HIKARU

Vivre et travailler sur un vaisseau spatial n'est pas sans conséquences. Au bout de quelques mois, on développe forcément ses sens. L'ouïe, tout d'abord. On finit par entendre les moteurs et les circuits ronronner dans les murs et il n'est pas besoin d'être ingénieur pour savoir distinguer un ronronnement rassurant d'un autre annonciateur de catastrophe. Le sens qu'a le plus développé Sulu depuis son arrivée sur l'Enterprise, comme chaque membre de l'équipage c'est l'instinct, cet instinct qui vous pousse à tomber au sol deux milli-secondes avant qu'une secousse ne parcourt le vaisseau ou qu'une équipe d'infiltration ne vous tire dessus. C'est ce même instinct qui hurle avec persistance dans les oreilles de Sulu depuis que le capitaine et les autres sont revenus à bord. Quelque chose ne tourne pas rond au sein de leur petite équipe.

C'est une évidence, bien sûr. Rien ne va à bord depuis l'horreur de Cykax. Un nouveau venu le sentirait une minute après son arrivée à bord. Non, il y a un malaise plus profond que ce qui serait prévisible en de telles circonstances. Sulu connaît assez son capitaine pour le voir lutter contre des démons intérieur plus puissants que jamais. Spock bouillonne d'une tension rentrée préoccupante et semble penser être parfaitement maître de lui-même. Uhura et Chekov ne vont guère mieux.

En temps normal – du moins, selon la conception souple de la normalité propre à l'Enterprise – chacun d'entre eux serait déjà en bonne voie de guérison. Oui, ils ont souffert comme jamais sur Cykax, mais ils ont affronté l'adversité encore et encore et se sont toujours relevés, parce que sur l'Enteprise, on s'appuie les uns sur les autres.

Seulement, cette fois ils en semblent incapables. Le capitaine rumine dans son coin, trop perdu dans sa détresse pour voir celle qu'il cause chez les autres. Il évite même McCoy. Le médecin semble dépassé par la souffrance de Kirk, incapable de savoir s'il doit adopter le visage du médecin ou de l'ami. Uhura, Chekov et Spock semblent s'entraîner les uns et les autres plus profondément dans un objectif que Sulu ne parvient pas à appréhender. Ces trois-là forment un clan désormais et la belle dynamique de l'Enterprise semble se briser.

Inacceptable.

Sulu sait quelle est sa place là dedans. L'équipe doit être réparée et si quatre membres de celle-ci sont perdus, trois autres ont encore la tête sur leurs épaules. A chacun sa tâche : McCoy s'occupera du capitaine, Scott du vaisseau et Sulu des autres. Ils n'ont même pas besoin d'en parler entre eux, la cause est entendue d'avance.

Seulement, si prendre cette décision est facile, l'appliquer est moins aisé. En dehors de leurs heures sur le pont, les trois complices ont développé l'art de se rendre introuvables. Ils lui glissent entre les doigts, trouvant toujours un prétexte et quand il toque à leurs portes, seul le silence lui répond.

Heureusement, Sulu a suivi assidûment les cours de l'école Jim T. Kirk en infiltration, hackage et nuisances diverses. Ces trois-là se trompent en pensant l'éviter longtemps. Sulu arrive rapidement à se créer une occasion de quitter la passerelle avant la fin de son quart sous prétexte d'une expérience à surveiller. Bien sûr, celle-ci est terminée depuis deux jours mais les trois complices n'en savent rien. Le tout est désormais de deviner juste où ils se réunissent. Ce n'est pas dans un bureau ou un laboratoire. Spock est trop professionnel pour abuser de son rang et forcer l'ordinateur à refuser de révéler leur présence dans un espace de travail. Ils se réunissent donc forcément dans l'une de leurs chambres. Ce ne peut pas être celle de Spock. Le capitaine pourrait venir le voir et s'étonner de voir Uhura et Chekov perpétuellement chez lui. Ce n'est probablement pas chez Uhura non plus. Si on voyait Spock sortir de chez elle, le vaisseau bruisserait immédiatement de rumeurs. Ils se retrouvent donc forcément chez Chekov.

Sulu a quelques scrupules à forcer l'entrée de la chambre de celui-ci. Son geste est tout à fait capable de briser leur amitié mais c'est cette même amitié qui le pousse à agir malgré tout. Ce soir, il sera peut être forcé de demander son transfert loin de sa deuxième famille, mais il aura au moins fait tout ce qu'il pouvait pour la reconstruire.

Ce qu'il voit une fois à l'intérieur fait disparaître tous ses scrupules. Il ne sait pas très bien ce qu'il avait imaginé y trouver, mais pas cette accumulation de papiers, éparpillés sur le sol, posés sur chaque autre surface plane en piles bien organisées, épinglés au mur... Prenant garde à ne rien bousculer dans ce délicat agencement dont il ne sait rien, Sulu s'empare d'une feuille et commence à lire.

Une minute plus tard, il la repose en tremblant. Il se sent plus vieux d'un siècle après avoir lu trente lignes de texte serré. Combien de millénaires alors pèsent sur les épaules de ses amis ? Presque malgré lui, sa main se tend vers une liasse proche. Il lit.

Il lit pendant de longues minutes, de plus en plus sidéré et nauséeux. Il finit par s'arrêter, se force à reposer les papiers et pose ses mains tremblantes sur le bureau de Chekov. Elles tremblent sans qu'il ne puisse les arrêter. Il n'a pas lu un dixième de ce qui traîne dans cette pièce mais il est assez intelligent pour combler les vides, au moins en partie. Il ne veut rien savoir de plus et pourtant, pourtant, son regard retourne encore et encore sur ces horreurs dévoilées là sur le papier. Il ne le fait pas, mais seulement parce qu'il se répète inlassablement qu'il doit garder la tête froide, garder ses distances.

Il voudrait tout brûler, même s'il réalise la futilité de ce geste.

Il finit par se mettre à respirer lentement, les yeux fermés et enfin se reprend. Juste à temps, car la porte s'ouvre.

Les trois arrivants le fixent un instant, ébahis, avant que Spock n'ait le réflexe de fermer la porte avant qu'un passant ne remarque ce qui se passe. Sans surprise, c'est Uhura qui passe à l'attaque. Jamais Sulu ne l'a vu autant en colère. Sa fureur pourrait calciner un soleil. Sulu recule d'un pas et ouvre la bouche pour s'expliquer, mais elle le coupe immédiatement.

-Vraiment Sulu ? De toutes les personnes à bord, tu es le dernier que j'aurais soupçonné de violation de la vie privée. Cela ne ferait pas beau sur ton dossier pour devenir capitaine.

Remise en cause de son éthique professionnelle et chantage en un seul souffle. Uhura sait décidement blesser avec quelques mots. Heureusement, Sulu n'est pas sans répondant.

-Cela ne fera qu'un peu plus de travail au capitaine après qu'il ai rédigé vos trois blâmes. La différence, c'est que le mien aura moins de chance d'aboutir à un renvoi dégradant de la Starfleet. Et Chekov ? Ta famille entière en mourrait de honte.

-Tu n'oserais pas !, s'exclame le jeune homme, les poings serrés.

Son habituel sourire a disparu et Sulu ne doute pas qu'il soit prêt à le frapper.

-J'oserais, oui. Mais je ne le ferais pas.

-Pourquoi ?

La méfiance est clairement audible dans la voix de Chekov. Uhura, soupçonneuse, s'appuie à la porte pour lui faire barrage au cas où il tenterait de partir. Spock, lui, demeure à l'écart, silencieux et inexpressif comme jamais. Aux yeux de Sulu, cela le rend d'autant plus dangereux.

-Je ne le ferais pas, car à votre stade de découvertes, je suis certain que Kirk serait terriblement blessé de vous savoir si informés. Non, je préfère le laisser dans l'ignorance plutôt que de lui révéler à quel point vous avez trahi sa confiance. Je n'ai pas envie de le voir regretter de vous avoir pris à bord et d'avoir partagé avec vous ses secrets et ses compétences. Si Kirk ne t'avait pas pris sous son aile Chekov, je doute que tu ai eu l'audace et le savoir faire pour fouiller en toute impunité les archives de la Starfleet. Je ne pense pas qu'il s'attendait à ce que tu utilises ses conseils contre lui.

Uhura et Chekov sursautent. La colère et la honte face à la pique de Sulu se disputent en eux. Spock se contente de hocher la tête, approuvant la logique de son raisonnement.

-Deuxièmement, poursuit Sulu, je comprend pourquoi vous avez creusé si loin. Le capitaine était sur Tarsus, vous a fait des confidences pendant que vous mourriez de faim et ce que vous avez appris était si dur que vous étiez obligé d'en apprendre plus. Les choses qu'on est prêt à faire par amour pour Kirk... Je n'étais pas en bas avec vous. J'aurais probablement fait de même, je ne peux pas vous juger. Je ne dis pas que j'approuve ce que vous avez fait mais... J'en suis.

-Vous en êtes, répète Spock, interloqué.

Sulu ne l'a jamais vu aussi surpris, à part devant l'énigme qu'est Jim Kirk. Ou qu'il était. Les documents éparpillés, hélas, apportent de trop nombreuses et douloureuses réponses.

-Vous cherchez à débusquer Kodos n'est-ce pas ? J'en suis. Dites moi juste si vous le cherchez pour le conduire devant la justice ou le tuer.

La question les choque visiblement, ce qui est tout de même un peu surprenant juge Sulu. Même les yeux de Spock s'écarquillent pendant au moins une demi-seconde avant qu'il ne retrouve une contenance.

-Il s'agit de justice, bien évidemment, s'exclame Uhura.

-Le meurtre est une forme de justice, ou l'a été, dans un bon nombre de sociétés humaines et aliennes.

La jeune femme lui jette un regard interloqué et il hausse les épaules. Il n'approuve pas ce genre de morale, mais dans certains cas, il est possible d'en apprécier la simplicité. On peut être contre la peine de mort tout en souhaitant pouvoir l'utiliser pour certains cas particuliers. Kodos n'est pas le genre d'homme à mériter même la pire des prisons klingonnes. Pas après ses milliers de victimes.

Spock, lui, ne proteste pas. Face à la souffrance vécue par Kirk, sa précieuse logique doit s'effacer devant la violence d'habitude fermement effacée, mais toujours présente chez tous les Vulcains. Kirk a toujours été sa plus grande faiblesse.

-Il faut qu'il passe en jugement, insiste Chekov.

-Mais comment ? Vous l'avez trouvé si j'ai bien lu vos notes – ou pensez l'avoir trouvé – mais l'amener devant la justice est une toute autre affaire que de le pister.

A vrai dire, Sulu est déjà impressionné qu'ils l'aient retrouvé. Qui irait imaginer que le plus grand criminel de ce siècle se cache sous l'identité d'un comédien itinérant ? Peut-être est-ce justement le secret de sa longue disparition.

-Comment l'avez-vous trouvé d'ailleurs ?

-Chekov a été sensationnel, explique Uhura en s'asseyant, plus calme maintenant qu'elle sait que Sulu est avec eux. Il a vu des liens ùà où personne, pas même Spock, n'aurait pensé à chercher. Un vrai Sherlock Holmes.

-Pas étonnant, c'est un russe qui l'a inventé, après tout, sourit le jeune homme en rougissant un petit peu. Mais c'est Uhura qui a pu confirmer ma théorie, en comparant des enregistrements sonores.

-Si le discours de Kodos avait été rendu public, il y a longtemps qu'on aurait retrouvé cet assassin, renifle Uhura.

Il était permis d'en douter. Peu de personnes ont l'oreille d'Uhura pour reconnaître les voix. Non, il est plus probable que Kodos aurait de toute manière continué à vivre ignoré de tous pendant plusieurs décennies. L'idée de voir ce meurtrier impuni est répugnante. Que justice soit enfin rendue aux morts et aux survivants traumatisés est une idée bien plus agréable.

-Je ne doute pas que l'histoire sois passionnante et j'ai hâte que vous m'expliquez à quel point Chekov a prouvé son génie. Encore une fois cependant, comment comptez-vous le traîner devant la justice ? Car enfin, vous ne pouvez pas vraiment utiliser ces documents. La moitié d'entre eux doit être classée secret défense. A raison, les victimes ont le droit qu'on les laisse tranquilles. Le capitaine ne voudrait pas vous voir sacrifier votre carrière pour lui.

Le connaissant, et en tenant compte de son silence concernant toute cette affaire, mieux valait surtout que Kirk ignore totalement leur implication. Il ne leur serait pas reconnaissant d'avoir réveillé ses démons ou d'avoir voulu le venger ou le prôtéger. Sulu ne prend pas la peine de le dire cependant. Ses compagnons ne l'ont pas écouté jusque là et n'ont de toute façon pas besoin de lui pour s'en rendre compte. Ils connaissent Kirk depuis aussi longtemps que lui.

De plus, malgré tout le respect qu'il a envers le traumatisme vécu par Jim Kirk, et l'admiration qu'il ressent pour l'homme qu'il est devenu malgré ou à cause de cette épreuve, sa souffrance n'a aucune importance. Le drame de Tarsus n'est pas que celui de Jim. Les autres survivants, condamnés par Kodos ou non, les familles des victimes, tous ont droit à la justice. Celle-ci doit frapper. Le réveil des souvenirs des survivants est un faible coût à payer pour en finir enfin avec cette sinistre affaire.

-Cela ne peut venir de nous, confirme Spock. Cependant, un certain nombre de dossiers sot publics et ont été largement décortiqués par les associations de victimes en quête de justice. Il y en a assez pour relancer l'enquête et mettre la justice sur la voie.

-Surtout, nous avons trouvé dans les dossiers publics quelque chose qui était passé inaperçu jusque là, continue Uhura avec enthousiasme. Il y a un deuxième enregistrement de la voix de Kodos, datant de deux jours avant son discours. C'est très bref, mais la voix est clairement reconnaissable. Il s'agit d'un appel à un des responsables reconnus de la mise en œuvre du massacre, où il le remercie pour les données fournies. Le message s'est retrouvé perdu dans la masse des enregistrements qui ont été conservés de ces derniers jours comme témoignages. Si je n'avais pas su que c'était Kodos qu'on entendait, je l'aurait moi aussi laissé de côté il n'a rien de spécialement incriminant, cela pouvait être un travailleur remerciant un collègue et ignorant tout de ce qui allait leur tomber dessus.

-On en revient au même problème. Comment se servir de cet enregistrement ? Celui du massacre est sous scellés. Seul le texte écrit a été diffusé.

Chekov sourit jusqu'aux oreilles.

-Je connais très bien une journaliste russe. On a eu un entretien quand je suis entrée à la Starfleet, « le plus jeune espoir de l'aéronautique russe ». Elle est devenue amie avec ma famille, elle est très fiable et elle ne dévoile jamais ses sources, quelque soient les ennuis que ça lui attire. De plus, elle a un intérêt personnel dans cette histoire. Sa tante vivait sur Tarsus, elle veut voir Kodos payer. Si je lui envoie l'extrait sonore de la voix de Kodos et un ticket pour son spectacle actuel, je te garantis qu'elle fera le rapprochement.

Cela peut marcher. C'est une coïncidence, juste une coïncidence heureuse. Une journaliste impliquée dans l'affaire, allant par hasard voir un comédien et trouvant sa voix familière. Elle se mettrait à réfléchir et le rapport lui sauterait à la figure. Et une question la tarauderait, inlassablement. Pourquoi cet Anton Karidian, ce comédien obscur n'est-il pas listé parmi les survivants ? Aurait-il changé de nom pour poursuivre sa vie sans devoir porter ce lourd fardeau ? L'excuse est envisageable, d'autres parmi les survivants ont fait ce choix. Mais tout de même, l'histoire continuera à déranger la journaliste. Elle trouvera des photos de Karidian jeune, les comparera avec celles de colons, et ne trouvera aucune correspondance. Elle reviendra à l'appel enregistré et remarquera qu'il est enregistré comme provenant d'un homme ''non identifié''. Trop de coïncidences, trop grosses. Chaque coupable du massacre a été retrouvé et condamné. Leurs noms, leurs dossiers d'immigration figurent dans le dossier de Tarsus IV. Tous, sauf cet homme.

Oui, il y a là assez pour un article, assez pour rameuter les survivants et les familles des victimes et exiger une enquête, exiger qu'on diffuse le discours de Kodos. Certes, n'importe quel journaliste pourrait hésiter, sachant que son article s'apparente à de la diffamation. L'envie de publier l'article de sa vie pourrait ne pas être suffisant pour lui faire accepter de prendre le risque de procès et d'une perte de crédibilité professionnelle. Mais une journaliste y ayant un intérêt personnel ?

Kodos est pris au piège. Il ne le sait juste pas encore.

Sulu sourit à ses compagnons. Ça va marcher. Il le sait et eux aussi, mais son sourire les conforte dans leur opinion. Il ne reste plus qu'à régler les détails, et Sulu compte bien parcourir avec eux tous ces documents pour être sûr qu'ils n'ont rien oublié. Il voudrait ne rien savoir de plus, mais il connaît son devoir envers les victimes. Il a prêté serment en entrant à la Starfleet, et ce n'est pas pour reculer devant les horreurs de l'espace. Ensuite, il leur faudra envoyer à l'amie de Chekov leurs données sans qu'on puisse remonter jusqu'à eux. Rien de particulièrement compliqué pour leur équipe. Quand on travaille avec Jim Kirk, on apprend à couvrir ses traces autant qu'à être le plus visible et bruyant possible, selon les circonstances. Il leur faudra ensuite se débarrasser de toute ces papiers compromettants et vérifier une énième fois qu'ils n'ont laissé aucune trace dans les archives de la Starfleet. Ensuite, il n'y aura plus qu'à attendre.

PAVEL

Attendre, c'est ça qui est compliqué. Depuis qu'ils ont fini leurs préparatifs, Pavel a l'impression d'être assis sur un volcan en feu. A la réflexion, il a même mieux vécu son séjour sur le bord d'un volcan prêt à entrer en éruption deux ans plus tôt.

Il fait de son mieux pour se concentrer sur son travail, bien sûr. Au début, rien de plus facile. L'Enterprise est dans un sale était après le gambit de Sulu et Scott et il se retrouve occupé en permanence par les réparations. Ensuite, l'affaire de Cykax revient sur le devant de la scène et il n'a plus le temps de penser à Smilovna et à son papier. La Starfleet a envoyé des enquêteurs et il doit répondre à question sur question, jusqu'à ce qu'on leur dise qu'ils ont agi pour le mieux dans une situation délicate. Le reniflement incrédule de Uhura s'entend à l'autre bout de la passerelle et prend tout le monde par surprise, y compris le capitaine. On leur remet des médailles et Kirk organise une cérémonie en mémoire de leurs camarades tombés au nom d'une absurdité sans nom. A peine l'enquête de la Starfleet terminée, ce sont les représentants de la Fédération qui s'invitent à bord et renouvellent compliments et condoléances. L'exaspération du capitaine est de plus en plus visible, de même que celle de Spock et tout l'équipage fait profil bas.

Dans un premier temps, il est question que l'Enterprise reste en orbite autour de Cykax le temps des premières négociations menées par les officiels de la Fédération, pour qu'ils reçoivent des excuses officielles de la part des deux gouvernements. Pavel lui, n'a qu'une seule envie, c'est d'allumer les moteurs et de partir le plus loin possible de cette planète répugnante, là où on a jamais entendu parler de Cykax et de ses habitants. Si pour ça il doit s'installer en territoire klingon, il est presque prête à en payer le prix. Presque.

Il n'a cependant pas besoin d'en arriver à de telles extrémités. Pavel ne sait même pas pourquoi il est surpris quand, pour la première fois de l'histoire, les deux gouvernements de Cykax font quelque chose de concert, à part tirer sur des gens pour accuser l'autre camp. Non, cette fois, ils font encore mieux : envoyer à la même seconde un identique message.

-Il n'y a rien que j'admire plus que la capacité des gouvernements à faire fi de leurs différents pour devenir une nuisance ensemble, commente cyniquement le capitaine quand les représentants de la Fédération lui en envoient une copie sur son padd.

-Que disent-ils ?

-Rien qui vaille la peine d'être répété. Des menaces de mort pour tout membre de la Fédération qui entrerait dans leur espace aérien et des accusations nauséabondes de trahison envers nous. J'ai vraiment hâte que ces gens décollent de leur planète et nous rejoignent dans l'espace. La seule chose qui me rassure, c'est la certitude qu'il ne s'entendront pas plus avec les Klingons. Ceux-là au moins ont un sens de l'honneur.

Après ce message, il n'y a plus vraiment de raison de forcer l'Enterprise à stationner au-dessus de la planète. Un autre vaisseau prend le relais – la Fédération n'a pas tout à fait perdu espoir d'arriver à une solution pacifique et d'obtenir des excuses et des garanties – et l'Enteprise est autorisée à rejoindre des régions plus clémentes de la galaxie.

En l'occurrence, c'est pour se mettre en orbite autour d'une de ces planètes qui sert de lieu de loisirs aux équipages de la Starfleet, avec repos obligatoire de trois semaine pour tout l'équipage. L'amirauté a pris soin de choisir la planète la plus tranquille possible : il n'y a même pas de montagnes, de courants marins dangereux et aucun animal ou plante agressive enregistrée. Ils sont priés en d'autres termes de ne pas faire de vague supplémentaire. Selon la rumeur, l'amirauté a même détourné un autre vaisseau pour patrouiller dans les environs et s'occuper de tout problème pouvant surgir à l'improviste.

Se poser sur une planète si sereine fait des merveilles sur le moral de Pavel. Avoir enfin l'occasion d'envoyer à Zorya Smilovna les données dont elle aura besoin pour débusquer Kodos lui fait plus de bien encore. Après ça, l'attente reprend de plus belle.

A la fin de leur congé, tout l'équipage est à cran. Après ce qu'ils ont vécu, ils ont besoin de se dépenser, de passer à la suite. Le capitaine est particulièrement affecté. Il se promène le long des sentiers de la planète en regardant l'horizon avec le regard d'un homme qui voudrait courir et hurler, pas flâner au bord d'un lac tranquille.

L'ordre de reprendre leur mission d'exploration soulage tout le monde, mais même dans l'espace, Pavel n'arrive pas à cesser de compter les heures qui s'écoulent, à attendre que quelque chose se passe, n'importe quoi. Plus le temps passe, plus la normalité du quotidien acquiert un côté surréaliste et une horloge semble tictaquer dans son esprit.

C'est un soulagement quand enfin, un matin, Pavel surprend une conversation à ce sujet au mess.

-Il se serait caché tout ce temps au nez et à la barbe de la Fédération, tu te rends compte ?, commente un jeune enseigne.

L'andorienne à qui il s'adresse hoche la tête.

-Ça paraît difficile à croire. J'espère juste que c'est vrai. Il serait temps que ce crime soit puni.

-Je suis d'accord. Surtout, j'imagine ce que vivraient les victimes si ce n'était qu'un article racoleur. Ce serait inqualifiable.

C'est l'avis qui prédomine dans les conversations du jour. À part Pavel, qui connaît la vérité, nul n'ose s'enthousiasmer pour l'article. Le respect pour les victimes les en empêche.

Le lendemain, ils apprennent que des manifestations demandent l'ouverture des archives et la réouverture du procès sont prévues à San Francisco et plusieurs autres villes importantes de la Fédération. Certains estiment que la Starfleet a des comptes à rendre pour son incapacité à trouver Kodos toutes ces années durant. La découverte du génocide n'avait pas suscité autant de réactions. Sans doute les gens se sont-ils adaptés à l'horreur après la destruction de Vulcain et tout ce qu'a souffert la Fédération ces dernières années. Ils ne sont plus sous le choc, mais prêts à réclamer des comptes, enfin. L'annonce des manifestations est accueilli avec satisfaction par de nombreux membres de l'équipage – à part quelques réticences vis à vis des accusations envers la Starfleet – et sans grande surprise. Spock, lui, désapprouve.

-Il est logique de chercher la justice, mais ce genre de réactions émotionelles est contre productif.

Sulu lui lance un regard halluciné que Pavel approuve en secret. Spock peut rationaliser ses actes tant qu'il veut, sa réaction est particulièrement émotionnelle. Il n'y a qu'à voir la colère dans ses yeux quand on mentionne Tarsus en sa présence. Quand Pavel en fait la remarque à Uhura un peu plus tard, elle renifle avec amusement.

-Il ne trompe que lui-même à ce sujet. Enfin, si tu n'avais pas remarqué, peut être est-il plus discret que je ne pensais. La vérité est que Spock ne peut avoir envers Jim une réaction qui ne soit pas émotionnelle et absolue. J'espère juste...

Spock s'approche d'eux à ce moment là et Uhura n'achève pas sa pensée. Pavel s'éloigne, perturbé. Il passe le reste de la journée à réflechir tout en aidant à l'entretien des moteurs. Il réalise que bien des choses lui avaient échappé, concernant Spock et le capitaine et il se retrouve soudain à lutter contre une sensation de malaise. Malgré tous les indices prouvant le contraire ces dernières semaines, Pavel a réussi à se convaincre que Spock était capable de rester rationnel, au moins un petit peu, au moins plus que lui et Uhura, suffisamment en somme, et qu'il les aurait arrêtés s'ils allaient trop loin. Il réalise qu'ils ont peut être franchi une ligne qui n'aurait pas du l'être. Finalement, Pavel est soulagé que le capitaine ne soit pas un bord pour le moment, mais en mission au sol avec McCoy et Scotty. La nouvelle aura peut être perdu de sa nouveauté à son retour dans deux jours.

Il n'en est rien. A peine l'équipe est-elle téléportée à bord et le capitaine Kirk arrivé sur le pont, un sourire presque sincère sur les lèvres que l'amirauté le contacte et réclame une discussion privée. Celle-ci s'éternise et le Jim Kirk qui ressort de son bureau n'est pas celui qui y est entré. Il n'a pas les yeux rouges mais ses épaules sont tendues et son regard se perd au loin, comme s'il ne réalisait pas qu'il était sur le pont de l'Enterprise. Il s'assoit sur son fauteuil, en silence, plus par réflexe que par décision consciente. Personne n'ose prononcer le moindre mot. Seul le ronronnement des moteurs déchire ce silence, jusqu'à ce que le capitaine cligne des yeux, trois fois et regarde le pont, l'équipage et l'espace qui s'étend devant eux. Sa posture se détend légèrement et l'équipage se remet à respirer.

-Spock, finit-il demander d'une voix qui ne tremble pas, quoi de nouveau à bord ?

Jim Kirk sourit toujours pour Spock quand ils parlent de leur navire et qu'il n'y a pas de crise à gérer. Pas cette fois. Quelque chose se déchire à l'intérieur de Pavel. Spock s'avance et commence à lister tout ce qu'il considère que doit savoir son capitaine. Le capitaine l'écoute en opinant régulièrement de la tête, attentif mais distant.

Attentif et distant. Deux mots qui résument Jim Kirk les jours suivants. Il prend son quart à l'heure dite, conduit l'équipage en mission et se bat avec tout ce qu'il a pour le ramener en vie en bord. Il écoute comme à son habitude tous les jours les anecdotes de la vie sur l'Enterprise et sait qui a un cœur brisé, qui fête son anniversaire et quels circuits du vaisseau nécessitent une réparation. Rien ne lui échappe. Il encourage, félicite et réconforte. Lorsqu'on a besoin de lui, il est présent et le reste du temps, il anticipe autant que possible tous les besoins de l'équipage et du vaisseau. Le temps de son quart et en temps d'urgence, Jim Kirk est le capitaine qu'ils connaissent. Compétent. Solide. Déterminé.

L'autre Jim Kirk semble avoir disparu, le capitaine qui est un ami pour tous à bord, l'homme toujours à l'affût du sourire ou du bon mot qui pourra apaiser la situation. Une lassitude inédite s'est emparée de lui. Il semble parfois à Pavel qu'il s'est enfermé dans la routine pour se protéger et que cette même routine l'étouffe désormais. Son émerveillement perpétuel face à l'univers a disparu Pavel n'est pas le seul à s'inquié docteur McCoy semble à deux doigts de l'anévrisme tant il se fait de souci. Le plus dur à supporter, c'est que personne ne dit rien. Tout le monde à bord se comporte comme si tout était parfaitement normal et que le capitaine n'était pas dépressif. La seule chose qui trahit l'inquiétude générale, c'est le fait qu'il n'y a pas une personne à bord qui ne jette un regard anxieux vers le capitaine une fois de temps en temps.

Les jours passent. Les semaines aussi. Rien ne change. Le capitaine est toujours aussi absent et nulle nouvelle de l'affaire de Tarsus ne parvient jusqu'à eux. La Fédération maintient une chape de silence sur celle-ci. Les seules communications officielles qu'ils reçoivent concernent les missions de la Starfleet.

-Nous sommes priés de nous dérouter légèrement du plan de vol prévu, annonce un jour le capitaine à son équipe en salle de réunion. La république fibonienne, avec laquelle la Fédération est récemment entrée en contact, cherche à faire la paix avec la planète Teenax. Les Fiboniens sont largement un peuple pacifique et ne sont en conflit avec Teenax que suite à des malentendus culturels. Ils trouvent toute la situation absurde et cherchent un intermédiaire pour les négociations. Ils souhaitent envoyer un symbole de paix à leurs ennemis.

Personne dans la salle ne dit tout haut ce qu'ils pensent tout bas. Leur dernière mission diplomatique n'aurait pas pu plus mal tourner. Mais au fil de leurs trois années de mission d'exploration, ils se sont crées une réputation de diplomates. Il est temps de se remettre sérieusement au travail et de contribuer à faire de la galaxie un lieu de paix. Le capitaine Kirk leur sourit légèrement.

-La Starfleet a pris ses renseignements chez les voisins de ces deux peuples. De manière extensive, si j'en crois la taille du dossier que j'ai du lire hier soir. Les risques sont vraiment minimes et les Fiboniens dignes de confiance. Les Teenaxi semblent assez farouches et querelleurs, mais une paix est vraiment possible. Après cela, nous aurons droit à une courte pause à la base de Yorktown, le temps de nous réapprovisionner. Je ferais savoir à l'équipage que ceux qui le souhaitent peuvent inviter leurs familles à les rejoindre quelques jours là bas.

Le reste de la réunion se passe à étudier le dossier et à décider de la meilleur façon d'aborder les Teenaxi. Finalement, tous se lèvent pour rejoindre leur poste. Le docteur et Scott sont les premiers à sortir. Les autres s'apprêtent à faire de même quand le capitaine les interpelle.

-Vous autres, un instant.

Pavel hésite un moment puis réalise que c'est à lui, Sulu, Uhura et Spock que s'adresse la demande. Il n'est que trop facile de deviner pour quoi ils sont convoqués. Le capitaine, resté assis, pose sa tête dans ses mains et se frotte les tempes en soupirant.

-J'imagine que vous serez satisfaits de savoir que la Starfeet m'a convoqué pour me faire authentifier un enregistrement inédit de la voix de Kodos et un autre d'un homme soupçonné depuis peu d'être sa nouvelle identité.

Pavel ouvre la bouche, sans trop savoir ce qu'il veut dire. La main du capitaine se lève pour l'interrompre. Il fronce les sourcils sans regarder aucun d'entre eux.

-Ne m'interrompez pas. J'ai authentifié la voix, de même que trois autres personnes. Anton Karidian, comme il se fait appeler, doit avoir été arrêté à l'heure qu'il est. La date de son procès sera annoncée sous peu.

-Capitaine, commence Spock d'une voix incertaine.

Le capitaine lui lance un regard furieux.

-Je vous ai dit de ne pas m'interrompre. Le procès aura lieu. En ce qui me concerne, l'histoire est déjà close. Ce que vous avez... Non. Nous n'en parlerons pas. Vous pouvez y aller.

Il laisse retomber sa tête entre ses mains. Pavel sort, la tête basse. Une fois sorti, il remarque les larmes dans les yeux d'Uhura et le teint livide de Sulu. Spock, lui, est forcé de s'appuyer contre le mur, les yeux fermés. A peine la porte s'est-elle refermée que le docteur McCoy surgit à l'angle du couloir. Il leur jette un regard lourd de menaces.

-Vous feriez mieux d'être à vos postes lorsque Jim ressortira.

Il soupire et rentre dans la salle de réunion. Les autres restent seuls avec leurs doutes et leurs regrets. Chacun voudrait rouvrir la porte ou revenir en arrière. L'ambassadeur Spock les a averti, mais il est trop tard, bien trop tard.

Pavel se sent l'âme d'un traître.