Lionel Fusco avait changé notre précédente position pour une en retrait du chemin principal vers le lieu cible. Maintenant, il suivait avec des jumelles l'avancée de Carter, Finch et Reese vers l'aérodrome. Je m'étais installée à côté de lui.

-Comment le lieutenant Carter et vous allez faire pour ne pas mentionner John et Finch dans votre rapport ? … Vous allez en faire un, n'est-ce pas ?

Fusco se détacha de ses jumelles et me dévisagea, avant de répondre :

-Vous en posez, de drôles de questions…

-Vous faîtes une activité plutôt inhabituelle, pour un policier…

Lionel pinça les lèvres, avant de commenter :

-Humm, c'est pas faux.

-N'est-ce pas risqué pour vous tous d'agir à visage découvert ? Je veux dire, quand vous et Carter arrêterez Dean, Isabelle et compagnie, ils vont raconter à leurs avocats qu'ils vous ont vus : John, vous, Carter, Finch. Et si ce n'est pas eux qui le raconteront, des témoins le feront… Et moi, je ne vais quand même pas mentir si je témoigne à leur procès ?

Carter indiqua à Fusco qu'elle et John étaient dans l'aérodrome, et qu'Elliott se trouvait à l'accueil. Finch avait trouvé une position. Fusco reprit notre conversation une fois le rapport de Carter terminé.

-Vous êtes bien l'une des très rares personnes que j'ai rencontrées lors de mes interventions avec les trois autres qui pensent à ce détail…

-Détail important, tout de même…

-Heureusement que vous n'êtes pas dans les affaires internes, me dit Lionel pour me taquiner. Pour vous rassurer, Reese et Finch ont toujours réussi à ne pas se compromettre. Et puis souvent, les malfrats n'ont pas tellement envie d'avouer qu'ils se sont faits avoir…

-La fierté du criminel, plaisantai-je.

-Oui, ça doit être ça…

-Mais vous et Carter, ça ne vous dérange pas, de collaborer avec deux personnes qui agissent dans l'ombre, quand bien même si leurs intentions sont louables ? Les groupes de civils s'autoproclamant justiciers ne doivent pas être très appréciés des forces de l'ordre, non ?

-Reese et Finch ne sont pas comme les autres. Je ne peux pas vous expliquer en détail en quoi ils sont différents, mais ils le sont. Et ils sont efficaces, croyez-moi. En temps normal, ça m'horripilerait, et pareil pour Carter… Mais après tout ce que j'ai vu, je me dis que ce qu'ils font en vaut la peine. Et ils ont eu de la chance d'être tombés sur Carter…C'est un bon flic.

Le ton de Fusco était devenu grave, comme s'il faisait le triste constat d'une société vouée à une décadence irréversible. Son regard fixait le chemin qui nous séparait du pentagone, mais semblait vide. Carter lui communiqua que la ruse avec Harold Hollander avait fonctionné. Lionel replongea ensuite dans contemplation des environs. Le silence ne fit pas bon effet sur moi.

-Vous parlez comme si vous n'en étiez pas un…

Lionel se tourna de nouveau vers moi, interrogateur. On aurait dit qu'il sortait d'un état second et qu'il avait oublié ce qu'il venait de dire. Je précisai ma remarque :

-De bon flic. Vous avez dit que Carter est un bon flic, comme si vous ne l'étiez pas.

Fusco hésita, un peu embarrassé :

-Disons que j'ai fait des choses dont je ne suis pas fier… Puis j'ai rencontré Reese, Finch, et Carter. Ça a été le début d'une nouvelle ère…

-L'une des raisons pour laquelle ça en vaut la peine…

Lionel me fit un signe de tête, pour confirmer mon assertion.

-Vous avez dit que John et Finch avaient eu de la chance de tomber sur Carter, vous entendiez quoi, par là ?

-Certains flics n'auraient pas été aussi compréhensifs…

-J'ai quand même l'impression qu'elle n'est pas du genre à accepter tout et n'importe quoi aussi facilement… Elle doit en voir de toutes les couleurs, avec Finch et Reese…

Fusco sourit.

-Ca, c'est clair. Mais c'est une coriace ! Et quelqu'un sur qui on peut compter. Un élément de valeur.

Je ne compris que bien plus tard le véritable sens de ces paroles, qui allaient au-delà de simples compliments. Soudain, Lionel se raidit. Quelque chose qu'il avait perçue dans son oreillette l'avait mis en état d'alerte.

-Vous connaissez un certain Thomas Wesland ? me demanda-t-il.

-C'est le pilote du jet d'un des membres…

J'entendis Lionel répéter à Carter l'information, puis il lança un appel à John et Finch pour connaître leur position, ce à quoi les deux hommes répondirent. Je n'avais pas pensé que John et Carter se sépareraient à l'intérieur. Fusco sembla rassuré. Damian devint lui aussi intéressé par la progression de l'opération. Il rapprocha son visage vers l'espace séparant les appui-têtes des sièges avant, et demanda :

-Lieutenant Fusco, où en sont vos collègues ?

-Ils sont sur place. Finch a piraté le système de surveillance. Carter fait le tour du propriétaire.

-Avec qui ? fus-je curieuse.

-Elliott.

-Et monsieur Reese ? ajouta Damian.

-Il surveille la zone, en attendant le signal de Carter.

Je voulus demander comment Reese avait réussi à crapahuter seul dans l'aérodrome, mais l'inquiétude prit d'assaut le visage de Fusco, ce que Damian ne vit pas. Fusco démarra la voiture.

-Qu'est-ce qui se passe ? s'alarma Damian.

-Je vais juste me rapprocher, déclara Fusco.

Malgré le ton qui se voulait le plus neutre possible, à l'expression de Lionel, il y avait un pépin.

Fusco se gara à quelques mètres de l'aérodrome. Assez proche pour pouvoir rejoindre à pied dans un laps de temps modéré ses associés en cas de difficulté, et assez loin pour ne pas trop attirer l'attention. La voiture qu'avaient empruntée Reese et Carter n'était pas là. Je compris alors que la situation était en train de dégénérer lorsque des coups de feu retentirent. Ils nous firent, à Damian et moi, pratiquement bondir de nos fauteuils. Fusco réagit à peine, habitué à ce genre de vacarme. Il murmura un « c'est pas vrai » puis nous donna des instructions :

-Surtout, vous ne bougez pas ! Je reviens !

Damian et moi le vîmes vérifier son pistolet, jaillir hors de la voiture, se précipiter vers l'entrée et disparaître. Damian commença à se balancer nerveusement sur lui-même. A peine une minute après Fusco, Bellowes se rua hors de la voiture. Je sortis rapidement pour le raisonner.

-Damian, qu'est-ce que vous faîtes ?! Le lieutenant nous a dit de rester ici !

-Hors de question que je reste là ! Ma fille est sûrement au milieu de tout ça ! Je NE PEUX PAS la perdre !

Damian courut à toute vitesse et s'engouffra à son tour dans l'entrée. J'étais sidérée. Je vis des membres sortir ahuris de l'aérodrome, escortés par des employés qui ne comprenaient pas plus qu'eux ce qui se tramait. Cependant, le personnel gardait son sang-froid et dirigeait les membres vers une zone de sécurité. Peut-être que Lionel avait croisé certains employés et les avait rassurés sans détailler la nature du problème, d'où la non panique totale générale. Je reconnus quelques visages familiers.

Je ne savais pas du tout quoi faire. Rester là, en attendant que ça se tasse ? Possible, mais pas très sympathique pour ceux qui étaient en danger. Courir après Damian ? Faisable. Ceux qui me connaissaient jaseraient en apprenant que j'étais mêlée à tout cela. Les commentaires dont ils étaient capables risquaient d'être préjudiciables. A vrai dire, quoi que je fasse, la discrétion absolue n'était pas du tout garantie. Et puis était-ce décent de se préoccuper de son image en ce moment ? Je n'avais aucune idée sur où se trouvaient exactement Reese, Finch, Carter, Fusco, Bellowes, et leurs ennemis. Peut-être que faire le tour des environs était une bonne option ? Je décidai de procéder ainsi. Par chance, Lionel Fusco avait laissé les clés sur le contact.