Une fin alternative du premier tom de l'adictive trilogie Cinquante nuances de Grey.

Ana va-t-elle pardonner à Christian aussi facilement?

M.

Les portes de l'ascenseur l'engloutirent.

Chapitre 1

De: Christian Grey

Objet: Demain

Date: 8 juin 2011 14:05

A: Anastasia Steele

Chère Anastasia,

Pardonne-moi cette intrusion à ton travail. J'espère que cela se passe bien. As-tu reçu mes fleurs ?

Je constate que le vernissage de l'exposition de ton ami a lieu demain. Je suis certain que tu n'as pas eu le temps de t'acheter une voiture, et c'est assez loin. Je serais plus qu'heureux de t'accompagner – si tu le souhaites.

Tiens-moi au courant.

Christian Grey

P-DG, Grey Entreprises Holding, Inc.

Mes yeux s'emplissent de larmes. Je quitte mon bureau à la hâte pour me précipiter aux toilettes où je me réfugie dans une des cabines. L'exposition de José. Je lui avais promis d'être là et j'ai complètement oublié. Merde, Christian a raison : Comment vais-je y aller ?

Je ne me sens pas prête pour l'affronter, lui et ces Cinquante nuances de perversité, lui et ses yeux brûlants, lui et son parfum si particulier… D'un autre côté, j'ai promis à José d'assister à son vernissage. Il attend ce moment depuis tellement de temps, je ne peux pas me désister, je ne peux pas le décevoir. Comment faire ? Tu es au travail ! Secoue-toi ma fille !

Je sors de ma cabine, attrape des feuilles de papier toilette pour essuyer mes yeux avant de respirer un bon coup. Je tente de lisser mes cheveux de mes doigts, mais finis par abandonner. Le reflet que me renvoie le miroir est affreux. Je n'ai pas de voiture, je ne peux me résoudre à y aller avec Christian, Kate se dore encore la pilule au soleil…

Soudain, l'idée me frappe comme une évidence : il y a-t-il des locations de voiture sur Seattle ? Une onde de soulagement me transperce. Je fonce sur mon ordinateur, et tape frénétiquement sur le clavier. Une dizaine d'agences se disputent le marché. Je choisis la plus proche de mon lieu de travail. Il faut réserver la veille pour le lendemain. Jetant un bref coup d'œil vers le bureau toujours désert de Jack, j'appelle aussitôt.

Je repose le combiné et m'affale littéralement sur ma chaise roulante : problème résolue. Un pincement douloureux au creux de ma poitrine me rappel brusquement à l'ordre : je dois lui répondre…

De: Anastasia Steele

Objet: Demain

Date: 8 juin 2011 14:25

A: Christian Grey

Bonjour Christian,
Merci pour les fleurs, elles sont très jolies.

C'est sympa de ta part de proposer de m'accompagner mais je vais me débrouiller.

Merci.

Anastasia Steele

Assistante de Jack Hyde, Editeur, SIP

En consultant mon portable, je constate qu'il est toujours programmé pour renvoyer les appels sur le Blackberry. J'appelle aussitôt José.

_ Salut, José, c'est Ana.
_ Salut, belle étrangère.

Son ton est si chaleureux que je manque de craquer de nouveau.

_ Je ne peux pas te parler longtemps. A quelle heure dois-je venir pour ton vernissage demain?
_ Tu viens toujours ?

Il a l'air tout excité.

_ Bien sûr.

_ 19h30.

_ A demain alors. Salut, José.
_ Salut, Ana.

Je raccroche et baisse les yeux sur les chapitres que je dois examiner et corriger. Je dois continuer mon boulot sérieusement. Ma routine mécanique se remet alors en route, doucement, mais la perspective de voir José demain me met de meilleure humeur.

Je prends mon poste à huit heure trente précise. Mon estomac vide, se contente d'un Latte, que je bois lentement, sans grande envie. L'odeur sucrée et forte du café m'aide à me réveiller. Je n'ai pas bien dormis, -comme d'habitude depuis vendredi. Mes cernes s'agrandissent au fil des jours, mais le trait violet qui souligne le coin de mes yeux, s'estompe sous le fond de teint. Je n'ai rien mangé hier soir, ni ce matin. Je me sens vidée, et j'ai froid.

Un « Ping » sonore me fait sursauter. J'ouvre mon adresse mail et manque de recracher mon café sur le clavier. Christian ! Trois messages non-lu. Je dégluti, la gorge serrée.

De: Christian Grey

Objet: Demain

Date: 8 juin 2011 15:03

A: Anastasia Steele

Chère Anastasia,

Pardonne-moi d'insister, mais comment te rends-tu à Portland ?

Christian Grey

P-DG, Grey Entreprises Holding, Inc.

Non mais de quoi je me mêle d'abord ?!

De: Christian Grey

Objet: Demain

Date: 8 juin 2011 17:11

A: Anastasia Steele

Anastasia,

Je souhaiterais t'emmener à Seattle avec Charlie Tango, afin d'aller plus vite. Mais si ma présence te pose problème, Taylor est à ta disposition, il pourrait t'amener en voiture. Qu'en dis-tu ?

Répond-moi, s'il te plaît.

Christian Grey

P-DG, Grey Entreprises Holding, Inc.

Qu'est-ce qui cloche chez lui ? Est-ce finalement ma capacité à conduire qu'il remet en cause ? J'ouvre le dernier mail, qui date de ce matin.

De: Christian Grey

Objet: Requête diplomatique.

Date: 9 juin 2011 8:36

A: Anastasia Steele

Chère Anastasia,

J'aimerais que nous ayons une discussion, tous les deux. T'emmener à Portland n'était qu'un prétexte. Puis-je t'inviter à dîner cette semaine ? Quel jour te conviendrais le mieux ?

Je suis sérieux, il faut qu'on parle.

Christian Grey

P-DG, Grey Entreprises Holding, Inc.

C'est quoi son problème au juste avec la bouffe? Boire un verre ne suffirait-il pas ? Mes doigts pianotent nerveusement sur le bois du bureau. De quoi veut-il parler ? De vendredi ? Tient-il à me présenter ces excuses ? Mon cœur tambourine, je suis énervée, stressée et complètement perdue. Je ne me sens pas capable de l'affronter, de me retrouver seule avec lui dans l'un des alcôves d'un restaurant huppé, comme si rien ne c'était passé, comme si nous allions avoir une discussion banale.

Je suis tellement nerveuse que je ne remarque pas tout de suite que je ne suis pas seule.

_ Mademoiselle Steele.

Je sursaute et me retourne d'un bloc. Jack est juste derrière moi, une pile de feuille à la main.

_ Je dérange peut-être ?

Son ton est désagréable, cassant. Il a l'air maussade. Depuis combien de temps est-il là, à regarder mon écran ?

_ Euh, non ! Pas du tout.

Il pose le paquet de feuilles sur mon bureau. J'en profite pour fermer rapidement mon adresse de messagerie.

_ Il faudrait me corriger ceux-là, rédigez-en un résumé et imprimez-le en quatre exemplaires. Il me les faut sur mon bureau pour ce soir. C'est important.

_Entendu.

Je jauge l'impressionnant paquet de feuilles… Qu'ai-je fait pour mériter ça ? Il me lance un sourire crispé mais ses yeux restent sévères lorsqu'il s'éloigne. Je soupèse le tas de copies, les effeuillant rapidement : il y a au moins une centaine de pages. Si je veux terminer à temps pour gagner le garage, récupérer la voiture et foncer jusque Portland, j'ai plus qu'intérêt à me dépêcher !

J'avale mon troisième café de l'après-midi. Il est bientôt 17h30 et je viens de terminer les résumés des 8 chapitres. Je suis vidée et énervée à la fois. La caféine sans doute. J'ai mal au crâne mais je n'ai pas le temps de m'apitoyer. Après un bref passage aux toilettes, pour me maquiller un peu, je fonce à l'agence de location. Le chèque de caution de 800$ me flanque la frousse et je prie Sainte-Empotée de ne pas avoir d'accident avec cette espèce de boite à savon grise trois-portes. Le moteur fait un drôle de bruit quand je démarre, mais à déjà 65$ deux jours, je ne comptais pas demander le modèle au-dessus !

Je regarde sans cesse l'heure, la circulation est fluide sur la nationale 5, mais j'ai peur de ne pas arriver pour 19h30. Il est 18h15 et je ne suis qu'à Olympia, il me reste encore 150 kilomètres. Ma déesse intérieure sifflote, innocemment, me rappelant que le voyage en hélico aurait été beaucoup plus rapide. Je grimace et appuie sur l'accélérateur. Cette petite viré va me coûter cher : je n'aurais pas la force de rentrer à Seattle cette nuit, je vais devoir trouver un endroit où dormir. José connait peut-être un hôtel sympa qui soit dans mes moyens ?

Merde !

J'ai oublié mes affaires de rechange et ma trousse de toilette au bureau…

19h45 tapante, j'entre dans le hangar reconverti en hall d'exposition. Grand, moderne, au parquet sombre et aux murs blancs. Je suis accueillie par une jeune femme vêtue de noir avec des cheveux châtain très courts, du rouge à lèvre vif et de grands anneaux aux oreilles.

_ Bonsoir et bienvenue à l'exposition de José Rodriguez… Oh, c'est vous Ana ?

Je la fixe perplexe. Comment connait-elle mon prénom ?

_ Nous aimerions avoir votre avis sur cette exposition.

Elle m'adresse un sourire et me tend une plaquette. J'avance en direction de la grande salle, nerveuse. Je jette des regards furtifs çà et là, me retourne pour m'assurer que personne ne me suis avant de me détendre un peu. Il n'est pas là.

Même si ça me fais mal de le reconnaître, une partie masochiste de moi-même est un peu déçue.

José a du talent, les paysages sont magnifiques. Je déambule dans cette grande salle, une coupe de champagne à la main et l'aperçois. Il sourit en m'apercevant, et vient aussitôt à mon encontre, délaissant un petit groupe de visiteurs. Son sourire sincère se voile un peu à mon approche.

_ Dio mio, Ana !

Ses bras m'encerclent et il me serre un instant contre son torse, les boutons du de sa chemise contre ma joue. Je manque de fondre en larmes, il est le premier à me toucher depuis vendredi…

_ Ça fait un bail ! Comment vas-tu ? Tu as perdu du poids !

Il me jauge, inquiet et je préfère détourner son attention :

_ José tes clichés sont splendides ! J'aime beaucoup celui de la baie de Seattle.

_ Moi aussi, mais il est déjà parti ! L'office de tourisme de la ville l'a acheté pour ces locaux ! Tu te rends compte ?

_ C'est super !

Je lui souris, d'une façon que j'espère convaincante.

_ Tu es venus comment ? En voiture ?

_ Oui, j'en ai louée une. J'ai dû vendre Wanda.

_ Comment as-tu osé faire ça ?!

Sa mine est faussement boudeuse.

_ Et ça va aller pour repartir?

_ Je pense rentrer demain matin. Tu connais un hôtel sur Portland ?

Son sourire s'élargit davantage :

_ Oui, bien sûr !

_ Je n'ai pas eu le temps de chercher une adresse, je suis partie directement du travail.

Il me coupe :

_Dors chez moi, dans mon studio. Je prendrais le canapé ça ne me pose pas de problème.

Je suis embarrassée, je ne voudrais pas le déranger, ou m'imposer. Ses sourcils se froncent au-dessus de ces yeux qui font rapidement le tour de la pièce :

_ Christian n'est pas avec toi ?

Aïe !

Sa question me frappe comme une gifle, par surprise. Ma respiration devient laborieuse. Je dois trouver une explication, une excuse vite !

_ Il avait du travail.

_ Ok. Dommage.

Son sourire devient plus crispé soudain, plus gêné.

Miss cheveux-très-courts-et-rouge-à-lèvre s'impose soudain :

_ Le journaliste du Portland Printz t'attend José.

_ Je reviens ! me lance-t-il en la suivant.

Je me retrouve seule, au milieu de ces gens, qui déambulent mollement de toile en toile. Le champagne pétille, il est très sucré. Trop sûrement pour un amateur. Christian ne l'apprécierait certainement pas. Cette réflexion me laisse un goût amer, que je chasse en allant chercher une deuxième coupe. Mes joues me brûlent, mon visage est chaud mais le reste de mon corps est glacé. C'est très étrange comme sensation.

Je regarde ma montre, il est presque 20h30 et José n'est toujours pas revenu. Je continu de siroter mon champagne lorsqu'un mouvement à la périphérie de ma vision me fait relever la tête. Ma conscience troque aussitôt ses lunettes en demie-lune pour s'armer d'un casque et d'une armure de gladiateur. Le gouffre de ma poitrine gonfle, m'étouffant presque.

Merde!

Il est là.

J'avale d'une traite ma troisième coupe, que je pose rapidement sur la table recouverte d'une nappe en papier blanc avant de foncer aux toilettes. Tactique très courageuse j'en conviens, mais je me sens en sécurité, une fois le verou de ma cabine tiré. Heureusement, il ne m'a pas vue.

Qu'est-ce qu'il fiche ici ? Il vient vérifier si je suis venu ? Si j'ai racheter ma vieille Wanda ? Est-il vexé par mon refus ? Le vernissage de José ne peux pas l'interesser réellement, c'est impossible, je ne pense pas qu'il soit du genre à s'attarder dans ce genre d'endroit. Si ça se trouve, il a fait le tour de la salle, ne m'a pas vu et est reparti.

J'ai affreusement mal au crâne maintenant, mon visage est brûlant et pourtant, je grelotte dans la robe prune de Kate. Si seulement elle était là ! Je prend ma tête au creux de mes mains : comment faire ? Attendre ici ou l'affronter ? En ais-je vraiment le courage ? Ma conscience tremble derrière son bouclier.

J'ignore depuis combien de temps je suis ici. Je dois trouver José. Je me redresse, il est ma seule défense, mon seul rempart dans cette salle hantée par mon Cinquante Nuances…

Ma poitrine se serre douloureusement alors que je quitte ma cabine. Le reflet que me renvoi le miroir au-dessus de la vasque est cadavérique. Je mouille mes mains, puis les laves, pour me donner une certaine contenance. Une dame pousse alors la porte, et dans l'entrebâillement, j'aperçois son dos, à l'autre bout de la salle, moulé de sa veste de costard grise. Bon dieu mais pourquoi me fait-il ça ? Pourquoi est-il là ? Pour parler ? S'excuser ? Je grimace en repensant aux morsures de sa ceinture sur ma peau. Que faire ? M'enfuir ? Pour aller où ?

Je suis encore devant l'évier lorsque la dame sort de sa cabine. D'une soixantaine d'années, elle arbore une mise en pli impeccable et de grosses boucles d'oreilles dorées. Je profite de sa sortie pour regarder à nouveau par l'entrebâillement : il n'est plus là. Je soupire, soulagée, mais décide d'attendre encore un moment avant de me risquer dans la fosse aux lions.

J'ai la bouche sèche en sortant. Mon cœur tambourine nerveusement, il me faut une coupe de champagne et vite ! Je fonce à la table recouverte de cet infâme papier crépon, vide la moitié d'une flute et commence à me déplacer en rasant les murs. La grande salle comporte une bifurcation que je n'avais pas vue, elle débouche sur d'autres tableaux. Je marque d'ailleurs un temps d'arrêt, à la fois surprise et horriblement mal à l'aise. Accrochés au mur du fond, se trouvent sept immenses portraits… de moi. Je manque de lâcher ma coupe mais mes doigts resserrent leur prise juste à temps pour éviter la catastrophe.

Mon étonnement me fait prendre conscience d'un détail tardivement. D'un détail en costar qui tend sa carte bleue à Miss cheveux-très-courts-et-rouge-à-lèvre. J'esquisse une tentative de retraire mais il est trop tard. Son visage se relève et il m'aperçoit.

Ses yeux me brûlent. Je me fige aussitôt, je crois que je suis en train de fondre… Ma déesse intérieure à bizarrement rejoint ma conscience sous son bouclier de gladiateur, formant à elles deux une tortue romaine. Je suis donc seule pour affronter pareil démon. Je termine ma coupe d'une traite et je vois ses lèvres se pincer en une ligne blanche et fine. Ses prunelles, d'un gris sombre, presque orageux, me fusillent.

Tout ça ne présage rien de bon.

La brune lui redonne sa carte bleue qu'il range distraitement dans son portefeuille avant de s'avancer vers moi. Merde ! Qu'est-ce que je suis censé lui dire ? Qu'est-ce que je dois faire ? Il me jauge, de la tête aux pieds et sa mâchoire se crispe davantage.

_ Mon dieu Ana ! Quand as-tu mangé pour la dernière fois ?

Je m'attendais à tout sauf à ça. Ses yeux me détaillent encore, j'ai l'impression de passer un scanner. C'est… déstabilisant. Mon cerveau a du mal à démarrer, distrait par le col de sa chemise, entre-ouverte. Je dois lutter. C'est une question d'honneur.

_ Bonsoir Christian !

Nos regards s'accrochent, et à ma grande honte, je suis là première à me détourner. Son expression est indéchiffrable, je n'arrive pas à cerner exactement son humeur.

_ Anastasia Steele, quand avez-vous mangé pour la dernière fois ?

_ Ca ne te regardes pas.

_ Tout ce que tu fais me regarde !

_ Plus maintenant !

Ma voix est plus dure que je ne le pensais. Non mais franchement ! Cela fait cinq jours que l'on ne s'est pas vue et la première chose qu'il me demande c'est mon menu hebdomadaire ? Je fais volte-face, énervée, oppressée.

Une pression sur mon bras m'arrête net. Sa main descend le long de la manche de ma veste, et ses doigts encerclent mon poignet sans difficulté.

_ Tu as maigri. Il faut que tu manges.

_ Lâche-moi, Christian !

Un voile de panique gagne ses traits. C'est comme si l'on me replongeait cinq jours en arrière, dans la chambre rouge de la douleur. Ses doigts brûlent ma peau. Je ne peux pas le supporter, je vais craquer. J'ai les larmes aux yeux.

_ Qu'est-ce que tu viens faire ici ?

Mon ton est cassant, je dégage mon bras et m'écarte de lui, marchant vers l'autre pièce, moins fréquentée.

_ Tu m'as fait suivre ?

_ Non, Ana, je t'en prie. Donne-moi une chance : accepte de dîner avec moi. Il faut que nous parlions.

Le trou de ma poitrine enfle d'une façon menaçante.

_ Je ne suis pas en mesure de te donner ce que tu attends. Je ne peux pas… c'est impossible, tu l'as bien vue.

L'évocation de ce souvenir m'est douloureuse. Nous sommes incompatibles, il veut m'entraîner dans cet univers trop sombre, et trop familier pour lui. Je ne peux pas m'y résoudre. J'aime trop la vanille, les chocolats et les fleurs… Je veux plus, tellement plus avec lui et c'est impossible.

Des regards convergents vers nous, je n'aime pas ça du tout. Il semble le remarquer également. Ses yeux reviennent sur moi, pressants, beaux à tomber. Il se penche un peu plus sur mon visage :

_ Ce n'est pas le meilleur endroit pour en discuter. Je t'emmène diner ce soir et je te ramène chez toi ensuite.

_ Non ! M'écriais-je, encore trop fort.

Je n'arrive pas à réguler le volume de ma voix, c'est étrange.

_ Tu as bu ?

Je tiens si mal l'alcool que ça ?

_ Un peu. Mais encore une fois ça ne te regarde pas.

_ Comment es-tu venu ici ?

En avion de chasse ! Non, mieux : en tank !

_ En voiture

Il me fusille du regard :

_ Il est hors de question que tu repartes dans cet état ! J'ai l'impression que tu vas t'effondrer devant moi.

_ Je ne suis pas ivre !

J'ai crié plus fort que je ne l'aurais voulu. On nous regarde, nous sommes au centre de l'attention.

_ Non, pas encore, mais tu m'as l'air épuisée et tu n'as rien dans le ventre.

Sa main revient sur ma veste, elle pousse contre mon dos. Il veut me faire avancer vers la sortie. Je suis lasse soudain, fatiguée. Je n'ai qu'une envie : m'appuyer contre lui et dormir, bercée par son odeur rassurante. Mais je ne dois pas le laisser gagner aussi facilement.

_ Arrête.

Ma voix n'est qu'un souffle alors que je bifurque légèrement sur le côté, de sorte qu'il ne soit plus en contact avec mon dos.

_ Ana je t'en prie soit raisonnable.

Je plante alors mon regard dans le sien. Il est pâle, les cheveux un peu plus en désordre que d'habitude. Mes doigts frémissent d'envie, je les sers en deux poings.

_ Je vais être raisonnable Christian et je vais dormir à Seattle. Je ne reprends la route que demain.

Il me semble voir sa mâchoire se décrisper un peu.

Nous nous dévisageons, pendant un moment. Je ne sais pas quoi dire. Je n'ai pas la force de m'attaquer à ce mur de questions, pas maintenant, pas ici. Son odeur est enivrante. Les effluves de savon, d'adoucissant m'arrivent par vagues douloureuses. Je suis fatiguée. J'ai envie de rentrer mais pour cela je dois d'abord trouver José, pour qu'il me donne l'adresse de son studio.

_ Tu veux que je réserve une chambre pour toi ?

_ Non, pas la peine : je dors chez José.

Les mots sont sortis sans que je ne les analyse ou les retienne. Il se fige, blême, ses yeux me foudroient aussitôt.

Re-merde !

_ QUOI ?

Ma conscience et ma déesse intérieure quittent à reculons l'arène et gagnent un boomker dont elles ferment soigneusement la porte blindée. Je me sens pâlir moi aussi.

_ Hors de question !

Son ton est sans appel. Sa main s'abat sur mon poignet sans ménagement, et il me traîne vers la sortie du hangar. Je tente de ralentir sa course mais mes bottines noires à talons ne sont d'aucune utilité.

_ Demande moi n'importe quel hôtel de cette ville, exige la suite royale du Heathman si tu le désires, tout mais pas ça ! Pas chez lui !

_ Christian!

Il ignore mes supplications et les efforts que je fais pour me soustraire à sa poigne de fer. On nous regarde bizarrement. Arrivée dans le petit hall de la réception, j'agrippe l'une des barres métalliques qui forment une séparation d'inspiration art contemporain avec la salle d'exposition. Christian est stoppé dans son hélant, furieux il se retourne et me toise avec véhémence :

_ Tu veux que je te rafraîchisse la mémoire c'est ça ? Sur ce qui se serait passé si je n'étais pas intervenu la dernière fois ou tu t'es saoulée avec ton photographe ?

Ses doigts resserrent leur prise autour de mon poignet, il ne semble pas s'en rendre compte mais ma main, privée de circulation sanguine, prend une couleur blanche.

_ Lâche-moi !

_ Non ! Tu viens avec moi ! Sans discuter. Je te dépose à l'hôtel, je règle la note et je m'en vais mais je ne te laisse pas dormir chez lui. Il en crève d'envie, il n'attend que ça !

Le bout de mes doigts vire au violet, je secoue ma main mais il refuse toujours de lâcher :

_ Christian : mon poignet. Tu me fais mal.

Ses yeux descendent sur ma main, qu'il lâche aussitôt, confus. Le brusque afflue de sang est douloureux. Je frotte ma main, mais mes bras enserrent toujours prudemment la barre métallique, histoire qu'il ne profite pas de la situation. Sa main se glisse dans ses cheveux nerveusement.

_ Je suis désolé Ana. Tellement désolé, pour vendredi…

Mon cœur se serre. Non, pas maintenant.

_ Ana je t'en prie il faut qu'on parle.

_ Pas ici s'il te plaît…

Je me détourne, les larmes au coin des yeux.

_ Oh, bébé non.

Il s'avance, ses mains se posent sur mes épaules, et il me serre dans ses bras. Tout du moins il s'y essaye : les miens étant toujours crochetés nerveusement autour de la barre. Il se contente de mon dos, pose son menton contre mon épaule. Je frémis et je devine qu'il perçoit mon trouble. Si je veux le repousser, il faut que je lâche la barre, et j'ai encore trop peur qu'il en profite.

_ Tu m'as tellement manqué…

Ses bras se glissent autour de ma taille : s'en est trop pour moi.

_ Je ne suis pas ce que tu voudrais que je sois. Je ne te suffis pas, tu as des… besoins que je ne peux pas assouvir.

_ Tu assouvis tous mes désirs Anastasia, murmure-t-il la voix rauque, en embrassant mon cuir chevelu.

_ Non, ce n'est pas vrai et tu le sais.

Mon visage s'échauffe. Comment peut-il parler aussi simplement de sexe dans un endroit pareil ? Et sa clause de confidentialité alors ?

_ Tu comptes rester accrochée à cette barre combien de temps ?

Ses mains s'approchent dangereusement de mes doigts crispés.

_ Aussi longtemps qu'il faudra. Je ne pars pas avec toi. Je dors chez José.

Son corps se tend. Je l'entends soupirer, siffler entre ses dents serait plus exact.

_ Ana, je t'en prie.

_ Non, il n'y a pas d'Ana qui tienne.

_ Tout cela me rend dingue… Tu le sais ?

Je déglutis. Son contact physique me déconcentre et me gêne. Il faut qu'il s'écarte. J'ai besoin d'air. Je n'arrive pas à me concentrer mais je n'ai pas la force de le repousser…

_ Laisse-moi t'emmener au Heathman, s'il te plait.

Sa voix n'est qu'un murmure suave, elle semble pleine de promesses. Je frissonne de nouveau face aux images qui m'envahissent. Ses doigts, sa bouche, son souffle rauque…

Le bruit vif de la ceinture sur ma peau et la morsure douloureuse du cuir reviennent brusquement occulter le reste et je m'écarte de lui comme je peux et ose enfin lâcher ma précieuse barre, pour reculer davantage, instaurant une distance de sécurité respectable.

_ La rupture est définitive ?

_ Je ne sais pas… J'ai besoin de temps. Il faut que je réfléchisse.

_ Nous pouvons mettre en place de nouvelles limites, dis-moi ce que tu veux, ce que tu refuses que je fasse. Nous devons en discuter Ana, calmement.

_ Pas aujourd'hui. Je suis fatiguée Christian.

Ses yeux me jaugent, longuement et le coin de sa lèvre tressaille.

_ Tu as l'air épuisée en effet, remarque-t-il en se pinçant les lèvres : Quand alors ? Quand pouvons-nous discuter ?

Il ne lâche décidément jamais. Je soupire, fatiguée. Combien de temps puis-je tenir avant de le revoir ? Est-il raisonnable de retarder trop longtemps l'affrontement ou au contraire lui laisser le temps de digérer le fait que je dorme chez José ce soir ?

_ Je termine à 18h vendredi. Le temps que je rentre et que je me prépare. Disons 19h15 à mon appartement.

_ Bien. Je t'emmènerais dîner quelque part.

La bouffe, encore la bouffe ! Mon estomac n'a rien avalé depuis 5 jours et je vais devoir l'affronter à une table.

_ Si tu y tiens tellement.

Il me dévisage, indécis. Sa mâchoire se crispe imperceptiblement, et il s'approche de moi. Je m'écarte aussitôt, en levant les mains.

_ Non. S'il te plait.

Le gris de ses yeux vire à l'orageux, et son teint blêmit. Il s'approche, m'enlace brusquement, sans que je ne puisse rien faire. Mes bras sont emprisonnés contre son torse. Son nez se glisse dans mes cheveux et je sens des frissons parcourir mon échine.

Oh…Cette sensation, qui se répand à nouveau dans mon corps...

_ Christian…

Mon murmure sonne presque comme un gémissement. Je ne reconnais pas cette voix rauque qui sort de ma bouche. Je sens que mon boomker va fondre comme neige au soleil si je ne réagis pas rapidement. Ma déesse intérieure tente déjà d'ouvrir la porte, retenue par ma conscience, au bord de la crise de nerfs.

_ J'ai besoin de toi Ana, plus que tu ne le penses…

C'est sûr que pour baiser il faut être deux ! Rétorque ma conscience et sa langue de vipère.

Je retiens mes larmes. Est-ce que ce n'était que de la baise pour lui ? Est-il capable de construire quelque chose d'autre qu'une relation avec une soumise dévouée et obéissante ? Car je ne suis pas obéissante.

Je sens ses lèvres s'approcher de ma bouche dangereusement, son souffle effleure ma joue.

_ Non !

J'ai juste le temps de me détourner. Mes mains poussent fort contre sa poitrine. Il sursaute sous mon touché, et s'écarte.

_ Arrête, ce n'est ni le lieu, ni le moment.

Mon ton est étonnamment ferme alors que je poursuis :

_ Je vais aller me coucher. Bonne fin de soirée, on se voie vendredi.

Il semble vouloir émettre une protestation, mais se ravise. La tension de ses mâchoires est palpable, mais je ne me démonte pas. Moi non plus, je ne veux pas lâcher l'affaire. S'il tient tellement à s'excuser, il va devoir patienter un certain temps. Pensait-il vraiment m'amener dans une chambre à l'hôtel cette nuit ?

Pute ! Souffle ma conscience en réapparaissant derrière ces lunettes en demi-lune.

Je tique, vexée.

Je tourne les talons sans le regarder. Je dois tenir, je dois tenir, je dois tenir… Il le faut.