*Jim POV*

Jim Kirk sortit en trombe du bureau de l'amiral Pike, fou de rage. Le bruit de ses pas claquant sur le sol en plastique blanc de Starfleet trouvèrent bientôt un écho en ceux de Spock, qui le rattrapa aisément grâce à ses longues jambes.

- Capitaine, je voulais vous présenter mes excuses, j'aurais dû vous faire part de mon intention de rendre un rapport véridique...

Sa façon d'insister sur le dernier mot piqua le blond au vif et ce dernier lui lança un regard plein de ressentiment sans s'arrêter de marcher, ses yeux plus bleus que jamais.

- Merde Spock, tu ne poignardes pas dans le dos celui qui t'as sauvé la vie au péril de son équipage, ça ne se fait pas ! ragea-t-il en faisant un mouvement évocateur du bras.

La trahison de Spock l'énervait au plus haut point parce qu'il croyait sincèrement être ami avec le Vulcain; il pensait le connaître, le comprendre même malgré leurs évidentes différences. Et Dieu sait qu'ils étaient totalement opposés: Kirk était impulsif et imprudent là où Spock était réfléchi et imperturbable.

Malgré tout, Jim se plaisait à croire qu'il y avait une once d'humanité en lui, des sentiments et des émotions normales, qu'il n'y avait pas que la plus méthodique des logiques; il faut croire qu'il avait tort...

Son cœur se serra et ses yeux brûlèrent légèrement.

"Jim, tu vas pas pleurer pour si peu ! T'es plus un gamin !" se fustigea-t-il mentalement.

Sauf qu'il n'était plus capitaine et qu'il ne le serait probablement plus; on l'avait relégué aux bancs de l'Académie avec les débutants, comme si tout ce qu'il avait fait pour la compagnie avait été effacé.

Le capitaine s'engouffra dans un ascenseur et Spock l'y suivit juste avant que les portes automatiques ne se refermassent sur eux. Ils étaient au sommet du QG de Starfleet et avaient donc un long trajet à faire avant d'atteindre le rez-de-chaussée.

- Capitaine, vous savez que les Vulcains ne mentent jamais, lui rappela ce dernier, les mains tenues derrière son dos en son habituelle posture solennelle.

- Je sais et des fois tu devrais un peu plus écouter ta moitié humaine ! cracha Jim à ses côtés.

Les sourcils pointus de Spock se haussèrent presque imperceptiblement et l'extraterrestre ne répliqua pas, à la grande surprise de l'humain qui le prit comme une victoire personnelle.

- Mais un silence gênant s'abattit sur eux quand tout fût dit.

La proximité de Spock démangeait la peau à nu de la main gauche de Jim; il sentait sa chaleur irradier dans sa direction et cela le perturbait grandement. Ou peut-être était-ce sa propre chaleur corporelle qui se mélangeait à la sienne, créant une fascinante interférence ? Il jeta un regard impatient aux chiffres qui s'illuminaient tour à tour à chaque étage tout en se balançant sur ses talons, désireux de ne pas s'attarder sur ces sensations.

"Encore 14 étages..." soupira-t-il bruyamment.

- Qu'y a-t-il ? s'enquit Spock.

Jim le reluqua, l'air de dire: "à ton avis, gros bêta ?" et soupira une seconde fois face à la totale incompréhension du Vulcain. Seigneur, ce qu'il pouvait vouloir lui faire manger sa frange ridicule !

- Capitaine, bien que je n'approuve pas tous vos choix, sachez que mon but n'a jamais été de vous faire démettre de vos fonctions...

Ledit capitaine lui jeta un regard suspicieux, mais dût se rendre à l'évidence: il était sincère. Spock avait dû se rapprocher dans sa manœuvre d'excuses car Jim remarqua pour la première fois à quel point ses cils étaient longs et il se surprit à étudier ses traits comme s'il ne l'avait jamais vu auparavant, découvrant une beauté insoupçonnée.

- ... Capitaine ?

- Ex-capitaine - à cause de toi.

- Je le regrette sincèrement.

- Cela ne se voit pas le moins du monde, mentit Jim, qui fixait à cet instant précis ses lèvres.

Le Vulcain remarqua le regard de glace de l'humain posé sur sa bouche et recula instinctivement; tous les Vulcains évitaient les contacts physiques au strict minimum parce qu'ils souffraient - pour ainsi dire - d'une sensibilité exacerbée. Mais même la plus farfelue des hypothèses quant au subit changement de comportement de Kirk n'aurait pu le préparer à un baiser.

Vif. Passionné. Rageur.

Les pensées de Jim avaient perdu le fil de la raison, emporté par l'apesanteur, tandis qu'ils leur restaient encore 7 étages avant de toucher terre. Il plaqua un Spock abasourdi contre la paroi métallique de l'ascenseur, une main posée sur son uniforme bleu de Second Officier. Des décharges électriques s'échappèrent de chacun de ses doigts et se propagèrent jusqu'au cœur de l'extraterrestre, qui commença à s'emballer. Le contact des larges lèvres de Jim sur les siennes se révéla être extrêmement plaisant pendant qu'il partageait mentalement une partie de ses ressentis: plaisir, colère, excitation... Il perdit à son tour toute capacité de raisonnement logique pour la première fois de sa vie, juste au moment où Jim arrêta de l'embrasser.

- Ne me dis pas que tu n'as rien ressenti... ? demanda Kirk en haletant, devant la mine impassible de Spock.

Ce dernier hésita un instant sur la meilleure réponse à donner, la bouche encore entrouverte:

- Je crains bien que non, Capitaine.

- C'est pas possible...

Il recula et, dans l'intention de s'essuyer la bouche, sa main s'arrêta à mi-chemin devant ses lèvres si roses: il ressemblait à un chaton qui faisait sa toilette avant d'avoir été distrait par un oiseau.

- Bon, bah... oublions ça, d'accord ? proposa Jim en haussant les épaules quand les portes se rouvrirent pour les recracher dans la dure réalité.

La gravité reprit le contrôle sur eux et les ancra lourdement au sol.

- ... D'accord.

L'ex-capitaine partit comme si de rien n'était et fit même une courbette devant deux étudiantes en uniformes qui passèrent à côté de lui en gloussant, éternel séducteur qu'il était.

Spock sortit avec un temps de retard de l'ascenseur et se rendit à son appartement, plus perturbé par ce baiser que Jim ne semblait l'être, et bien plus troublé qu'il ne se l'avouait.

*Spock POV*

Spock composa rapidement le code et entra dans son appartement; un vaste deux pièces et demi avec une somptueuse baie vitrée qui donnait sur Londres, aussi humblement meublé qu'une cellule de moine.

Son rythme cardiaque était pour le moins anormal et cela l'inquiétait grandement. Peut-être devrait-il consulter McCoy... Il frissonna de dégout à cette seule pensée; ce médecin l'horripilait au plus haut point, sans autres raisons que sa condescendance et son sens de l'humour plus que douteux, mais lui en fallait-il vraiment plus pour le haïr ?

Le Vulcain alla s'assoir sur son canapé blanc face à l'immense fenêtre qui constituait en fait le quatrième mur du salon, les mains sur les genoux. C'était sa place favorite, son lieu de méditation par excellence où il venait recomposer son masque d'impassibilité.

Face à l'immensité de la ville et du ciel, il trouvait la paix intérieure.

Cette fois-ci cependant, il lui sembla que tout avait changé: il remarqua les plus infimes détails de la cité qu'il n'avait jamais vu auparavant et ces choses infimes apparaissaient avec une grande clarté, comme si son sens de la vue avait été décuplé.

Des centaines de questions se bousculaient dans son esprit.

Pourquoi Kirk l'avait-il embrassé ? N'étaient-ils pas tous les deux des mâles, d'espèce différente qui plus est, et attirés par le sexe opposé ? Le capitaine surtout était un vrai tombeur, et Spock ne comptait plus les fois où il l'avait surpris en pleine intimité avec une employée de Starfleet et même une fois avec une femelle d'Orion ! Quant à son changement de comportement pour le moins lunatique, il était assurément impulsif, mais pourquoi sa colère s'était-elle muée en désir pour lui ? Spock ne se considérait pas comme un être attirant et n'avait d'ailleurs jamais éprouvé d'intérêt pour les relations sexuelles au grand dam d'Uruha, sa patiente compagne.

Pourquoi venait-il d'employer l'imparfait ?

Spock se redressa et agrippa ses cheveux de jais: une migraine commençait à poindre, ce qui ne l'aidait pas à penser rationnellement. Il se leva et alla dans sa salle de bain pour s'asperger le visage d'eau froide. Son reflet le fit sursauter: il ne se reconnut pas tout de suite et crut d'abord que quelqu'un avait pénétré dans son appartement. Etait-ce les gouttes d'eau qui coulaient sur son front ou ses pupilles dilatées qui lui donnait l'air d'être en nage ? Erreur, il n'en avait pas seulement l'air, il l'était: il mourait de chaud et ôta donc logiquement son uniforme jusqu'à ne garder que son sous-vêtement.

Spock retourna ensuite au salon et commença à y faire les cents pas, tel un lion en cage. Un malaise général grandissait en lui à chaque pas; il était à la fois nauséeux et affamé, colérique et mélancolique, angoissé et tendu.

Il avait besoin de quelque chose.

Ou de quelqu'un.

Il pensa contacter Uruha mais se ravisa bien vite: elle était en mission et lui en voulait d'ailleurs au moins autant que Kirk de n'avoir pas fait grand cas de leurs sentiments s'il était mort dans ce volcan.

Kirk.

Ses pensées en vase-clos le ramenèrent au point de départ.

Spock se laissa tomber sur son lit, les bras en croix. Une sorte de folie évoluait en lui de façon exponentielle et le souvenir de ce baiser lui revenait sans cesse en mémoire tel un ouragan déterminé à ruiner jusqu'au fondement-même de sa raison. De quelle maladie étrange pouvait-il bien souffrir ?

La réponse lui apparut dans un éclair de lucidité.

Une réponse qui le terrifia.