Chapitre 1

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La prairie était vaste, parsemée de pivoines sauvages, et le vent soufflait depuis la mer, balayant leurs parfums vers les jeunes filles qui riaient. Elles agitaient leurs bras blancs sous l'orage qui s'annonçait, heureuses d'être là à ne faire que danser. L'ne jouait de la lyre en tournant sur elle-même, gloussant quand de fausses notes lui échappaient sous le mouvement. Une autre l'accompagnait de sa flûte, un aulos double qui semblait serpenter entre ses mains. Une troisième chantait des paroles à double sens, les mimant outrageusement. Au centre, la dernière se contentait de danser et de rire en observant ses compagnes, ses longs cheveux roux emmêlés sous le vent. Elle tourbillonnait en tentant de retenir sa robe légère qui voulait la quitter, posait ses mains fines sur l'orée de sa poitrine pâle, consciente qu'elle en montrait trop à ses suivantes.

« Vous êtes si belle, dame Perséphone ! s'exclama la joueuse de lyre.
— Oh vraiment ? » badina la jeune femme rousse.

Elle se rapprocha de sa suivante et dégrafa l'épingle qui retenait sa robe sur l'épaule gauche, lâchant le sein rond à la vue de toutes. La joueuse rit et rabattit sa lyre devant lui, mimant une fausse pudeur. La flûtiste cessa soudain de jouer et regarda le ciel, soucieuse.
« Dame Perséphone, la pluie est vraiment proche, nous devons nous abriter! s'inquiéta-t-elle.
— Oh Aglaé, toujours si sérieuse ! » badina Perséphone.
Elle posa la main sur la joue de la flûtiste et approcha ses lèvres des siennes.
« Je ne vis que pour vous servir, ma dame, chuchota Aglaé.
— Oh, vraiment ? Tu es pourtant la moins enthousiaste de mes compagnes ! » susurra la déesse.
Elle embrassa légèrement la bouche tiède avant de reculer en riant.
« Écoutons la voix de la sagesse, douces amies, rentrons ! »
En pépiant, les jeunes filles coururent vers la maison proche.

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Thelxiopê, la joueuse de lyre, et Molpê, la chanteuse, s'étaient assises sur un divan moelleux. Dévorant des figues du bout des doigts, elles gloussaient quand une goutte du fruit venait tacher leurs robes. Alanguie sur un divan proche, Perséphone avait remonté le tissu de ses vêtements sur ses jambes, et se plaignait du chaud. A ses côtés, Aglaé agitait consciencieusement un éventail pour l'agréer.
Perséphone se mordit les lèvres en tripotant le lin de sa robe, sa main gauche lissant une mèche rousse vers son ventre.
« Ne vous amusez pas sans moi ! protesta-t-elle en regardant ses deux compagnes assises.
— Oh jamais ! s'écrièrent les nymphes en allant s'asseoir au pied de son divan.
— Thelxie, Molpê…, chuchota Perséphone, en mordillant son petit doigt. Pourrais-je goûter vos figues moi aussi ? »
Les nymphes rirent.
« Dame Perséphone, vous me faites rougir ! badina Molpê.
— Venez plus près… » murmura Perséphone.
Molpê se pencha sur le visage ovale, et sourit aux yeux bruns avant d'aller embrasser la déesse. Sa compagne posa ses lèvres sur la cuisse dénudée, et glissa ses lèvres contre la peau fine, la goûtant avidement en descendant vers la vulve à peine cachée. Perséphone sursauta légèrement alors que la bouche gourmande trouvait l'endroit secret qui la faisait frémir. Elle gémit dans le baiser de Molpê. S'en détachant doucement, elle écarta les jambes pour faciliter la tâche à Thelxiopê, et guida la tête de l'autre nymphe sur ses seins dressés.
« Aglaé…, expira Perséphone, rejoins-nous toi aussi…
— Mais si je cesse de vous ventiler, vous aurez chaud ! protesta la nymphe.
— Aglaophônos ! », s'exclama Perséphone.

L'usage du vrai nom d'Aglaé et non plus son surnom traduisait le mécontentement de la déesse. En un soupir, Aglaé défit ses cheveux blonds et se pencha sur le ventre pâle, poussant le tissu fin qui le recouvrait encore. Perséphone gémit.

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Les jours passaient doucement sans laisser de trace, se ressemblant sans être marquants. On disait de Perséphone qu'elle était l'une des plus belles déesses. Aglaé ne pouvait qu'approuver devant l'ovale parfait du visage, la taille fine qui soulignait les hanches rondes, ou les longs cheveux cuivrés qui balayaient ses reins. Sa mère, Déméter, l'avait cachée pour ne pas attirer la convoitise, et avaient chargé des nymphes, des Océanides, de la garder. Elles étaient trois, et elles veillaient en chantant autour de la jeune déesse.

Molpê et Thelxiopê avaient été charmées par la jeune femme, et lui avaient ouvert leur lit, lit que Perséphone avait adopté. Elles riaient en lui jurant de ne jamais aimer aucun homme, lui promettant de toujours la protéger, et la déesse flirtait avec leurs gorges déployées.

Aglaé était plus en retrait. Oh certes, elle trouvait ses compagnes charmantes, mais elles consommaient leur désir en touchant Aglaé... Si cette dernière savait apprécier le plaisir offert, quelque chose la mettait également mal à l'aise, sans qu'elle ne le comprenne. Alors elle trichait, offrant du plaisir du bout des lèvres et laissant les mains de ses compagnes s'aventurer sur d'autres corps que le sien. Perséphone n'était pas dupe. Elle obligeait régulièrement Aglaé à se déshabiller avant de caresser ses seins ronds de sa bouche, et introduire ses doigts fins dans son intimité. Aglaé acceptait un orgasme forcé avant de retourner cacher ce corps qu'elle n'aimait pas. Mais Perséphone était une déesse, on ne dit pas non à une divinité. Et la vie à ses côtés n'était pas désagréable.

Aglaé reportait la flûte double à ses lèvres en souriant pour oublier.

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Ce jour-là, elles jouaient dans la forêt, s'amusant sous la lumière tamisée par les pins. En avançant vers un lac proche, Molpê chantait un air romantique. Les autres nymphes avaient adapté leur musique pour suivre sa mélodie et Perséphone riait en se rapprochant de l'orée du bois. Des narcisses avaient envahi l'endroit, et les jeunes femmes se firent des colliers de fleurs en s'émerveillant.

« Laissez-moi les tresser dans vos cheveux ! » s'était proposé Molpê avant de s'asseoir derrière la déesse.

Perséphone s'enthousiasmait devant le travail de sa nymphe, qui mêlait le blanc des fleurs sur le flamboyant de ses cheveux.

« Thelxie, Aglaé, vous aussi vous devez vous coiffer ! ordonna-t-elle.
— Puis-je faire vraiment tout ce que je veux comme coiffure, ma dame, demanda Aglaé.
— Mais oui, tout ! »

Aglaé sourit et sortit le petit couteau avec lequel elle cueillait des fleurs. En un geste précis, elle coupa alors sa longue chevelure blonde vers la nuque. Les mèches lourdes retombèrent en boucles épaisses sur son cou, adoucissant finement ses yeux de chat. Les autres nymphes étaient effarées.

« Aglaophônos ! gronda Perséphone.
— Désolée ma dame, mais… ça me va bien, non ? » s'excusa Aglaé.

Elle se sentait plus légère, un poids disparu dans son dos. Perséphone grimaça :
« C'est… masculin. Enfin, soupira-t-elle, ça repoussera… Mets des narcisses dans les cheveux de Thelxie pour la peine. »

Le visage d'Aglaé s'assombrit. Elle ne voulait pas que ses cheveux repoussent. On lui disait qu'elle ressemblait à une étoile pâle avec ses longues boucles claires, on vantait la féminité de ses coiffures. Elle haïssait ça. Elle ne voulait pas qu'on la voie ainsi. Elle n'était pas comme cela. Couper ses cheveux était un premier pas, elle avait été heureuse de l'autorisation de Perséphone. Mais la déesse voulait la priver de ce bout de soi-même qu'elle avait retrouvé. Comme quand elle l'allongeait pour lui rappeler un organe qui n'était pas ce qui aurait dû se trouver là. Aglaé frémit, tentant d'oublier.
Mais elle était une servante de Perséphone et elle s'exécuta, nouant les tiges dans les mèches de Thelxiopê. Perséphone insista pour qu'Aglaé soit aussi coiffée, et Thelxiopê attacha deux guirlandes de fleurs qui imitaient des nattes fleuries, riant devant les yeux tristes de sa compagne. Molpê s'était remise à chanter, une mélodie gaie qui couvrait le bruit du vent.

« Je crois qu'il y a d'autres narcisses derrière la colline, sourit Perséphone. Je retourne en cueillir et nous pourront même en faire des robes ! », s'enthousiasma-t-elle en courant déjà.

Elle galopa vers la butte voisine, ses mèches cuivrées alourdies par les fleurs tressées. Les nymphes se remirent à jouer pour accompagner celle qui chantait déjà. Thelxiopê gloussa devant la conviction de Molpê, une légère fausse note lui échappant sous ses doigts.

Un froid brutal les entoura alors. Le ciel s'était assombri et la brise était devenue tempête. Derrière la colline, un cri retentit. Le cœur des nymphes se glaça en reconnaissant la voix de Perséphone. Elles coururent vers la butte, assez vite pour voir un homme sombre se pencher sur la déesse. Ses longs cheveux noirs flottaient sous le vent, et ses doigts traçaient les courbes de la jeune fille tombée sur le sol. Elle trembla alors qu'il la regarda, et se gorgea du désir d'elle. En un sursaut, Perséphone tenta de se redresser pour s'enfuir, mais il la retint en encerclant sa taille de son bras.

« Lâchez-moi ! » lui ordonna-t-elle.

Mais il ne l'écouta pas et se redressa en la gardant serrée contre lui. Elle se débattait, mais il était plus fort, et les efforts de Perséphone restaient vains. Les nymphes, un instant interdites, se dépêchèrent pour aider la déesse. Mais avant même qu'elles ne descendent la colline, un pouvoir les avait liées au sol, et elles restaient là sans bouger, impuissantes. Le cosmos du dieu était terrifiant, d'une force qu'elles n'avaient encore jamais rencontrée. Les narcisses des cheveux de Perséphone s'étaient détachés, et ils s'entravaient seulement dans les mèches emmêlées. L'homme tapa du pied et le sol s'ouvrit. Il plongea dans l'ouverture, emmenant la déesse prisonnière avec lui. La terre se referma derrière lui, et la chaleur de l'été revint caresser les nymphes défaites.

« Qui… Qui était-ce ? demanda Molpê en se relevant péniblement.
— C'est exactement ce que je veux savoir » répondit une voix douce mais enragée derrière les nymphes.
C'était une femme aux yeux purs, le visage rond encadré par une couronne de tresses dorées. Les jeunes filles la reconnurent de suite.
« Dame Déméter !»