Mot de l'auteur : L'idée utilisée pour ce texte se retrouve dans le manga de Saiyuki ; plus précisément à la fin du tome 7. Ce chapitre est une sorte d'exercice de style, dans lequel je voulais élaborer sur ce concept que je trouve très touchant. J'ai en outre repris deux phrases du manga : la première et la dernière en italique centré.

Par ailleurs, deux ans séparent ce chapitre du précédent... Vous m'en voyez désolé. Pour l'occasion, j'ai relu les précédents et corrigé quelques détails qui ne me plaisaient plus trop – rien de suffisamment majeur pour mériter d'être explicité, cela dit.
En réalité, le thème de ce chapitre était celui que je voulais écrire en tout premier à l'époque. Maintenant, c'est chose faite (et sans doute mieux que je ne l'aurais fait il y a deux ans). Je pense en ajouter un dernier avant de clôturer cette modeste fiction.


Volière
「鸟笼」

Quatrième Éternité


Il y avait quelque chose d'abrutissant à cette condition de prisonnier, entièrement seul face à un paysage lancinant, qui n'exerce que des va-et-viens continuels par ses vagues sur le sable chaud. Sans pouvoir connaître le monde, on s'ignore : c'était précisément le cas de Goku. Le temps s'égrainait depuis aussi longtemps que l'éternité le permettait. Ses premiers souvenirs lui étaient si lointain qu'ils étaient tout à fait discutables. Étaient-ce réellement les premiers ? Sa mémoire ne se débarrassait-elle pas au fur et à mesure de ces « premiers souvenirs » pour laisser la place au présent ?

Il ne pouvait affirmer qu'il y avait véritablement eu un début à son emprisonnement. De même, il ne pouvait être certain qu'il y aurait une fin. Il était piégé en ce moment présent, dans ce gouffre, ce vide inquantifiable.

Et c'était abrutissant. Il avait à peine conscience des couleurs qu'il percevait et des sons qu'il entendait. Il en devenait incapable de les identifier, de les distinguer les uns des autres. Ce n'était plus qu'une marée de taches floues, une soupe de bruits. Il n'avait que l'impression d'être noyé au creux de ces sensations sans réellement les vivre, comme si ses yeux, ses oreilles, sa peau lui mentaient.

Seulement, il y avait le rêve, l'espoir, le désir. Les seules notions qui faisaient encore de lui un être humain, qui le gardaient en vie malgré lui.

Quel monde existait au-delà de ces barreaux ? Y avait-il autre chose que du sable, de la pierre, de l'eau ? Une musique autre que le bruit des vagues et des sons lointains ?

Il ne pouvait désirer ce qu'il ignorait. Il ne pouvait construire de rêves à partir d'imagination pure. Toute pensée qu'il avait était fabriquée à partir de ce qu'il connaissait – du peu qu'il avait pu connaître. Aussi abrutissante qu'ait pu être sa condition, il arrivait à avoir conscience de ce fait.

Si cet endroit avait été au plus profond des entrailles de la terre, je n'aurais jamais rêvé du soleil.

Un bruit inhabituel vint troubler la monotonie de sa quiétude. De petits tapement ou frottements, il n'aurait su dire. Il lui avait semblé que quelque chose de petit était passé derrière les barreaux, mais il avait passé si longtemps à scruter le même point à l'horizon que sa vision en était devenue trouble. Il cligna des yeux plusieurs fois, reprit le contrôle de ses sens, et pencha légèrement ses épaules engourdies.

Derrière l'un des barreaux, il aperçut une petite chose. Elle avait un corps rond, surélevé du sol par des petites brindilles. Elle semblait constituée d'une matière très douce. Elle avait une tête, ornée d'un pic minuscule, et deux points noirs de part et d'autre de celui-ci.

Voilà les mots qu'il aurait employé pour décrire un oiseau.

Le moineau sautilla sur le sable en gazouillant, puis remarqua la présence de Goku. Ses yeux noirs identifièrent la créature, et le forcèrent à se figer sur place. Sa condition de proie força ses instincts à prendre le dessus. Que lisait-il dans les yeux dorés de cet étrange primate ? Fallait-il prendre la fuite d'un potentiel prédateur ?

Sur le visage de Goku, il n'y avait que confusion. Curiosité, émerveillement, mais surtout, beaucoup d'incompréhension face à ce qu'il avait sous les yeux. Tout le corps du garçon était un appel à l'aide, tant sa vie au sein de sa cellule l'avait affaibli et amaigri. S'il y avait une chaîne alimentaire, le moineau aurait eu tout lieu de se situer au-dessus d'un être aussi misérable.

Par pitié pour lui, l'oiseau s'approcha, lui aussi, curieux de ce qui avait rendu cet humain si lamentable. Goku, le voyant se déplacer en sautillant, tendit devant lui l'un de ses rachitiques doigts aux ongles cassés et trop longs. Le moineau resserra encore la distance qui les séparait, et posa vivement son petit bec contre la peau de l'humain. Enfin, d'un bon, il grimpa sur son doigt et s'y accrocha avec ses pattes menues.

Délicatement, Goku releva sa main pour l'approcher de son visage, afin de mieux observer la petite créature. Le moineau gazouilla, manquant de faire sursauter le garçon qui se découvrait en ce nouvel ami le mensonge de sa solitude. Sa bouche, restée entrouverte d'étonnement, s'élargit en un petit sourire. Une telle expression, étrangère aux muscles de son visage, était une sensation entièrement nouvelle pour lui ; et elle lui procurait un plaisir infini, faisant sortir de sa gorge enrouée un petit rire, auquel le moineau répondit de plus belle en agitant ses ailes.

L'oiseau voleta jusqu'au sol de la cellule, puis tourna autour de Goku, d'un air presque joueur. Le garçon continua de rire de plus belle, accompagnant du regard son ami, se retournant vers lui lorsqu'il partait dans son dos, ne le laissant pas le quitter un seul instant.

Ils jouèrent ainsi un bon moment, mais qui parut trop court à un être trop habitué à l'éternité. Lorsque le moineau finit par s'envoler hors de la prison puis au-delà du champ de vision de Goku, il resta assis, incapable de comprendre pourquoi son ami venait de le quitter. Son sourire quitta son visage et son état précédent se mit lentement à le regagner. Il se demanda s'il ne venait pas de s'inventer tout ça, s'il ne s'agissait pas d'un souvenir antérieur à son emprisonnement tant il lui paraissait irréel. Tout devint incompréhensible et étrange tandis que la monotonie de son quotidien reprirent leur place.

Le lendemain, l'oiseau revint rendre visite à l'humain, en lui apportant un asticot. Goku ne parvint à comprendre ce qu'il était censé faire de cet étrange fil épais et gluant, qui gigotait entre ses doigts, et qui ne lui paraissait pas aussi amical que la bestiole plumée. Le moineau, quoique confus, se contenta de manger l'annélide et de reprendre son jeu avec le garçon.

La routine des deux amis s'instaura, et fréquemment, l'oiseau venait le rejoindre pour lui tourner autour, se poser sur sa tête ou l'un de ses doigts, lui donner des coups de bec affectueux. Parfois, il restait dormir dans le creux des mains du garçon, au chaud et en sécurité.

Le paradis comme l'enfer sont des prisons. L'une est de bonheur éternel, l'autre de souffrance éternelle.
Mais l'homme n'est libre ni dans l'une, ni dans l'autre.

Un matin, Goku fut tiré d'un somme par les premiers rayons du soleil. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il distingua une forme inhabituelle sur la plage. Une fois mieux réveillé, il finit par reconnaître le moineau. Cette fois-ci, il n'était pas droit sur ses fines pattes ; il était étalé contre le sable chaud, une aile étendue vers le sol, blessée.

Les battements de son cœur s'accélérèrent. Tout d'abord, il pensait ne pas comprendre, se disait que c'était quelque chose d'inhabituel ; mais ses instincts s'étaient déjà faits suffisamment éloquents. Il n'y avait aucun malentendu. L'oiseau n'était pas simplement au sol, ou peut-être en train de dormir. Il avait tout à fait conscience de quoi il s'agissait – sans l'avoir connue, sans avoir eu à la croiser auparavant.

La mort.

Il fut pris d'un léger tremblement. Ses sourcils se serrèrent. Sa bouche forma une moue. Des larmes coulèrent de ses yeux. Des sanglots s'échappèrent d'entre ses lèvres. Ses mains s'agrippèrent aux barreaux de sa prison, ses doigts s'y crispèrent.

Il se sentait minable, inutile, minuscule. Impuissant.

Mais, surtout, seul.

Cette réalisation le fit pousser un hurlement de désespoir, embaumant son deuil le transformer en rage. Il se mit à frapper sa prison, à s'agiter, sans pour autant accomplir quoi que ce soit – ce qui redoubla sa fougue. Le temps s'écoula, et bien qu'il réussit à recomposer son calme, ses sentiments ne le quittèrent pas. Au fil des jours, le cadavre du moineau se dégrada, se décomposa, jusqu'à ce qu'une éternité s'écoule et que ses os appartiennent au sable, et que le sable appartienne à la mer.

Si cet endroit se trouvait au plus profond des entrailles de la terre, j'aurais pu ne jamais connaître ni la solitude,

ni la liberté.