvent, la seule façon de découvrir ce que la petite avait en tête était de le lui demander. « Comment ça ?

— Si grands ! »

Avec un léger rire de la part des deux aînés, l'ambiance parut complètement transfigurée par cette question innocente de la fillette ébahie.

« Non, lui dit Shinji en souriant, elle était plutôt… exceptionnelle. »

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« Salut ! Maman et papa m'ont dit de vous parler mais chais pas trop quoi dire. » La fillette se gratta la tête. « Euh… ben, moi c'est Aki et elle c'est Kiko ! C'est ma préférée, passqu'elle a des cheveux rouges comme ceux de maman et aussi une robe rouge ! J'aime beaucoup le rouge ! Et j'aime beaucoup maman, et papa aussi !

« Y disent souvent que je vous aurais aimés aussi et vous moi, alors pourquoi vous êtes partis ? Maman et papa me l'ont pas dit. Y z'ont souvent l'air triste quand y parlent de vous. J'aime pas quand y sont tristes. Alors chais pas si je vous aurais aimés, passque vous les rendez triste. » Aki adressa une moue à la mer rouge. « Mais papa a dit que c'était pas de vot' faute et qu'y sont tristes passqu'ils vous aimaient beaucoup et que vous leur manquez maint'nant. Alors p'têt' que j'vous aurais aimés après tout !

« Bon, ben, euh… » Elle jeta un regard en arrière là où sa maman et son papa étaient assis dans le sable, tout sourires, et son papa lui adressa un hochement de tête. Se retournant à nouveau vers la mer, elle agita la main. « Au r'voir, alors. À plus ! »

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Il se faisait assez tard quand ils rentrèrent enfin à la maison, les ténèbres nocturnes transpercées seulement par les phares de la voiture qui parcourut les derniers mètres du trajet avant de s'arrêter. Asuka coupa le moteur et jeta un dernier regard dans le rétroviseur. Aki était bien entendu toujours dans son siège pour enfant, bien attachée et tenant Kiko contre sa poitrine.

Shinji avait déjà détaché sa ceinture et était sorti, se dirigeant vers la porte arrière de son côté pour récupérer Aki.

Asuka venait tout juste de sortir elle-même quand elle entendit le léger marmottement venant de l'autre côté tandis qu'il prenait sa fille dans ses bras.

« Papa ? C'est quoi un ami ?

— Un ami…? » À en juger par le ton de sa voix, il était tout aussi surpris par la question d'Aki qu'Asuka elle-même. Elle était à un âge où on posait beaucoup de questions venues apparemment de nulle part, et il n'était pas toujours simple d'y répondre. Mais ça, c'était assurément différent de « Pourquoi le ciel est bleu ? »

— Eh bien, commença Shinji à tenter de lui expliquer, son cerveau tournant sans nul doute à plein régime. Un ami, c'est quelqu'un qui… joue avec toi et… euh… avec qui tu peux parler de tout, qui est là pour toi…

— Alors maman et toi, vous êtes mes amis ? questionna davantage Aki d'une voix fatiguée, à peine audible de là où était sa mère.

— Euh, non… pas vraiment… fit Shinji, mi-soupirant, mi-grognant. Un ami est d'ordinaire quelqu'un qui ne fait pas partie de ta famille.

— Alors je peux pas avoir d'amis ? »

Le silence s'abattit sur eux comme un rideau étouffant.

Asuka ne fit pas un geste pour intervenir, et pas seulement à cause de l'accord qu'ils avaient passé pour qu'aucun d'eux n'interrompe l'autre quand celui-ci expliquait quelque chose à Aki, afin d'éviter qu'elle ne favorise l'un d'eux comme étant le plus intelligent. Elle le vit d'ailleurs lui adresser un regard implorant à travers les vitres de la voiture. Mais comment l'aider alors qu'elle-même ne trouvait rien à dire ?

« Papa ? » Aki attendait une réponse.

— Écoute, ce n'est pas si grave, maman et moi n'avons jamais eu… » Il interrompit ce qu'il venait bêtement de proférer et inspira un coup pour se calmer. « On… on verra ce qu'on peut faire pour te trouver un ami, d'accord ? Mais c'est vraiment l'heure d'aller au lit maintenant. »

Aki heureusement ne protesta pas devant cette dérobade, occupée qu'elle était à frotter du bras ses yeux fatigués tandis que son père la portait à l'intérieur de la maison.

Asuka ne les suivit pas tout de suite. Son regard se dirigea vers la cité obscure derrière elle.

Elle n'était pas sûre si c'était dû à cette journée à visiter la mer de LCL ou seulement à la question innocente d'Aki qui avait touché un point bien plus sensible que la petite fille n'aurait pu le deviner, mais — pour la première fois depuis des années — elle se sentit mal à l'aise devant l'absence de lumières…

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N.D.A. : Bon ben… Ça ne fait pas onze mois, n'est-ce pas?
D'accord, j'ai était distrait çà et là par ceci et cela. Néanmoins ce chapitre était tout sauf bon pour l'angoisse de la page blanche ; en fait, il en a été le plus souvent la cause. Le contenu très épisodique, bien plus même qu'"aimer" et "porter" vu qu'il s'étend sur plusieurs années et qu'il était plus difficile à "concilier", a conduit à l'absence d'un unique fil rouge parcourant ce chapitre, ce qui l'a rendu parfois dur à reprendre. L'un de mes pré-lecteurs a également fait remarquer que c'était le chapitre le plus lent à cause de cela, mais j'espère que ce n'est pas si terrible que ça. Après tout, il traite "juste" d'Aki qui grandit, ou autrement dit : des tranches de la vie "ordinaire" d'une jeune famille de l'après-Impact.

Bon d'accord, la vie quotidienne n'est pas toujours si passionnante que ça, mais je ne voulais vraiment pas couper de scènes (comme l'avait suggéré le pré-lecteur) pour obtenir un meilleur rythme car, du moins à mes yeux, chacune d'elles a sa fonction, même si c'est pour équilibrer ou si ce ne sera pas visible avant les prochains chapitres. D'ailleurs, m'en tenir à ces seuls extraits était déjà un autre problème. J'avais plein d'autres idées, mais beaucoup d'entre elles était tout simplement trop petites ou n'auraient franchement pas servi à grand-chose dans le chapitre ou la fic pour être dignes d'une scène entière. Les anniversaires, les repas, l'apprentissage du pot, les « Chuis rentrée » d'Aki, la composition faite par Shinji et bien d'autres ont été soit abandonnées soit amalgamées avec d'autres pour les enrober dans un contexte qui soit au moins en partie intéressant.

La fonction la plus importante de ce chapitre est indiscutablement de vous donner à tous un portrait fidèle d'Aki. Bien que je la connaisse parfaitement bien, dépeindre le centre même de cette fic (vu que tout tourne plus ou moins autour d'elle) en un seul chapitre m'a assurément donné du fil à retordre. Elle devait être assez mignonne et adorable pour rendre crédible le fait que quelqu'un comme Asuka la considère comme la chose la plus importante de sa vie (sans dépendre complètement de « Hé l'autre ! C'est sa mère ! »), mais se devait de se montrer parfois également grincheuse et pleurnicharde, ainsi qu'une petite fauteuse de troubles pour la rendre crédible en général. J'espère avoir plus ou moins réussi à ne la dépeindre ni comme un parfait petit ange, ni comme une affreuse gamine gâtée, mais comme une enfant normale.

Plus ou moins en tout cas. Vu que je n'ai aucun modèle sous la main (à part la fille de 18 mois d'amis de ma sœur qui nous ont rendu visite un peu plus tôt ce mois-ci), je me suis sans doute trompé dans son développement à certains endroits, ce qui était d'ailleurs la raison pour laquelle j'ai augmenté son âge final de trois à "presque quatre" ans. Et pour le reste, je peux le mettre sur le compte du fait qu'elle tient de sa mère. :P

Notes diverses :
- Je voulais vraiment garder la scène du tremblement de terre. Pas parce que cette petite scène est très importante pour la fic. En fait, c'est là la raison même. J'ai toujours trouvé bizarre que les fanfics, mais aussi les animes et les mangas par ailleurs, ne semblent que rarement mentionner un phénomène naturel aussi courant au Japon, à moins que celui-ci ne joue un rôle important dans l'histoire.

- En réalité, Dornröschen ne s'achève pas par « …und wenn sie nicht gestorben sind… » dans la version classique des frères Grimm. Mais c'est la phrase qui est généralement considérée comme la conclusion des contes de fées allemands.

- La chanson qu'Aki chante pendant le voyage jusqu'aux sources chaudes est "Alle Meine Entchen", une comptine allemande assez populaire — même si, tout comme avec son "japonais" à l'époque, elle n'est pas encore très à l'aise avec le texte.

- L'histoire racontée par Shinji… Même si j'en avais "besoin", je ne suis pas sûr de m'en être très bien tiré. D'un côté, elle paraît un peu trop simplifiée, mais de l'autre elle semble déjà un peu compliquée comme histoire pour s'endormir. Mais là encore, il est peut-être injuste de la considérer avec le regard d'un fan d'Eva, et bien sûr, rien ne prouve que Shinji soit un très bon conteur d'histoires de toute façon. XD

- Oui, je m'envoie à moi-même une pique avec le truc du "vocabulaire limité".

- La crise de la rougeole était en fait censée servir d'exemple à Shinji lors du flashback dans "Le 15ème" quand il parle à Misato du lien étroit d'Asuka avec son enfant. Je ne suis plus tout à fait sûr de pourquoi je l'ai laissée de côté. Je crois que c'était lié au fait que je ne voulais pas la raconter deux fois, quand une version détaillée était suffisante. Mais peut-être que je la remettrai.

- Repérez les références à des doujins. Il y en a au moins deux dont je me souvienne.

- On dirait que ce sera la version définitive après tout. Les pré-lecteurs qu'il me reste m'ont donné leur feu vert telle qu'elle est. Donc j'adresse une fois encore mes remerciements à Eric Blair, William T. Martin et Dan01.

N.D.T. : Ouf, bon ça c'est fait. Et ça m'a pris — quoi — trois mois à peine ? Encore heureux que je n'aie pas annoncé de date ferme pour la publication de ce chapitre, pas vrai ? XP
Plus sérieusement, toutes mes excuses à ceux, s'il y en a, qui ont patienté tout le mois de novembre dans l'attente de ce chapitre (au moins ai-je réussi à tenir ma promesse de le publier avant Noël), mais à ma décharge, je vous avais prévenu que j'allais être occupé.
Et je ne croyais pas si bien dire : entre mes cours et mon nouvel emploi d'assistant de gestion en alternance, ces trois derniers mois ont sans doute compté parmi les plus chargés de toute ma vie (et avec les exams et le bilan annuel qui se profilent, les prochaines semaines vont être gratinées elles aussi). J'ai eu beau avoir l'impression par moment de ne pas avoir une minute à moi, j'ai tout de même réussi à en prendre quelques unes (et même un peu plus si vous considérez la taille de ce chapitre) pour poursuivre ma traduction.

Outre la longueur susmentionnée (qui constituait davantage un exercice d'endurance et de patience qu'un défi technique), le plus dur pour moi a été, au vu de mon vilain vice vouant inévitablement mon vocabulaire à vaniteusement virer au verbeux, de traduire les dialogues d'Aki en lui conférant une façon de parler à la fois assez simple et vraisemblable pour son âge — tout comme Jimmy, je manque un peu de références concernant le langage enfantin ; j'ai fait ce que j'ai pu, mais si vous trouvez une phrase qui vous paraît encore trop complexe pour son âge (ou, à l'inverse, trop simpliste), signalez-le moi surtout.

Désormais, nous avons dépassé la moitié de cette fic et nous sommes donc plus proches de la fin que du début (n'est-ce pas excitant ?). Il nous reste encore cinq chapitres, dans lesquels je peux vous garantir que les choses vont bouger. Si vous êtes — comme moi — un fan de Rei, réjouissez-vous : elle occupe une position centrale dans le prochain chapitre (qui correspond grosso modo à l'épisode 23 de la série : "Rei III").

Je vous donne donc rendez-vous au moment de sa publication, quel qu'il soit — bonne nouvelle : à partir du mois de janvier, j'aurai moins de cours et plus de temps de travail ; j'espère que ça va me permettre de relâcher un peu la pression et de me dégager un bout de temps libre — et vous souhaite par avance de joyeuses fêtes de fin d'année. :)