L'homme qui essayait de blesser Carter fit un quart de tour sur sa droite et resta interdit. Interdit face à moi, en voiture, qui fonçais sur lui. Cette vision lui supprima toute réaction. Je fis alors une chose que je ne croyais possible qu'au cinéma… en fait, nombreuses étaient les actions et situations réalisées et vécues aujourd'hui que je pensais réservées au grand écran… Je levai le pied pour diminuer un peu ma vitesse et déviai sur la droite... Je tins fermement le volant avec ma main droite et agrippai la poignée de la portière avec la gauche. Puis je l'ouvris. Elle percuta l'homme, qui au dernier moment, avait pointé son arme vers moi. Mais il avait réagi trop tard. La collision le fit décoller du sol et le poussa en arrière. L'individu tomba comme une crêpe quelques mètres plus loin et écrasa un morceau de carcasse d'un appareil. Son pistolet atterrit au même niveau qu'un objet encore rongé par une flamme.

Carter atteignit l'homme et regarda s'il était KO, ce qui fut le cas. Elle avait entretemps ramassé le pistolet qu'Edens avait tenté d'éloigner d'elle. Quant à moi, j'étais sortie de la voiture et je restais cachée derrière la portière. Quand Carter se retourna pour me faire face, son visage exprimait l'ahurissement le plus total. Pas le moindre rictus de désapprobation, tant cela avait été balayé par l'abasourdissement. Moi, j'étais encore en train de prendre la pleine mesure de mon acte. Joss regardait alternativement l'inconscient et moi. Elle avait les yeux presqu'aussi grands qu'une soucoupe et la bouche ouverte. Elle tenta de dire quelque chose, mais fut incapable d'émettre le moindre son. Les seuls bruits venaient des victimes de l'explosion, heureusement sans blessures sérieuses, qui erraient hébétées autour de nous ; ainsi que des crépitements des flammes.

Soudain, Fusco apparut, sorti de nulle part. Il n'avait pas été atteint par ce qui s'était produit, en témoignaient son visage et ses vêtements vierges de toute poussière, déchirures et entailles. Néanmoins, il était perturbé par le périmètre désolé.

-Carter ! Est-ce que ça va ?

Fusco arriva près d'elle. Il réalisa ma présence et faillit en faire une crise cardiaque. Il remua les lèvres, mais finalement renonça à livrer un commentaire. De son côté, Carter mit quelques secondes à réagir.

-Euh, oui, ça va… Il faut qu'on rattrape Dean !

Carter regarda les pistes. Dean venait de trébucher, mais la distance qui le séparait de l'avion diminuait de plus en plus. Fusco encouragea Carter à y aller.

-Vas-y, je m'occupe des autres !

-Attends, où sont Reese, Finch… (me regardant) et Damian ? demanda Carter, nerveuse.

-Aucune idée ! Sauf Damian qui est en sécurité.

Lionel me jeta un coup d'œil. Je ne sus s'il était rassuré de me revoir indemne ou exaspéré par mon attitude suicidaire. Bien qu'inquiète, Carter montra à Fusco l'arme qui traînait par terre et les deux hommes qui l'avaient attaquée, puis courut vers la voiture. Elle ouvrit la porte de la place à côté du conducteur. Voyant que je la suivais des yeux sans bouger, elle me secoua :

-Qu'est-ce que vous attendez ? Dean va nous échapper !

J'étais persuadée que Joss Carter serait la dernière personne à me laisser continuer ma chevauchée sauvage. Certes, elle avait accepté de m'emmener au pentagone, mais c'était parce que j'allais rester à l'arrière, en zone calme. Et là, alors que je venais de jouer au cow boy, moi, simple étudiante, elle me pressait de reprendre le volant et d'arrêter Dean, comme si c'était une situation tout à fait normale ! Impensable. Folie. Carter devait être vraiment désespérée… Ou c'était un effet secondaire de l'explosion et de ses bagarres. Je mis quelques secondes à obtempérer, incertaine. Je fis augmenter la célérité, et nous voilà parties pour barrer la route à Dean.

Nous vinrent rapidement derrière Dean. Ceci n'entrava en aucune façon sa détermination à s'échapper car il essaya d'accélérer. Tout comme je l'avais fait avec celui qui lui avait tiré dessus, Carter poussa la porte sur Dean (je m'étais placée de telle façon à ce que ce soit Carter qui le fasse). Le fuyard tomba. J'arrêtai la voiture. Carter descendit et menota en moins de trente secondes Dean qui la qualifia d'un mot peu flatteur. Carter lui répondit sèchement. Sa réplique me fit rire intérieurement. Une pique parfaite. Cette femme était fortiche.

Carter retourna vers son siège, mais s'arrêta brusquement, horrifiée. Restée concentrée sur mon accompagnatrice, je regardai à travers le pare-brise pour découvrir ce qui l'avait mise dans cet état. Isabelle Bellowes avait aussi une volonté inébranlable à fuir car elle avait abandonné l'idée d'attendre son complice et amant. On avait fermé la porte et l'avion était en train de rouler vers la piste d'envol. C'en était fini. On était arrivé trop tard. Dean, voyant qu'il avait été laissé derrière, jura. Pour ma part, j'avais envie de hurler « NON ! ». Carter était désemparée, impuissante.

Je voyais l'avion gagner en vitesse. Et là, subitement, il entama une danse étrange. Le jet ralentit. Il vira sur légèrement sur la gauche puis s'arrêta. Il essaya de se remettre dans l'axe de la piste. Il y arriva, mais fut une nouvelle fois bloqué quand il fit une deuxième tentative de décollage. Il réussit à avancer à nouveau, de quelques centimètres, et s'immobilisa encore. Cette fois-ci, pour de bon. Carter et moi nous regardâmes simultanément et le lieutenant me souffla : « Allons-y ».

Notre voiture s'arrêta sur la gauche de la gouverne de profondeur. Carter sortit son pistolet et me dit :

-Surtout, ne bougez pas, Jordana.

-Oui lieutenant.

Carter ouvrit la porte. Avant qu'elle ne pose le pied dehors, je me permis quelques mots :

-Lieutenant… (Carter se retourna vers moi) Je ne sais pas si ça peut aider, mais le premier homme contre lequel vous vous êtes battue tout à l'heure, c'est le chauffeur de Robert Warden, un des membres du club.

-C'est son jet, d'après vous ? me demanda Carter en lançant un regard vers le dit jet.

-Je ne sais pas… Je l'ai toujours vu avec un biplan…

-D'accord, il n'est pas exclu que Warden ait joué un rôle dans tout ceci… Merci, Jordana.

Carter me sourit et mit le nez hors du véhicule. Je baissais un peu ma fenêtre, pour rester en alerte, en fonction des éventuels échanges verbaux. En position de tir, la policière s'avança vers la porte du jet. Celle-ci s'ouvrit lentement, le temps que l'escalier se mette en place. Le pilote, qui ne m'était pas familier, se montra le premier, mains en l'air.

-S'il vous plaît, ne tirez pas ! Je ne suis pas armé ! supplia-t-il.

-Descendez tout doucement ! Ordonna Carter.

Isabelle Bellowes suivait le pilote. Elle tenait la main de sa fille qui avançait devant elle. Un dernier passager fermait la marche. Quelle fut ma surprise quand je découvris qu'il s'agissait non pas de Robert Warden comme on pouvait le soupçonner, mais de Christopher Swift, le directeur de l'aérodrome ! Un quarantenaire toujours tiré à quatre épingles et aimable. Etait-il otage ou complice ? S'il avait un lien avec cette histoire, pour quelle raison était-ce ?

Le pilote, la petite Bellowes, sa maman, et Swift se tenaient en rangée dans cet ordre. Le pilote était toujours les mains bien en évidence, apeuré. La fillette jetait des regards dans tous les sens, ne comprenant pas ce qui se tramait. Sa mère était énervée de ne pas être allée au bout de son rêve. Swift restait neutre. Mais ce ne fut pas pour très longtemps. En effet, Christopher poussa Isabelle et serra fortement avec son bras gauche l'enfant contre sa poitrine, tandis que sa main droite laissa découvrir un couteau de chasse qu'il plaça près du cou, sans le toucher. Christopher s'éloigna du pilote et d'Isabelle qui venait de hurler d'effroi. J'éprouvai alors de la compassion pour Isabelle en même temps que je la jugeai : quelle idée de fréquenter des individus peu recommandables avec sa fille dans les parages.

-Un pas de plus et je l'égorge ! fulmina Swift.

Je fus choquée par tant de fureur de la part de cet homme que j'avais toujours vu retenu. Je découvrais une face cachée que je n'aurais jamais pu envisager si je n'avais pas vu cette scène de mes propres yeux. Carter resta à sa position initiale et tenta de faire revenir Christopher à la raison.

-Vous n'arriverez à rien si vous faîtes du mal à cette petite. Laissez-là partir, elle n'y est pour rien dans toute cette histoire.

-Et vous, vous n'arriverez à rien si je la tue, alors laissez-moi partir avec cet avion et je vous la rendrai.

Isabelle Bellowes commença à pleurer et supplier le directeur :

-S'il vous plaît, ne lui faites pas de mal…

-Il fallait y penser avant de l'amener ici, rétorqua Swift avec dédain. (se tournant vers le pilote) Toi, grimpe, on s'en va.

Le pilote obéit et monta dans l'appareil. Ignorant toutes les conséquences désastreuses possibles qui résulteraient de son action, Isabelle se rua sur Swift. Carter poussa un « Non, Isabelle ! ». Swift déjoua l'initiative de la femme et la poussa par terre, puis, avant que Carter n'aie le temps d'intervenir à son tour, regarda Isabelle et prit une grave décision :

-Salope ! Tu vas payer !

Swift leva la main droite, celle qui tenait le couteau, pour prendre de l'élan. Il fut à un pouce de de planter la lame dans la gorge de son otage quand une détonation retentit tout à coup. Elle me fit bondir.