Bonjour à toutes et à tous.

Enfin... Je peux enfin commencer à publier cet écrit. J'ai bien cru que je n'y arriverais jamais. Cette "fiction" était supposée être un One-shot. A la base, je n'avais qu'une phrase. Une seule pauvre petite phrase. Et je me suis retrouvée à me plonger complètement dans cette histoire, avec finalement un OS qui faisait plus de 20 000 mots.

Nouvel écrit sur le trio Shura/DM/Aphrodite donc.

Disclaimer : Tous les personnages présents et cités appartiennent à Masami Kurumada.

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture!


L'Etendard – Partie 1

Il courrait. Il courrait avec toute la vitesse que lui permettaient ses jambes tremblantes et son entraînement de chevalier, laissant derrière lui des traces de larmes, et des traces de sang aussi. Il fonça droit jusqu'au douzième temple, sans même prendre le temps de s'annoncer, pour se jeter sur son habitant, qui l'avait accueilli l'œil ensommeillé, et l'air peu amène, mécontent d'être dérangé en pleine nuit. Gémissant son prénom dans son cou, l'intrus semblait incapable de prononcer le moindre mot, ses doigts accrochés à la tunique de son ami. Le chevalier des Poissons s'était tout de suite réveillé lorsqu'il avait senti contre lui le corps tremblant d'un de ses plus proches camarades. Il avait cillé sous son poids. Pas sous celui de son armure dorée ou de sa masse naturelle. Mais sous celui de ses larmes.

Les bras encore ouverts et les yeux écarquillés, incapable de savoir comment réagir, il avait ployé en entendant les sanglots monstrueux de Shura sur son épaule, et ses hurlements de douleur. Il n'avait pas bien compris ce qui s'était passé sur le moment, et sa seule réaction avait été d'appeler le prénom de son ami, encore et encore, pour essayer de capter son attention, sans succès. Au début, il avait eu très peur que tout ce rouge appartienne à Shura, et qu'il soit en train de mourir entre ses doigts. Mais il s'était avéré que non, son ami n'avait pas de blessure physique. C'était bien pire que ça : il venait de casser une des barrières de son esprit. Une partie de son honneur. Un morceau de sa fierté. Un bout d'idéalisme. Un reste d'enfance.

Aphrodite l'avait laissé le tâcher d'un sang inconnu, et regardé ses bras trembler avec une violence inouïe, en hurlant de toute son âme. Le douzième gardien avait posé une main dans son dos, et une autre dans ses cheveux, et il s'était mis à pleurer lui aussi, à pleurer pour son ami qu'un ordre avait détruit. Parce qu'il avait compris la vérité à l'instant même où il avait accompli sa tâche. Il l'avait écouté murmurer des excuses dans sa langue natale, et gémir des prières pour le salut de l'homme qu'il venait d'assassiner. Ils étaient des enfants, et le métal sur leur peau était dur, désagréable, et froid aussi. Mais l'Espagnol ne s'en était jamais plaint, fier comme il était de porter la marque des défenseurs de sa Déesse. Shura était si heureux de faire partie de l'élite de la chevalerie d'Athéna, de porter en héritage cette épée sacrée, et d'avoir un sens si noble à sa vie. Et rien, non, rien au monde n'aurait jamais dû entacher cette lumière dans les yeux de son ami, cette lueur qu'il adorait voir, parce qu'il le trouvait vraiment très mignon quand il parlait avec tant de ferveur de leur cause. De ses idéaux. Du but de leur existence.

Mais la lumière avait disparu ce soir-là. Shura avait tué. Il avait tué un autre chevalier. Un aîné. Son modèle. Pour la Terre. Pour Athéna. Pour le Sanctuaire. Pour la Paix.

Aphrodite s'était mordu la lèvre.

Qu'elle pesa lourd la Justice ce soir-là.


Cancer et Capricorne. Treize ans. Le Sanctuaire à leurs pieds, et l'armure sur le dos. Fiers. Arrogants. Enfin, surtout l'Italien. Des espoirs. Et des rêves aussi. Un en particulier, qui avait des airs irréalisables, même si c'était le plus beau qu'ils avaient. L'instant avait quelque chose de solennel. Quelque chose d'unique. Celui qui n'était pas encore Deathmask se tourna vers son ami, pour faire preuve d'honnêteté, une fois au moins dans son existence. Il était important que l'autre sache, car à présent, Shura n'était plus le seul homme dans sa vie. Il serait toujours son meilleur ami bien sûr, et il le trouverait toujours plutôt beau avec ses mèches noires, et son accent qui roulait un peu trop les « r ». Et ses grands yeux sombres. Important, ses yeux sombres.

Vraiment, le Cancer trouvait que le dixième gardien était un beau garçon. Mais il ne jugeait pas bien de le lui dire. Alors il ne l'avait jamais fait. Et puis de toute façon, cela ne se faisait pas de lui balancer des choses comme ça à la figure. Il n'était même pas sûr que celui-ci eût apprécié le compliment. Pourtant c'en était bien un. Angelo pensait chacun de ses mots. Il adorait voir le sourire du Capricorne quand ils s'entraînaient ensemble. Mais il voulait aussi lui dire la vérité. C'était important la vérité, entre amis.

Alors il leva les yeux vers lui :

« Shura ?

— Oui ?

— J'ai quelque chose à te dire.

— Je t'écoute.

— Je… J'suis amoureux. »

Un silence.

« … De qui ?

— Aphrodite. »

Un autre silence.

« Ah…

— …

— … Moi aussi, Angelo.

— Ah.»

Toujours ces fichus silences.


Il pleurait. Il pleurait toutes les larmes de son corps, les doigts accrochés aux draps, frottant son visage contre le tissu pour calmer sa douleur. Il mordait l'oreiller pour ne pas hurler. Ses ongles déchiraient presque la literie sous lui, tellement la colère était forte. Incapable de contrôler son corps, ses jambes s'agitaient frénétiquement sur le lit, tandis que ses épaules tressautaient sans cesse sous les sanglots impossibles à arrêter. La déception était grande. La trahison encore plus. Et il avait honte, tellement honte… Parce qu'un chevalier, ça ne devait pas se laisser aller. Parce que ça faisait presque dix ans qu'il était un homme en armure doré, et que c'était ridicule de sombrer ainsi pour des raisons aussi triviales. Pourtant, pourtant… La douleur était bien là, au fond de son cœur. Quinze ans, c'était bien jeune pour souffrir de la sorte. La peine physique, elle n'avait pas d'importance. Il l'oublierait parce qu'elle pouvait disparaître. Parce qu'il avait l'habitude des blessures. Mais ce trou, là, dans son cœur, qu'en ferait-il ? Comment allait-il parvenir à se reprendre pour ne pas montrer à quel point il avait mal ?

Une main, dans son dos. Une autre, dans ses cheveux. Deux cosmos. Il gémit. Il ne voulait pas qu'ils viennent ce soir. Il n'avait pas les forces de les affronter, pas maintenant, pas tout de suite. Il n'avait pas préparé de discours pour se défendre, pour expliquer, pour se justifier. Il savait déjà ce qu'ils allaient lui dire. Et ils auraient raison. Les doigts glissèrent sous son menton, et le forcèrent à relever la tête, à quitter la protection de l'oreiller pour montrer son visage dévasté aux deux personnes qu'il aurait voulu éviter en cet instant. Il sentit les doigts calleux passer sur ses joues, tentant tant bien que mal d'effacer les traces d'une peine impossible à cacher, laissant des sillons douloureux sous ses yeux.

Un regard profond, noir, doux, porté sur lui, et une odeur de tabac, chaude, masculine et rassurante dans son dos. Ses deux amis. Si beaux. Si fiers. Ses faiblesses. Son péché. La seule raison pour laquelle il refusait de fuir loin de ce Sanctuaire complètement fou, où un homme malade régnait à présent en maître. Furieux de s'être laissé découvrir dans cette posture déplorable, il attaqua le premier. Pour atténuer la honte. Pour ménager le peu de fierté qui lui restait. Pour tenter de se prouver à lui-même qu'il était toujours un chevalier d'or, quand bien même il avait le cœur brisé. Pour leur montrer à tous que même prostré sur son lit, il restait un guerrier puissant.

« Je sais ce que tu vas me dire Shura. Alors ne perds pas ton temps. Si t'es venu pour me faire la leçon, je te jure que…

— Désolé.

— … Comment ?

— On est désolés, Aph'. On sait ce qu'il s'est passé…

— On n'a jamais voulu ça… Désolé, Dite. »

Aphrodite ne répondit pas. Trop surpris. Trop… étonné. Il voulut ouvrir la bouche, les rassurer, leur dire que ça n'était pas si grave, que ça lui était égal, qu'il était bien au-dessus de ça, et que ce n'était même pas la peine d'en parler, qu'il ne voyait même pas de quoi il pouvait s'agir. Mais dès qu'il tenta de prononcer le moindre mot, les larmes recommencèrent à couler. Impossible à arrêter. Traîtresses. Fourbes. Infidèles. Comme cet enfoiré qui l'avait quitté. La main d'Angelo qui glissait de son dos autour de ses hanches. Leurs regards, leurs regards sombres, remplis d'émotions qui lui retournaient le ventre. Le ridicule de la situation qui lui sautait au visage sans qu'il ne puisse y changer quoi que ce soit.

Bon sang, ce qu'il pouvait avoir honte en cet instant, mais ce qu'il était heureux aussi de les avoir près de lui. Il ne l'aurait admis pour rien au monde, car après tout, il avait sa fierté lui aussi. Même si elle avait été mise à mal, elle existait toujours avec eux. Et jamais ses amis ne lui auraient fait l'affront de l'oublier. C'était sans nul doute l'une des raisons pour lesquelles il les aimait tant : parce qu'ils étaient capables de le respecter, toujours, malgré toutes ces années, et malgré tout ce que les gens pouvaient dire sur le chevalier d'Or des Poissons.
Il releva des yeux bleus et rougis, et murmura, le cœur au bord des lèvres :

« Ça fait mal… »

Deathmask serra les dents et raffermit sa prise autour du corps de son ami, qui n'imaginait pas à quel point il avait raison en cet instant. Oui, cela faisait mal de le voir dans cet état, de se rendre compte qu'il n'avait rien su faire pour protéger Aphrodite alors même qu'il avait vu le danger arriver. Et pire encore, il avait mal d'avoir à ce point envie de le posséder alors qu'il n'en avait pas le droit. D'abord, parce qu'il était fou. Alors il ne pouvait pas toucher à son camarade des Poissons. Il était quelqu'un de bien, et Deathmask refusait de le contaminer avec sa folie destructrice. Ensuite, parce qu'il y avait Shura. Surtout à cause de Shura, en fait. Parce qu'ils étaient tous les deux amoureux d'Aphrodite. Comme des dingues. Depuis toujours, depuis leur enfance. Depuis que ce fichu futur chevalier du douzième temple avait mis un pied dans le Sanctuaire, les deux autres n'avaient plus jamais pu regarder ailleurs que dans sa direction. Depuis qu'il leur avait souri de toutes ses dents, sans prêter attention à leurs regards agressifs, eux qui étaient arrivés un an avant lui.

Ils étaient incapables de s'expliquer pourquoi. Aphrodite était loin d'être faible, ils en avaient fait l'expérience à leurs dépens. Pas besoin de le protéger, donc. Ils ne le prenaient pas pour une fille, Athéna seule savait à quel point la gente féminine les rebutait. Alors quoi ? Rien. Dite était Dite, tout simplement. C'était la seule et unique raison de leur amour pour lui, et la seule valable, probablement. Mais ils étaient également pleins de principes à la con. Aucun d'eux ne se serait jamais permis de risquer leur amitié, pas même pour l'amour de leur tiers. Shura et Deathmask étaient amis, quoi que les autres puissent en penser. Alors ils s'étaient promis de ne jamais le toucher, pour ne pas risquer de provoquer une rupture violente entre eux trois. Entre l'Espagnol et l'Italien. Mais aussi entre deux et Dite. Après tout, rien ne leur disait que ce dernier était intéressé. Et leur honneur n'aurait jamais su encaisser son refus.

Fichue fierté méditerranéenne.

Et voilà dans quel merdier ils s'étaient retrouvés. A cause de leur foutue indécision, Aphrodite avait eu le cœur brisé ce jour-là, parce qu'un connard, un individu lambda, sans cosmos, sans histoires, sans honneur, sans intérêt, s'était joué de lui après l'avoir utilisé. Le Poisson aurait pu se venger bien sûr. Il aurait pu le tuer dans d'atroces souffrances et le regarder supplier à ses pieds. Il ne l'avait pas fait. Parce qu'il l'aimait. Et eux, eux, les deux abrutis qu'ils étaient, avaient été incapables de protéger leur précieux trésor. Leur irremplaçable Aphrodite. C'était pathétique.

L'homme qui se faisait appeler Deathmask sentit la colère gronder en lui. Comment cet homme avait-il pu tromper et rejeter ainsi leur ami ? Alors que cet enfoiré avait eu la chance, l'honneur, la joie incommensurable de pouvoir caresser son visage, prendre sa main ou glisser ses doigts dans ses cheveux dans des gestes qui n'étaient pas simplement amicaux. Alors que ses lèvres de rustre, dégoûtantes, indignes de lui, avaient pu effleurer celles de Dite ? Que sa langue avait… Et ses mains… Alors qu'il avait eu cette putain de chance que le Chevalier des Poissons le touche et peut-être même se donne à lui… ? Il avait eu envie de vomir rien que d'y penser. Il n'était pas naïf au point de considérer son ami comme le plus pur de tous, après tout, il était un chevalier. Mais pour ces choses-là… Si cet homme avait été le premier à…

Non, il ne voulait pas y penser. Surtout pas. C'était trop abominable pour être seulement imaginé.

Plonger son nez dans le cou de Dite. Entendre ses sanglots étouffés, et ses cris à peine dissimulés. Sentir son corps contre le sien, et n'en tirer aucun plaisir, parce que l'homme entre ses bras souffrait en cet instant. Voir cet enfoiré d'hispanique s'installer face à eux et se coller contre le torse de leur ami et les attirer contre lui dans une embrassade qui aurait dû être amicale, si elle n'était pas aussi lourde de significations pour eux. Ses doigts, entrelacés avec ceux de Dite, sur lesquels s'était rajoutée la main à la peau mate de Shura. Il avait observé cet étrange mélange ce jour-là, et il s'était bêtement dit que leurs trois couleurs de peau allaient étrangement bien ensemble. Leur chaleur. L'intimité. La sensation que sa réalité se trouvait ici, et nulle part ailleurs. Le pincement au cœur. Le visage ravagé de larmes de Dite. Dite qui s'était peu à peu calmé, bercé par les mots prononcés par ses amis, mélange de deux langues du Sud, chanson composée pour lui seul, parce qu'il était leur tiers. Leur péché coupable.

Shura avait collé son front contre celui d'Aphrodite, et Angelo avait senti une douleur sourde se répandre de son corps. De la jalousie, et de la colère. Pas seulement pour Shura malheureusement. Il avait déjà compris, ce jour-là, qu'il enviait le Capricorne autant qu'il enviait le Poisson. Et que ça n'était pas normal. Pas normal du tout. Mais après tout, qui pouvait définir la normalité dans cet asile de fous qu'était supposé être le Sanctuaire d'Athéna ? Et puis… il y avait également la sensation étrange que cela ne devait pas être autrement. Que ça ne pouvait pas l'être. Que son futur et toute sa vie se joueraient entre leurs bras. Et dans les yeux de Shura, il avait vu la même étincelle, la même sensation de perdition. Mal à l'aise, ils avaient détourné le regard, et s'étaient évertués à imiter leur ami qui s'était endormi, étroitement serré entre eux. Là où aurait dû être sa place. Pour toujours. Il avait calé son menton dans le creux de son épaule, et l'avait serré plus étroitement contre son corps, cherchant à le protéger de tout. Du monde entier s'il le fallait, tandis que Shura se pelotonnait plus confortablement contre Aphrodite à son tour.

Trois couleurs pour leur peau. Un étendard à leur amitié. Une promesse faite à l'éternité.


« Dis Shu', tu sais pourquoi je possède trois sortes de roses pour me battre, pas plus, pas moins ?

— Non, je l'ignore. Tu ne m'as jamais parlé des arcanes de ta maison.

— Moi, je suis un peu la Rose Rouge. Passionné, mais également un vrai danger pour les personnes qui m'entourent. Ma simple présence peut finir par devenir intoxicante.

— Je vois…

— La Rose noire, elle est comme notre Angelo. Sombre, destructeur, il anéantit tout sur son passage, et ne laisse rien d'autre derrière lui que les vestiges d'un passé. Il est dangereux, profondément touché par la démence et rien ne saurait l'arrêter.

— Et moi alors, je suis la Rose Sanguinaire, c'est ça… ? murmura Shura d'un ton coupable. Celui qui se teint du sang de ses victimes ? »

Aphrodite eut un sourire mystérieux ce soir-là. Il avança de quelques pas, avec cette allure féline qui lui allait si bien, et lui murmura tout bas, au creux de l'oreille, comme un secret que personne d'autre au monde qu'eux n'aurait dû partager :

«Non, Shura. Toi, tu es… »

Il écarquilla les yeux légèrement, et croisa le regard d'Aphrodite. Lentement, sa main glissa sur le visage du douzième gardien. Et puis, ses lèvres…


Il y avait du sang sur ses mains. Et des cris autour de lui. Mais il n'avait pas peur. Et pas de pitié pour ses victimes non plus. Il les regardait mourir avec un plaisir mal dissimulé, d'autant plus qu'il ne comprenait pas d'où la folie lui venait. Comme si une fois éloigné de ses amis, le démon tapi au fond de lui pouvait laisser libre cours à ses pulsions monstrueuses et sadiques. Il ignorait pourquoi. Mais il voulait tuer. Tuer absolument. Tuer pour mieux se perdre. Tuer pour oublier. Oublier le baiser de Shura et de Dite qu'il avait surpris l'autre jour, cachés entre deux colonnes du douzième temple.

Tuer pour ne pas se rappeler de leurs langues qui avaient l'air de se caresser avec tant de volupté, avec tant de grâce et de passion. Tuer pour ne pas repenser à l'urgence de leur désir, leurs mains désespérément accrochées à leurs corps. Tuer pour ne se pas se souvenir qu'il les avait trouvés parfaits, ainsi enlacés. Tuer pour ne pas songer au fait qu'il les enviait monstrueusement. L'un comme l'autre. Qu'il désirait tant se glisser entre eux, les attraper par les cheveux pour les marquer de ses lèvres tour à tour. Qu'il se serait mis à leurs pieds pour ne pas être mis à l'écart. Car plus encore que ses sentiments pour eux, ce qui comptait le plus à ses yeux, c'était leur amitié. C'était leur lien qu'il avait peur de perdre.

Si Shura et Aphrodite devenaient un couple…. Alors il n'y avait plus de place pour lui. Si Shu' et Dite étaient deux… Il ne pouvait plus y avoir de trois. Si l'épée du Sanctuaire, et le dernier bouclier d'Athéna étaient ensemble… Tout serait pour le mieux. Et lui, lui, il devrait tout simplement s'écraser, car il était fou, et ne valait rien en comparaison d'eux. Car il n'avait jamais compté, lui, le mouton noir de la chevalerie d'Athéna. Il aurait dû faire comme cet homme dont on parlait à voix basse, ce jumeau de Saga qu'il n'avait jamais vu : se faire enfermer dans une prison et s'y laisser mourir. Car c'était tout ce qu'il méritait pour être venu au monde, et avoir cru un seul instant qu'il aurait le droit de connaître le bonheur auprès des deux hommes de sa vie.

Une femme, à ses pieds. Qu'il tua, sans hésiter.


« Pourquoi tu fais ça, Angelo ?

— ça ne te regarde pas, Shura.

— Ce n'est pas la solution, et tu le sais.

— Si t'es venu pour faire la morale, tu t'es trompée de temple. Va plutôt voir Shaka, à deux, vous écrirez sûrement un beau pamphlet bien emmerdant. En attendant, hors de ma vue !

— Angelo…

— Arrête. Mon nom, c'est Deathmask à présent. Ça se voit non ?

— Ne te fais pas plus abominable que ce que tu es, ça ne te va pas.

— Ouais, c'est ça, t'as raison. Moi, au moins, je ne fais pas semblant d'être pur avant de poignarder mes amis dans le dos, la chèvre. »

Le Capricorne avait plissé le nez, et son regard avait eu une lueur inquiétante et menaçante à la fois. Il rétorqua d'un ton qu'il espérait assuré :

« Je ne vois pas de quoi tu parles. »

Un ricanement s'éleva à travers les murs du quatrième temple, qui s'ornaient peu à peu de ces visages horrifiés. Dans le jour déclinant, les ombres s'étiraient et le dixième gardien ne pouvait pas bien distinguer les traits de son meilleur ami, qui avait l'air quelque peu terrifiant avec cette lumière folle dans le regard. Il y avait une étincelle malsaine dans les yeux cobalts qui lui faisaient face, et le dévisageaient sans aucune retenue. Shura ne put réprimer un frisson qui remonta le long de sa colonne vertébrale. C'était la première fois de sa vie qu'il était légèrement effrayé par l'homme qui était supposé être son ami le plus proche.

« Espèce d'enfoiré, va… Tu ne vois pas de quoi je parle ? Eh bien moi, je ne vois pas ce que tu reproches à mon temple, dans ce cas. Il est comme toi. Parfaitement lisse, comme tu peux le constater toi-même. Maintenant, dégage. »


Du sang. Sur lui. Sur eux. Tout était rouge autour de lui. Encore et toujours. A tel point qu'il crut un jour qu'il perdrait sa notion des autres couleurs, que sa vue en pâtirait éternellement et que tout garderait cette nuance écarlate pour l'éternité. Cependant, cette fois-là, quelque chose était différent. Il y avait cette sensation contre sa bouche. Les lèvres d'Aphrodite sur les siennes. Brûlantes, sèches. Pas douces comme on pourrait le croire. Parce que Dite était un homme lui aussi, et qu'il ne fallait pas l'oublier. Assis sur ses cuisses, son ami tremblait dans chacune de ses actions, couvert d'un sang qui ne lui appartenait pas, et affichant un sourire dément chaque fois qu'il quittait ses lèvres. Il pouvait le sentir : le désir qui grondait au fond d'eux, comme un animal tapi depuis des années. Ce qui était vrai.

Les ongles d'Aphrodite qui lui griffaient la nuque, les épaules, le dos. Sa bouche qui murmurait des mots qu'il ne comprenait pas, et qu'il ne voulait surtout pas chercher à comprendre à ce moment-là. Ses propres mains autour des hanches du Suédois. Qui le serraient au point que ce dernier avait gardé des bleus pendant des jours et des jours. Ses lèvres qui ravageaient les siennes, qui lui déchiraient celle du bas, qui le marquaient, dans une folie à laquelle aucun d'eux ne voulait penser.

Dite avait vu la vraie nature d'Angelo, ce jour-là. Il avait réellement vu Deathmask. Mais il avait surtout montré la sienne, à son ami qui contemplait, quelque peu effrayé, le second démon du Sanctuaire avec ses cheveux turquoise emmêlés tachés de rouge, son sourire carnassier et cette lueur de folie dans les yeux qu'il ne connaissait que trop bien. Il savait ce qu'elle représentait. Il en connaissait les conséquences. Le Chevalier des Poissons avait dévoilé son plus noir secret à l'un des deux hommes de sa vie, brisant ainsi l'illusion d'un chevalier purement noble. C'était effrayant. C'était excitant. C'était terrifiant. C'était troublant. Et Shura n'était pas là, il n'était pas là pour les arrêter. Pour les faire cesser de tuer. Pour les empêcher de s'aimer.

L'envie, la fièvre, la folie. S'abandonner, encore, encore et encore.


« Pourquoi moi ?

— Parce que je t'aime Angie.

— Ne raconte pas n'importe quoi. Je t'ai vu embrasser Shura, il y a quelques semaines. C'est lui que tu aimes, pas moi.

— En effet, mais…

— Je le savais ! Putain je le savais, pourquoi tu nous as fait ça ?! Pourquoi tu… »

La main de Dite était chaude contre sa joue. Sa voix ne tremblait pas. Ses yeux ne cillaient pas. C'était complètement fou de penser que quelques heures à peine auparavant, ces mêmes pupilles céruléennes avaient un air de folie patenté au fond d'elles.

Ce qu'il était beau comme ça, avec un reste de voile de désir dans le regard, avec ses mèches décoiffées par l'amour et sa bouche trop rougie pour être honnête…Alangui entre les draps défaits, Aphrodite était l'incarnation même de la luxure, de l'envie, du désir, et de la douceur à la fois. Ce soir-là, il était persuadé de se souvenir pour toujours de l'image de séduction qu'avait représentée son ami.

Le douzième gardien était d'une beauté à couper le souffle. Plus encore qu'il ne l'avait jamais été. Parce qu'il avait été sien.

« Tu n'as rien compris Angie. Je t'aime toi, et je l'aime lui. Et je sais qu'il en est de même pour toi. Mais le problème, c'est que je ne peux pas te laisser l'aimer. Car tu es fou, Deathmask. Tu es complètement malade. Alors tu n'as pas le droit de le toucher.

— T'es bien placé pour parler !

— Justement, oui. Moi aussi, j'ai ça au fond de moi. Je tue, et j'adore ça. Tu l'as vu toi-même. Quelque chose cloche chez nous. Nous sommes des psychopathes. Des malades. Qu'il faudrait probablement enfermer dans d'autres circonstances, si Saga n'était pas lui aussi à demi-dingue, et doté de pulsions meurtrières. Peut-être que si Shion était resté Pope, on… »

Un silence. Un arrêt dans la diatribe de leur histoire.

« On… ? »

Aphrodite avait soupiré légèrement, avant de se concentrer de nouveau sur lui pour finir la leçon qu'il était en train de lui donner sur la vie et sur leur amitié à tous les trois. La tête appuyé sur sa main, il laissa glisser ses doigts sur l'épaule musclée de son amant, procurant une douce caresse à l'homme face à lui, tout en le regardant avec une douceur et une détermination qui mirent Deathmask mal à l'aise tant c'en était troublant.

« Non, oublie ça. La seule chose dont il faut se rappeler, c'est qu'on va sûrement être punis pour ce qu'on a fait, et ce qu'on fera plus tard. Ça ne me fait pas peur pour nous. Je m'y suis préparé depuis l'instant où j'ai compris que j'avais ça dans le corps. Mais j'ai peur pour lui. Et c'est pour cette raison que ni toi, ni moi, ne pouvons aimer Shura. Parce que j'ai vu ses yeux, après avoir tué Aioros. Il était dans mes bras, ce soir-là. Nous étions des bébés, Angie. Des gosses de neuf et dix ans. Il n'aurait jamais dû avoir à faire ça. Si tu l'avais vu… Si tu avais vu ses yeux... Il ne s'en remettra jamais complètement. Je le savais déjà à ce moment-là. C'est un justicier notre Shura, pas un meurtrier. Et je refuse de l'entraîner avec moi. Avec nous. Même si je crève d'envie et d'amour pour lui depuis des années, je ne peux pas lui imposer ça. Et puis, je t'ai toi.

— Mais tu l'as embrassé… murmura Deathmask d'un air affligé et un peu jaloux. Tu es allé le voir en premier.

— Pour dire adieu à mon fantasme, je me devais de franchir cette barrière au moins une fois. Je reste un égoïste patenté, Angie. Et ça, tu le sais parfaitement. Néanmoins, c'est toi que je choisis. J'aurais trop peur de l'Enfer à ses côtés.

— Et aux miens, non… ?

— Je te l'ai dit. Nous sommes fous. Alors je n'aurais aucun regret avec toi, parce que ce n'est pas de ma faute si tu es ainsi. Nous pouvons bien crever ensemble tu sais, je m'en fous. Ce sera toujours le pied tant que je serais avec toi. Mais il faut protéger Shura. Quoi qu'il puisse arriver. Absolument. Toute notre vie. »


Du sang, sur le marbre blanc.

Il lever les yeux sur son miroir, et y vit un reflet dans lequel il ne se reconnut pas. Il y avait cette douleur dans sa tête. Des tremblements dans tout son corps. Et des crises de vomissements aussi. Mais ça n'était pas le moment pour ça. Il avait un rôle. Il était un Défenseur d'Athéna. Le dernier rempart du Grand Pope et de la Déesse. Même s'il avait mal, même si les Roses le condamnaient tout autant qu'elles le protégeaient, même s'il était un tueur, un psychopathe, il ne faillirait pas. C'était sa tâche. Il aiderait son Pope. Cet homme tout aussi fou que Deathmask et lui. Qui les rassurait en quelque sorte. Qui ne les trahissait pas.

Tout irait bien. Même si le sang dans ses veines le tuait à petit feu. Cela n'avait aucune importance. Il devait tenir. Son prédécesseur avait fait des choses bien. Il le savait. Alors il ne voulait pas se laisser aller. Pour que la force du Pope soit leur Justice, pour qu'il puisse sauver la Terre un jour, en attendant le retour de leur Déesse. Ils ne l'abandonneraient pas. Jamais. De toute leur vie.

Il avala rageusement un mélange de plantes médicinales supposé endiguer la douleur, bien qu'il en doutât sérieusement. Depuis le temps, s'il devait moins souffrir, il pensait sincèrement qu'il en aurait ressenti les effets.

Aphrodite leva les yeux sur son reflet. Il avait eu vingt ans aujourd'hui. Il se demanda vaguement combien de temps un chevalier d'Or des Poissons pouvait tenir au maximum, avec ce poison dans les veines.

Et s'il aurait le temps d'accomplir de grandes choses, lui aussi.

La rumeur avait enflé dans le Sanctuaire. Quelque part, à l'autre bout du monde, dans ce pays appelé Japon, une jeune fille qui se prétendait être la Déesse Athéna souhaitait rencontrer le Pope. Cinq chevaliers de Bronze un peu trop sûrs d'eux venaient sur leur propre territoire les affronter. Fallait-il qu'elle soit idiote, cette gamine ! Comment osait-elle se mettre sur le même pied que leur divinité ? Était-il seulement possible de tenir des propos aussi hérétiques, de vouloir s'élever aussi haut que leur précieuse Athéna ? Quelle bande de fous !

Pourtant, quelque part, le doute avait étreint le cœur du Capricorne. Le souvenir d'une nuit où il avait tué l'homme qu'il voyait comme un modèle. Le regard inflexible du Sagittaire. Et ce bébé qui lui tendait les bras… Mais il ne pouvait pas tout remettre en question. Pas maintenant. Pas au moment où ces renégats se trouvaient au pied des marches, devant le temple de Mû.

Quelque chose grondait en lui, quelque chose d'étrange qu'il n'avait jamais ressenti. Pas de la peur non… Des regrets plutôt. Des regrets, oui. D'avoir laissé Aphrodite à Deathmask. Et Deathmask à Aphrodite. Et de ne pas avoir su leur pardonner, surtout. Parce qu'il leur en avait voulu, bien sûr qu'il leur en avait voulu ! Athéna seule savait à quel point il avait souffert lorsqu'ils lui avaient annoncé le plus naturellement du monde qu'ils étaient ensemble. Il était resté estomaqué par la nouvelle, les yeux écarquillés, et avait désespérément cherché à croiser le regard de l'Italien, pour comprendre la raison de sa traîtrise. Ce dernier avait baissé le regard par terre. Le lâche. Incapable de s'assumer ce foutu rital.

Aph' l'avait affronté lui, son regard, lui imposant ainsi son choix, sans laisser de recours quelconque. Il n'avait rien vu venir, il n'avait pas compris, et il avait tout rejeté en bloc. Le choc avait été grand, mais la sensation d'avoir été trahi avait laissé un goût particulièrement amer dans sa gorge. Il ne leur avait fait aucun reproche, mais il avait cessé de leur parler. Parce que le Cancer avait rompu sa promesse. Parce qu'Aphrodite avait choisi l'autre. Ils s'étaient jurés qu'aucun d'eux ne toucherait jamais à Dite. Ils avaient promis, bon sang ! Dès l'instant où ils avaient admis tous deux être amoureux de leur tiers. Mais après tout… Peut-être était-ce lui qui avait trahi le premier ? En embrassant Aph' de cette manière…

Il n'avait pas pu résister, en voyant son ami l'accueillir avec ce sourire éblouissant, puis lui tenir ce discours sur ses roses… Il s'était de nouveau jeté dans ses bras, mais beaucoup moins innocemment qu'autrefois. Il ignorait pourquoi cette fois-là il avait été incapable de se retenir. Peut-être pour se convaincre juste une fois que le Poisson ressentait également quelque chose pour lui ? Et il avait cru que son cœur allait exploser de joie lorsqu'il avait senti son ami répondre avec ardeur à son baiser, et le laisser le coincer contre une de ces colonnes en marbre, tout en glissant l'une de ses mains dans ses cheveux. La sensation de son corps contre le sien, elle hantait encore ses nuits de jeune homme, alors qu'il n'avait pu que l'embrasser. Et il avait cru naïvement qu'Aphrodite partageait ses sentiments. Alors pourquoi… ? Qu'avait-il raté ? Où était la faute ? Qui avait raison, et qui avait tort, dans cette histoire ?

Mais ce n'était pas le moment de penser à tout ça. Car ces fichus chevaliers de Bronze s'approchaient du troisième temple. Et ils allaient leur faire payer leur trahison envers le Grand Pope.