La tête de la bande revint un peu plus tard avec son complice et Damian, qu'il fit assoir au même endroit d'où il l'avait pris quelques instants plus tôt. Dean revint vers l'entrée de la pièce et félicita Damian pour son entière coopération.
-Tu vois, ce n'était pas si difficile que ça.
-S'il vous plaît, relâchez ma femme et ma fille, elles n'ont rien à voir avec nous…, supplia Damian.
Dean jeta un coup d'oeil au complice qui était revenu avec lui et lui ordonna d'emmener la petite dans le salon. L'individu la prit dans ses bras et la fit sortir de la pièce. Le déplacement fut martelé par des « Maman ! Papa ! » de la fillette, effrayée par cette séparation. Dans un élan d'horreur, Damian se leva en criant :
-NON ! Laissez-là !
Un des deux vigiles restés avec nous le maîtrisa et le fit se rassoir avec difficulté. Depuis que je l'avais rencontré, c'était la première fois que Damian montrait autant de pugnacité. C'était tout simplement la réaction naturelle d'un père qui voulait protéger son enfant. Une fois la gamine dehors, Dean se dirigea vers madame Bellowes. Il lui retira ses liens. Sans attendre un quelconque ordre, elle se leva. Etrangement, elle paraissait décontractée par rapport à tout à l'heure, quand elle n'avait pu répondre à la question de sa fille. C'est alors que Dean lui parla :
-Tout est ok, Isabelle.
-Parfait. Passons à l'étape suivante, dicta-t-elle avec assurance.

Je n'en croyais pas mes oreilles. Mes compagnons d'infortune non plus. Lionel regardait Dean et Isabelle avec des yeux aussi grands qu'une soucoupe. John montrait sa stupéfaction avec un peu plus de retenue : il considérait les mêmes personnes que Lionel, mais s'était réduit à un simple lever de son sourcil gauche. J'avais la bouche grande ouverte (j'aurais été dans l'impossibilité d'articuler quoi que ce soit). Damian était le plus choqué, et pour cause. Nul doute que sa femme connaissait Dean et l'opération. Le pauvre mari agitait ses yeux dans tous les sens ainsi que ses paupières. De la sueur perlait sur son visage. Il balbutia en se dirigeant vers les aigus :
-I… Isa… Isabelle ?! Qu'est-ce… Qu'est-ce que ça veut dire ?!
Soit cette question était purement rhétorique, soit il n'avait pas encore pleinement saisi le sens de cet échange.
-Isabelle ? De quelle étape parles-tu ? continua Damian, la voix revenant vers la basse.
-Dean et elle sont de mèche, révéla calmement John.
Cette réalité assomma Damian. Celui-ci tentait de se raccrocher en vain à l'espoir que cela n'était pas la vérité.
-Isabelle, ce n'est pas possible ?! Je t'en prie, dis-moi que ce n'est pas vrai…
Isabelle fixa son mari, presqu'avec dégoût, et lui asséna :
-Tu es bien long à la détente, mon pauvre Damian.
-Mais pourquoi tu fais ça ?
-Parce que tu n'as jamais été fichu de viser autre chose que la normalité ! reprocha madame Bellowes avec vivacité.
-Je ne comprends pas…, balbutia Damian.
-Quand je t'ai rencontré, tu étais quelqu'un qui m'impressionnait, Damian. Vraiment. Je me disais que tu étais brillant et que tu irais loin. Tu avais du talent, Damian… Mais ce talent, tu ne l'as jamais exploité ! Combien de fois t'a-t-on félicité pour ton travail, tes idées ?! Et toi, au lieu d'en profiter pour avancer et obtenir plus, faire ton propre chemin, tu te contentais de dire merci et retourner à tes tâches quotidiennes. Tu as même refusé un poste sous prétexte que ta situation te convenait ! Tu disais toujours que tu étais heureux comme ça, que tu verrais plus tard… Le problème, c'est que tu repousses toujours les choses à plus tard ! (Isabelle fit une courte pause, pour reprendre son souffle, après ce déferlement de griefs.) Tu n'as jamais eu d'ambition, et tu n'en auras jamais. Alors j'ai décidé de prendre mon destin en mains, au lieu d'attendre encore et encore.
-Parce que tu crois que voler est une meilleure solution ? objecta Damian.
-Je ne fais qu'exploiter mon potentiel.
-Comment as-tu pu faire ça à notre fille ?!
-Ne t'en fais pas pour elle, Damian. Elle finira par s'en remettre et mènera la vie qu'elle mérite…

A ce moment, le garde qui avait sorti la fille Bellowes de la pièce rappliqua. Dean s'en rendit compte et mit un terme au face à face entre les époux Bellowes.
-Allez, Isabelle, ça ne sert à rien de gaspiller ta salive avec ce loser… Il faut qu'on parte sinon on va avoir du retard.
-Tu as raison. (Isabelle revint vers son mari.) Désolée, Damian, mais il va falloir nous dire au revoir. Sache que je ne t'oublierai pas. Tu as compté pour moi.
Isabelle se pencha pour faire une bise à Damian. Ce dernier recula la tête et détourna son regard, pour signifier qu'il refusait cette soi-disante marque d'affection. C'en était terminé avec son épouse. Celle-ci oublia la bise et n'insista pas. Elle se redressa, regarda Fusco, John et moi, avant de s'interroger sur notre sort auprès de Dean.
-Que va-t-on faire de ces trois-là ?
-On n'a pas le choix, ils en savent beaucoup trop.
-Bon…, se contenta de dire Isabelle, sans aucune émotion.